2009/02/18

L'ILE DES MORTS

Opus 7 - Souvenirs de cleptocity
Jonathan Bougard


Depuis l’agression dont m’avait gratifié le peintre à moustaches, sinon pour les courses au Proxi des quais je ne sortais plus de la loge de la rue des Pontets. Ca tenait du fantastique cette solitude. Je regardais ce qui se passe dehors. Très envahi par ces images. Beaucoup de deals furtifs dans cette ruelle. Je voulais savoir quels étaient les visages. Je devenais addict. Ca devenait malsain une telle curiosité. Il fallait que je me soigne. Mes nuits étaient agitées. Je me réveillais en suffoquant, j’avais rêvé qu’on me tranchait la gorge… Il y avait une phase assez euphorique où je constatais qu’il n’en était rien. J’étais encore vivant. C’est relativement stimulant. J’allumais la lumière et gagnais le vestibule. J’y restais des heures à scotcher sur les photos de Smarrouck. Il y avait aussi une belle vitrine de verre où elle avait exposé quelques œuvres conceptuelles, dont Skarikarapaski cette tortue à base de balles de ping-pong. Je fixais ce reptile bosselé tout en brassant des idées noires. Noires de chez noires. Au matin Guislaine me trouvait accroupi dans un coin du vestibule enfumé. Elle posait un regard tendre sur ma prostration. Deux mondes parallèles se croisaient. Gentille, vraiment. Dans ces moments là je la trouvais à la fois courageuse et très vraie. Une fois qu’elle s’en était allée je restais comme ça des éternités admiratif devant son attitude. Elle me révélait un monde. Celui où les gens se lèvent pour aller travailler. Pas pour autant préservés de la précarité ces travailleurs. Mais de son monde j’étais exclu. De naissance. Moi je n’étais qu’un animal.

Finalement je reçu un SMS de Smarrouck qui me proposait de venir la retrouver en Espagne. Elle était paumée dans les rizières, au-dessus du delta de l’Ebre. Occupée à communiquer télépathiquement avec un vaisseau situé 30000 kilomètres au-dessus… Ca l’avait prise comme ça un matin d’aller excursionner là-bas vénérer la vierge noire du monastère de Montserrat, après avoir entendu un morceau de Richard Wagner. Elle avait des visions de gros minet dans le delta. Huit jours durant elle avait erré en ramassant des tennis gauches échouées là… Un plein sac de tennis gauches… La teneur de son message c’était viens baïonnette et arrêtes de faire des neurones sur les murs… J’avais plus qu’à y aller. J’ai bougé à l’arrache. Direction le port de Barcelone, juste au pied de Montjuic.


Debout mon petit sac de collégien à la main, considérant les lions de bronze verdi qui gardent la colonne où Christophe Colomb est perché, au centre du giratoire d’où part la Rambla principal, comment j’allais m’y prendre maintenant pour retrouver Smarrouck ? Fallait trouver de l’ombre, attendre. Michel Michelena m’avait recommandé quelques créatures qu’on trouvait à la sortie d’un certain mirodrome mais je pressentais bien qu’il y avait peu de chance que ça soit mon genre. J’étais pas pervertit à son point, c’était sans comparaison. Et puis pour Smarrouck je venais. J’en étais là, dans l’expectative, quant un hindou juste vêtu d’un pagne orange est venu vers moi en marmottant des incantations accompagnées de gestes saccadés. Il s’est mit à faire la toupie autour de ma personne. Sa longue barbe et ses cheveux ébouriffés imprégnés de cendre funéraire lui donnaient un air de démon. Trois traits rouges barraient son visage. Au bout de trois tours il a disparu. Volatilisé. Consumé. Ca commençait bien, cette vadrouille… Ca augurait de singulières prises de tête… Saloperie de sadhu… Evidement c’était la projection d’un gars du Cachemire auquel Smarrouck était liée… Peut-être celui qui lui avait donné cette bague d’ambre. Celui qui était craint sur les sept haut plateaux et qui avait une fois accepté qu’elle couse un bouton sur ses loques. Le vrai maître du monde… Le mendiant des mendiants… Cette fille était empêtrée jusqu’au cou dans les pires maléfices. Elle l’avait bien cherché… Je commençais à y voir plus clair, sûrement que c’était ce sorcier qui la tourmentait dans le delta de l’Ebre. J’ai été un peu zoner dans les petites rues… Facile de choper la vérole, un coups de couteau où les deux, dans ce quartier… Il avait dû s’en passer des choses dans ce petit périmètre à gauche de la rambla… Il paraît que les jeux olympiques ont considérablement grignoté le quartier chaud. Maintenant les boites sont toutes carrément tout au bout du port, sur une sorte de digue. Mais je suis pas un pingouin pour pousser la porte de ce genre de boxon. Je préfère encore chevaucher des dragons que des petites espagnoles. Trop salopes les espagnoles. Il doit leur manquer une case…

Au bord des bassins du port de plaisance, sur le quai, il y a la statue de deux scrutateurs d’horizon émaciés, très stylisés, assis les pieds ballants au dessus du sismographe que projettent les mats des voiliers sur l’eau, posés comme ça joue contre joue en vitrine aux yeux du monde. Je les trouvais vachement émouvant ces deux là, ils avaient une espèce de réserve et de bonhommie apaisée. Un peu comme de l’eau au milieu d’un désert même pas foulé par des pieds humains. Un désert de sables mouvants où toute une armée aurait été ensevelie. Ils avaient ni poils ni cheveux ces bronzes. Ils avaient une gueule à décréter le destin des hommes. A leurs pieds il y avait un petit deck de bois, au ras de l’eau. C’est là que j’établis mon campement. Au pied des deux corps écailleux et serpentiformes, scrutateurs d’horizon méditerranéen, je posais mon sac. Et j’attendis. Toute une semaine je n’ai pas dessaoulé. Quand j’avais sifflé mon pack de San Miguel, la bière locale, je retournais à la supérette. Ainsi ais-je inconsidérément dilapidé tout mon pactole. Au septième jour à dater de mon arrivée je reçus un message de Smarrouck. Elle me donnait rendez-vous pour le soir même sur la rambla. J’ai été prendre une douche au jet sur un ponton et puis cherché des toilettes avec une glace pour raser ma gueule.

Easy everything de la Rambla (cybercafé orange) à 21h30 tte en vert avec sac à dos rouge et casquette de chantier naval.

Pile à l’heure. Ainsi accoutrée, elle avait vraiment l’air d’un truc bizarre… Elle avait prit des couleurs aussi. Pas farouche pour un sou la carabine… Elle faisait le petit dur mais au fond elle était trop gentille cette punkette… La preuve elle avait abandonné ses études de médecine en fin de deuxième année… Elle en disait rien explicitement mais je le savais bien moi que la deuxième année c’est celle des dissections. Elle avait pas tenu le choc. Ca l’avait ébranlée d’expérimenter la découpe humaine. Ca l’avait dégoûtée des bourgeois… Il y avait encore des fils de famille qui continuait de la courtiser, et elle les envoyait bouler grave…
- Dans le delta je suis rentré en contact avec une soucoupe. Wagner est un des membres de l’équipage, il m’a donné le passe pour le niveau supérieur. Enfin tu vois il me parlait directement dans la tête… Moi je squattais un chantier abandonné et je scotchais sur une étoile. Elle s’est mise à bouger. C’est là que j’ai entendu la voix…
- Combien d’heures à tu dormis cette nuit ? Si tu fais la foire jusqu’à pas d’heure c’est normal que tu ne sois pas concentrée.
- J’arrive direct du delta comment t’aurais voulu que je fasse la foire ? Bon alors faut qu’on aille à Formentera chez Marcus Tara. C’est tout. Il faut absolument qu’on aille chez Marcus pour passer sur Sirius, c’est Wagner qui me l’a dit. Formentera c’est une toute petite île. On trouvera.
- Et comment tu comptes payer le ferry ?
- On aura qu’a taper la manche demain. De toute façon faut qu’on bouge à Dénia. C’est là qu’est l’embarcadère.
- Parce qu’il t’as aussi refilés les horaires ton Richard ?
- S’il te plaît arrêtes, je n’aime pas quand tu es trop sûr de toi. Tu sais où on va c’est l’île des morts. Le tableau de Böcklin. Il en a laissé quatre versions différentes. Et ben chez Marcus il y a la cinquième, je veux dire la vraie. Celle qu’on peut rentrer dedans tu vois… C’est comme une porte… C’est le lieu de transit. Jamais la soucoupe elle atterrit sur terre, elle tourne au dessus seulement… C’est interdit pour eux la terre, ça les contaminerait… Tu piges ?
- A l’aise c’est super. C’est Hitler qu’avait ce tableau là je crois… Je comprends tout maintenant… A tous les coups le Marcus c’est un nazi recherché par toutes les polices…
- Evidemment… Parce que le truc c’est que les Juifs aussi viennent de l’espace, ce ne sont pas vraiment des hommes… Les chambres à gaz c’était pas ce qu’on croit… La mission de Hitler c’était de remettre les choses en ordres… C’était un homme fabuleux qui avançait masqué… Un libérateur… Personne a vraiment comprit son projet… C’était le seul capable de résister au complot de Hiram… Mais il reviendra… N’importe comment il reviendra…
- Décidément chacune de tes paroles est un enseignement…
- Te fous surtout pas de ma gueule… On rigole pas avec ça… C’est trop grave…
- Je le crois tout à fait. D’accord c’était un orateur extraordinaire, un homme extrêmement habile Adolf Hitler… Un grand metteur en scène aussi… Mais de là à dire qu’il venait du ciel… En tout cas s’il avait réussit son épuration le monde serait peut-être meilleur, il n’y aurait peut-être plus de guerres, plus de misère, plus de problème, OK, mais toi tu ne serais pas là…
- Non parce que je serais à ma place. Sur Sirius.
- Ha oui ? Tu sais mieux de quoi tu parles que moi… C’est vrai que c’est un vrai bordel cette planète…
- Voilà. On n’a rien à branler dans ce trou du cul des mondes, bordel. Tu piges ?

Tout en parlant, on avait commencé à avancer au hasard des ramblas. C’était le déplacement, c’était l’errance, un pied en avant… Moi ma Jérusalem elle était pas céleste. Pas non plus terrestre. Si je l’ai vue des fois c’était dans les yeux des filles. Mais j’allais pas le leur dire. Il me restait de quoi acheter une bouteille pour célébrer nos retrouvailles. Un litre d’absinthe noire, très forte, avec écrit delirium en grosses lettres distordues sur l’étiquette dentelée comme un joli grand timbre. Je lui ai montré la sculpture aux pieds de laquelle j’avais campé. Ca lui inspira un petit poème baroque qui s’intitulait

LES CONDAMNES DE LA COSTA DEPURADORA


J’ai essuyé une larme et puis on a prit la direction des hauteurs de la ville, en faisant de fréquentes haltes à même le trottoir. Un large escalier encadré de verdure nous a mené au sommet d’une colline où on à découvert un blockhaus très cosy. On a passé la nuit au milieu des cafards. A l’aube la vue était sublime depuis les meurtrières. Toute la rade… Tourbillons de goélands chétifs aux yeux de rats bronchitiques autour des mâts des friteuses flottantes des PDG de la Winter Tour. Elle a sortit son réflex et m’a demandé de prendre la pose… Elle a pris toute une série de mes tennis, des adidas rouges, en train de pendouiller… Elle utilisait ainsi les garçons, et en cela elle était forte, en cela elle était dure. Je la trouvais épatante. Poussés par la faim on à finit par redescendre à flanc de colline, coupant au travers d’une zone dévastée comme un pays en guerre, jouant les funambules sur les poutres d’orgueilleuses villas éboulées. On s’est retrouvés perchés sur une vaste terrasse très dangereuse qui dominait un ravin au fin fond duquel sinuait un petit train dilué dans la brume. On était à la bordure du rêve. Il restait des demi colonnes mangées par le lierre et la progression se compliquait. Tout un mur nous a croulé derrière alors on a finalement dû se débrouiller pour sortir en escaladant un rempart d’une douzaine de mètres. Cavalcades et galipettes inoubliables. Heureusement il y avait de bonnes prises. D’en bas, un arc de cercle de vieilles femmes en noir nous invectivaient en catalan… Sales corbeaux féroces avec des garnitures en dentelle autour de leurs larges cous fourrés de tumeurs…

Sur le parvis de la Sagrada Familia on s’est accroupis et on a posées nos casquettes. Vraiment on faisait pitié, si mignons si jeunes, à peine sortis du vert berceau de l’enfance… Comment les groupes d’allemands regardaient le tableau vivant formidable que nous offrions… La pluie de pièces et de billets pliés en quatre, dans la casquette de Smarrouck… Il y a même un gros petit vieux qui lui a glissé un gros billet dans la main, en lui tapotant le genoux. De quoi aller dix fois à Formentera… Au bout d’une heure on s’est levés. Fallait sortir de la ville. Trouver un endroit où faire du stop. Le soir on était à Valence. Toute la nuit comme des toupies on a tourné dans les anguleuses venelles de style mudéjar. Il y avait partout des petits groupes de zonard éthéromanes massés derrière des voitures en train de sniffer, gratouillant des guitares… Des chats faméliques, des tas d’ordures et des cartons balayés par le vent. On pouvait se croire au Maroc… On est partis à travers champs. Visions angéliques… C'était la période des fauches. On voyait de jeunes gens sur des tracteurs. Sur un sentier sinuant entre les citronniers on a rencontré une biologiste. Une chasseuse d'insectes. Elle s’intéressait à certains parasites. Elle les ramassait et les triait. Avec un petit aspirateur clownesque... On était sur son terrain de chasse... Elle voulait savoir à qui elle avait affaire… Ensuite on est tombés sur un protecteur des oiseaux et des poissons. Il testait une pêche scientifique électrique élaborée dans des canaux chimiques. L'animal était juste endormi quelques secondes. Il prélevait un échantillon. Des bouts de poissons… La campagne espagnole était peuplée de gens bizarres. Fallait se faire discrets, attention à ne pas se prendre une chevrotine dans les fesses. Ca manquait de biches. Mais ça éblouissait quand même vu qu’on respirait. La campagne parfois c’est d’une tendresse folle. On est arrivés à Dénia un soir, comme le soleil couchant irradiait une colline ressemblant à une grosse salamandre calcifiée. Tout baignait dans une clarté orange. On s’est posés sur les quais, une petite terrasse délicieuse, exposée aux reflets tragiques de l’azur alourdi par l’absence de musique. Ca manquait de clochettes, ou alors une sérénade… L’appel du muezzin était horriblement absent. L’absence des dieux en Europe… Le divin a déserté ces contrées avilies par trop de savoir… Dieu est une carotte dans un champs de lapins. La méditerranée une mer morte… Vidée de ces génies exilés… Ils ont migrés ailleurs, ces corps vrillés qui continuent de vivre… Ils tressaillent à la surface, les vagues comme des cils oubliés… Les yeux de la méditerranée se sont fermés. On y a coulé du bronze. L’océan s’est retiré. On ne peut plus s’adresser à Dieu. Il a perdu sa dimension féminine. La vie est une chose très impure. Un jour toutes les mers seront des mers mortes. Je refusais cette lumière… Un problème d’identité s’est posé dans des termes très forts… Dépité, inquiet, j’ai pris mon amie par la main… Elle était ma lumière, mon salut… Fallait fuir de cette ville… Passer la nuit sur les hauteurs, s’extirper de ceux qui ondulaient de la croupe avant de se faire casser la gueule, puisque il n’y avait pas de ferry avant le lendemain. Aller au sommet. En bas c’est trop facile de se taillader les veines. Assise sur une petite fontaine elle avait eu besoin de parler. Une de ses logorrhées pleines de barbarismes merveilleusement ambigus… On s’est lancés vers la montagne, par les rues sans lumières. Au bout d’un sentier on est arrivés à une petite chapelle où il y avait fête. La Saint-Jean… Une quarantaine de grosses femmes. En nous voyant débouler là elles nous ont gâtés. Gavés de bocadillos pimentés, des bières à volonté. Une farandole… Réconciliés dans la joie… Un orchestre de flamenco, des costumes noirs avec des cols comme des violons… Après elle a voulu aller dormir dans le jardin d’une villa qui lui avait tapé dans l’œil… La seule du quartier équipée d’un système de vidéo surveillance évidement… Elle aimait vivre dangereusement.

C’est là qu’elle a récupéré un grand carreau de faïence crème, sur lequel, avec un feutre or, elle entreprit de calligraphier l’hymne qu’on entonnait en marchant, une canette de San Miguel à la main… Hymne auquel elle ajouta chaque jour deux octosyllabes… De cet hymne, el canto del zonardo, il me souvient une strophe, la première je crois :


En mi guapa trashobena
Miro el sol en la mierda
Todos llamas mi toxico
Pero solo soy tucsico


Pour mieux comprendre cette ritournelle, il convient de savoir que son auteur ne se nourrissait alors que d’un paquet de tucs quotidien. Moi ça me dérangeait qu’elle n’avale rien d’autres que son paquet de Tucs. Elle avait vraiment aucun appétit. Pourtant elle avait une de ces formes… Elle carburait au café. A chaque terrasse on s’arrêtait. En moyenne on marchait quarante kilomètres par jour. Moi j’ingurgitais des casse-croûtes énormes. Son végétarisme tendance macrobiote me tapait sur les nerfs. Jamais je l’ai vue avaler un bout de viande. De temps en temps une boîte de thon en miettes. Enfin bon, chacun est libre de manger ce qui lui fait envie…

Un matin on a embarqué pour Ibiza, passage obligé pour Formentera. Accroupis sur le pont, à la proue, fouettés par les embruns on s’est endormis loin de notre place avec un hublot. Quant on s’est réveillés une terre était en vue. Ce n’est que débarqués, sortis de la passerelle de verre, dans la gare maritime que l’on s’est rendu compte qu’on n’était pas à Ibiza… Palma de Mallorque… Septiques on a regardé les panneaux, on est sortis voir…
- Bon ben c’est qu’il doit y avoir un vortex anti Marcus Tara. Dit-elle, déçue.
- Tu parles ! Ca c’est un coup de ton copain barbu ! Cette dérive !
- Deus ex machina ! Mallorque ! Mallorqua ! Quaillamor ! Installés ! Elle chinoisait…
- On y est on y reste ! Marcus ça sera pour une autre fois ! Moi, sec.
- T’as raison… Pysnoo n’avons pas de toit, dormons dessus. Dit-elle.


On a traîné des pieds jusqu’à la sortie de la ville. On s’est posés en terrasse d’un bar pas très reluisant. Quelques cafés en attendant cinq heures, la fin de la sieste. L’heure où rouvrent les tabacs espagnols. On n’allait pas se lancer sur les routes sans faire provision de tabac… A cinq heures je vais chercher une boite de cigarillos. De retour au bistrot c’était le scandale… Les deux harpies accusaient Smarrouck d’avoir vidé la caisse. La nature humaine recèle bien de fâcheux errements… Smarrouck faisait sa tête d’innocente, elle comprenait pas qu’on ose l’accuser d’une telle chose… Les hommes de la policias sont arrivés, ils lui ont demandé de vider son sac… Elle a gentiment sorties toutes ses petites affaires, étalées sur la table… Un français s’en est mêlé, un médecin qui avait une résidence à Palma, un homme honorablement connu… Je lui ai raconté que Smarrouck faisait médecine et qu’on était là pour une randonnée dans la montagne… Il protesté haut et fort qu’il fallait attaquer ces limonadières véreuses en diffamation… Il n’y avait pas de galette dans le sac de Smarrouck, les policiers se sont excusés de la gène occasionnée… Ils ont grondés les deux grosses Mallorquines… On est partis à pied… On s’est posés juste devant l’ilot de la Dragonera.
- Alors finalement tu l’as choppée la galette ?
- Mais non je te jure… Ces les grosses qui voulaient me dévaliser…
Mais en fouillant toutes ses poches, par acquis de conscience, de celle qui se trouvait sur son sein gauche elle tira tout un rouleau de biffetons… Elle en revenait pas… C’était assez flou. Ca éclaircissait quelques épisodes précédents en tout cas… Un mois plus tôt dans le centre commercial de Mériadeck on faisait des courses… A un moment donné elle se retrouve avec un portefeuille dans les mains… Incapable de dire d’où il lui vient… Dedans il y avait plein de sous. Dans ces cas là elle avait un air vraiment louche, une tête de somnambule… Des yeux vides comme ceux d’un félin…
- Cette fois la preuve est faîte. T’es clepto jusqu’aux yeux. Quasiment bonne à enfermer quoi… Va falloir te faire soigner…
- Moi je trouve qu’il faut pas se plaindre…
On était rentrés dans un jeu de langage assez barbare… Nos phrases n’avaient certes plus le sens commun… A un moment donné j’ai appuyé mon index sur son nez tout en prononçant cette formule :
- Tu pisseras le sang de tes ancêtres jusqu’après ta mort.
Aussitôt dit elle s’est mise à saigner du nez. Là j’ai eu peur. L’impression qu’une force qui me dépassait avait transité d’un esprit à l’autre comme on remplit une bouteille avec du liquide. Un véritable mystère de communion. Ce mystère m’a pour quelques jours conduit sur un chemin de miséricorde. Ce saignement remettait les choses en ordre. A Valdemossa quelques jours plus tard j’ai planté un paratonnerre au sommet du buste de Frédéric Chopin. Un débouche-chiotte…Elle a prit une série de photos de cette héroïque action. C’est dans ce mouvement qu’on a entrepris l’ascension du château d’Allaro. On s’est lancés sur la rocaille à la nuit tombante… Nuit noire lorsqu’on est arrivés à la barrière d’une grosse ferme par la cour de laquelle passait le sentier… Sans doute fallait-il dans la journée s’acquitter d’un droit de passage. Derrière deux molosses empêchaient de sauter. On s’est donc égarés à travers les terrasses d’oliviers, résolus à un maudit créneau de crapahuteurs dans la caillasse… De murets éboulés en bosquets d’épineux on a retrouvé le sentier. Contents. Sourires jusqu’aux oreilles. Trois heures de marche précautionneuse et le sentier devint une étroite corniche taillée dans la paroi. On était au pied de fortifications que l’on a longées jusqu’à une belle porte. Dans la place déjà, mais point encore à la cime. On n’a pas bougé de ce vestibule sans explorer un spacieux four à pain. Posés sur la terrasse qui domine toute l’île deux fauteuils nous attendaient. Face au tapis de lumières de l’île. C’était comme un autre ciel toutes ces lumières. Encore plus généreux que le vrai. J’ai posé les mains sur sa tête et elle s’est retrouvée en position yogique, tout en haut, sur la dernière planche d’un échafaudage installé contre le donjon, plutôt pigeonnier que donjon d’ailleurs… Déroutants ces phénomènes… Là elle prophétisa des choses. Elle parla beaucoup de l’Australie. Elle est redescendue en faisant sa mystérieuse puis on s’est endormis dans un pommier. Des chèvres nous ont réveillés en broutant les pattes de nos pantalons. On est restés planqués là trois jours. Ecole du papillon Smarrouck. De la libellule… Voire de la grosse mouche enragée posée insolemment sur le vase précieux… De dos elle ressemblait vraiment à une grande perruche où plutôt à un perroquet, avec ses cheveux gonflés comme des ailes. Une chevelure de voyante sans aucun doute. En plein cagnard on dévalait donc. Jusqu’à la bande d’arrêt d’urgence de la quatre-voix qui coupe en deux l’île. Alors là ça devient difficile… Un africain nous à bloqué le passage. Planté comme ça devant nous. Imprécateur… Dans une djellaba blanche à motifs jaunes. Une vache lui est tombée dessus. Les quatre fers en l’air… Il faisait nuit. On avait marché quarante kilomètres. Ainsi nous atterrîmes dans le seul bar ouvert du centre-ville de Lloseta. Tout au fond. Siffler des ballons de San Miguel. Des coupes de glace au nougat. Des tubes de chips. Flipper… Variétoches plein-pot… Jusqu’à la fermeture. A droite d’un rideau de fer soudé, une ouverture assez large sous le linteau pour s’y faufiler… Tout le long du mur, sous trois centimètres de poussière, des bouteilles superposées. Faustino, cru 69… Trois paliers et une série de marches trapézoïdales plus haut, la pure terrasse… Enfoncer le bouchon avec le pouce… Un pur nectar… Vite grisés… Chantant… Des paillardises… Tout un régiment de verts nous tomba dessus…En cellule de dégrisement… A l’aube reconduits à la sortie de la ville… A travers champs sur un sentier de terre on est repartis vers la montagne. Odeurs grisantes… Grosses fermes… Petit personnel… Enfin, perdus dans la forêt… Faire un feu… A l’aube un escalier de trois mille marches… Balisé de crânes de chèvres blanchis. Un plateau bien désertique. Les formes dures et nues balayées par le vent qui charrie des boulettes d’épineux. Comme des araignées tétaniques. La voix du vent. Les voix du vent. De l’autre côté un lac bien clair. Un lac de montagne… De la belle eau de roche. Plus de maisons. