2007/05/23

REGLEMENT POUR UNE SOCIETE DE PLAISIR

Machiavel



Une société d'hommes et de dames s'étant réunie en diverses occasions pour se divertir, très souvent on y a fait des choses amusantes, et très souvent des choses ennuyeuses, mais sans pouvoir jusqu'ici trouver le moyen de rendre les premières plus amusantes et les secondes moins ennuyeuses : on a imaginé de bons tours, mais ils n'ont pas abouti, faute d'entrain de la part de leur boute-en-train. En conséquence, quelqu'un qui ne manque pas de cervelle et qui possède une certaine expérience des hommes et des femmes a cru convenable d'ordonner, c'est-à-dire de régler cette société de manière que chacun puisse inventer et exécuter ensuite ce qu'il croira pouvoir faire plaisir, soit aux dames, soit aux hommes, soit aux unes et aux autres en général. Donc il est arrêté que ladite compagnie est et demeure soumise aux articles ci-après, arrêtés et décidés d'un commun consentement.



Article 1
Nul homme ne pourra être admis dans ladite société qu'il n'ait trente ans accomplis ; les dames y seront reçues à tout âge.

Article 2
Il sera nommé un meneur de jeu, tour à tour homme ou femme, dont les fonctions dureront huit jours. En cette charge, se succéderont par rang de taille, côté hommes, les plus longs nez; côté dames, les plus petits pieds.

Article 3
Quiconque, soit homme, soit dame, aura omis un seul jour de colporter tout ce qui s'est passé dans ladite société, sera puni de la manière suivante : si c'est une dame, on placera ses pantoufles dans un endroit où tout le monde puisse les voir, avec un billet sur lequel sera inscrit le nom de la coupable ; si c'est un homme, on pendra ses chausses retournées dans un lieu élevé où chacun pourra les apercevoir.

Article 4
On devra sans cesse médire les uns des autres ; et s'il survient un étranger dans la société, on dira publiquement tout ce qu'on peut avoir appris de ses péchés, sans être retenu par aucune considération.

Article 5
Aucun membre de la société, soit homme, soit femme, ne pourra se confesser dans d'autres temps que pendant la semaine sainte ; et quiconque contreviendrait à cette défense sera condamné, si c'est une femme à porter le président, et si c'est un homme à être porté par lui de la manière qu'il jugera à propos. Le confesseur devra être aveugle; et s'il peut être en outre dur d'oreille, ce n'en sera que mieux.

Article 6
Il est expressément défendu de dire du bien les uns des autres, sous les peines ci-dessus déterminées contre les délinquants.

Article 7
Si un homme ou une femme s'imagine l'emporter sur les autres en beauté, et qu'il se trouvât deux témoins de ce fait, la dame sera obligée de montrer sa jambe nue jusqu'à quatre doigts au-dessus du genou ; et si c'est un homme, il devra faire voir à la société s'il porte dans sa braguette un mouchoir ou autre utilité pareille.

Article 8
Les dames devront aller aux Servites au moins quatre fois par mois, et de plus, toutes les fois qu'elles en seront requises par quelqu'un de la société sous peine du double.

Article 9
Quand un homme ou une dame de la société ayant commencé à raconter une histoire, les autres la lui auront laissé achever, ces derniers seront condamnés à la punition déterminée par celui ou celle qui aura commencé l’histoire.

Article 10
Toutes les délibérations de la société seront prises à la minorité des membres présents, et seront toujours élus ceux qui auront obtenu le moins de fèves.

Article 11
Tout confident d'un secret confié à un membre de la société par un de ses frères, ou par toute autre personne qui ne l'aura pas divulgué au bout de deux jours, qu'il soit homme ou femme, sera condamné à tout faire à rebours, sans pouvoir jamais s'en exempter directement ou indirectement.

Article 12
Défense sera faite d'observer jamais le silence : plus on jacassera, et plus confusément, et plus ce sera louable, et celui qui le premier cessera de parler devra être houspillé par tous les membres de la société, jusqu'à ce qu'il dise les motifs qui l'ont obligé à se taire.

Article l3
Nul sociétaire ne devra ni ne pourra obliger un autre membre, et s'il est prié par l'un d'eux de faire une commission, il doit la faire toujours à rebours.

Article 14
Chacun sera tenu d'envier le bonheur d'autrui, et de lui causer par conséquent tous les désagréments qui dépendront de lui ; et s'il en avait la possibilité et qu'il ne le fît pas, il sera puni suivant le bon plaisir du président.

