2009/02/09

GRAND ASPARTAM - INTERLUDE

Lazley



Sur les deux longues nattes de l’escogriffe aux faux-airs cajuns passa un bref filet d’air chaud. Hutch quitta son semi-coma dans un léger sourire, puis ôta ses pieds de la table de mixage gigantesque qui continua de manigancer ses va-et-vient en solo.
Il n’y avait qu’une petite heure que son maître, ce colibri piégé dans une carcasse de géant rouquin, s’était esquivé, lui laissant comme chaque jour le gouvernail du bâtiment. Hutch, jamais rassasié par les communiqués officiels quels qu’ils soient (y compris et surtout la payslip hebdomadaire que lui glissait le patron), ne parvenait pas à trouver de postulat crédible, de raison justifiant sa présence au sein de la bête qui servait de repaire à toutes les petites tribus de l’occident états-unien. « Le Rancho a pas besoin de concierge, bordel ! », s’était d’ailleurs insurgé le pseudonymé Rex Everything, titan chauve préposé aux excès, lors de la nomination de Hutch. Ce genre d’incartade, souffletant l’arbitraire empoisonné qui faisait force de loi dans ce coin décalé de la Californie, avait valeur de one way ticket to la faille de San Andreas pour l’importun.
Et le crâne d’oeuf, pourtant compagnon des anciennes frasques acnéiques et sudoripares du maître, s’était fait éconduire séance tenante. Il protesta, bien sûr : comment, lui qui était le fantôme en titre du Rancho, qui en imprégnait les pans à la moindre traversée de couloir, écarté ? On lui retirait sa défroque de faune angelino, et pour quoi ? En faire profiter une caution arty, un boozy chevelu !
« Ciao Nick, espèce de crevure », songea Hutch en se décollant du fauteuil pour aller chaparder une bière. La porte du frigo ventousa vigoureusement les rayons goutteux en se refermant, faisant frissonner les bouteilles rangées par taille décroissante. Descendant la trop petite bouteille à grands coups de glotte, le soundman repéra du bord de la cornée un voyant teinte myrtille qui semblait frappé d’épilepsie. S’il lui arrivait souvent de se complaire dans une réactivité prêtant le flan à toutes sortes de torpeur, il ne pouvait se permettre de lambiner lorsque cette DEL fatale émettait tous azimuts. Quelques termes le criblèrent fugacement, juste assez longtemps pour le pousser en un battement de pore vers le tableau de contrôle : voyant bleu – traceurs réactivés – Aspartam localisé – bouge-toi le train, vieux cactus !
Pressant des interrupteurs noircis par la fréquence du pianotage, Hutch remit en branle la myriade de fonctionnalités du bâtiment. Le Rancho tout entier grommela, puis s’installa dans un bourdonnement outrancier. Purifiant ses épaules des miettes de plâtre qui tombaient du plafond, le tenancier sourit de toutes ses gencives. Les écrans annexes de la salle de mixage délimitaient un petit périmètre, entre deux grandes allées parisiennes, d’où le signal était reparti.
Enfin une piste valable. Les longueurs de son infiltration dans le cosmos de Palm Desert valaient vraiment le coup, et il sentait déjà ses manies de chasseur ressurgir. De très bons symptômes pour la suite, assurément.


Texte : Lazley

Image : tous droits réservés