Article 15
En tout temps, et en quelque lieu qu'on se trouve, sans être retenu par aucune considération, chacun sera obligé de se retourner s'il entend rire ou cracher, ou à tout autre signe, et de répondre de la même manière, sous peine de ne pouvoir rien refuser de tout ce qui lui serait demandé pendant la durée d'un mois entier.

Article 16
Voulant en outre que chacun ait ses aises, il sera pourvu à ce que chaque homme ou dame couche quinze jours au moins dans le mois, l'un sans sa femme, l’autre sans son mari, sous peine d'être condamnés à coucher ensemble deux mois d'affilée.

Article 17
Celui ou celle qui débitera le plus de paroles pour ne rien dire sera le plus honoré, et l'on en fera le plus grand cas.

Article 18
Tous les membres de la société, tant hommes que femmes, iront à tous les pardons, à toutes les fêtes, à toutes les cérémonies qui se célébreront dans les églises ; ils se trouveront à. tous les festins, collations, soupers, spectacles, veillées et autres divertissements qui ont lieu dans les maisons, sous peine, si c'est une dame, d'être reléguée dans un couvent de moines, et si c'est un homme, chez les nonnes.



Article 19
Les dames seront tenues de passer les trois quarts de leur temps à leurs portes ou fenêtres, soit devant, soit derrière à leur gré, et les hommes devront se présenter devant elles au moins douze fois par jour.

Article 20
Aucune dame de la société ne devra avoir de belle-mère ; et si quelqu'une d'entre elles l'avait encore, elle devra s'en délivrer dans les six mois avec de la scammonée ou autre remède semblable, ladite médecine pourra être également utilisée contre les maris qui ne rempliraient pas leurs devoirs.

Article 21
Aucune dame de la société ne pourra porter sous sa robe ni vertugadin, ni autre engin qui empêche; les hommes de leur côté, devront tous aller sans aiguillettes, et ne se servir en place que d 'épingles, qui sont expressément défendues aux dames, sous peine d'être condamnées à regarder le géant de la place avec des lunettes sur le nez.

Article 22
Chacun, soit homme, soit femme, afin de se mettre mieux en crédit, devra se vanter de ce qu'il n'a pas et de ce qu'il ne fait pas : s'il vient à dire la vérité et à découvrir ainsi sa misère ou toute autre chose, il sera puni suivant le bon plaisir du président.

Article 23
On ne manifestera jamais par aucun signe extérieur ce que l'on éprouve dans l'âme ; on s'efforcera de faire tout le contraire ; et celui qui saura le mieux dissimuler ou débiter des mensonges méritera le plus d'éloges.

Article 24
On passera la majeure partie de son temps à se parer et à se pomponner, sous peine pour le contrevenant de n'être regardé par aucun des membres de la société.

Article 25
Quiconque, en rêvant, répéterait ce qu'il aurait dit ou fait dans la journée, sera condamné à rester une demi-heure le derrière en l'air, et chacun de la société devra lui donner un coup de fouet.

Article 26
Quiconque, en entendant la messe, ne regardera pas à tout moment autour de lui, ou qui se placera dans un endroit où il ne puisse être vu de tout le monde, sera puni comme coupable de lèse-majesté.

Article 27
Tout homme ou toute dame, et surtout ceux qui désirent avoir des enfants, devront commencer par se chausser du pied droit, sous peine d'avoir à marcher pieds nus pendant un mois et plus, selon qu'il paraîtrait convenable au président.

Article 28
Personne, en s'endormant, ne devra fermer les deux yeux à la fois ; il devra le faire l'un après l'autre : il n'y a pas de meilleur remède pour conserver la vue.

Article 29
Les dames, en marchant, devront tenir leurs pieds de manière qu'on ne puisse s'apercevoir si elles sont chaussées plus ou moins décolleté.

Article 30
Personne ne pourra se moucher lorsqu'on le regardera, si ce n'est en cas de nécessité.

Article 31
Chacun sera obligé, in forma camerae, de se gratter quand cela lui démangera.

Article 32
On se nettoiera les ongles des pieds et des mains au moins tous les quatre jours.

Article 33
Les dames seront tenues, lorsqu'elles s'assiéront, de se mettre toujours quelque chose sous elles, afin de paraître plus grandes.

Article 34 et dernier
On choisira pour la société un médecin qui ne passe pas vingt-quatre ans, afin qu'il puisse remédier aux accidents et résister à la fatigue.



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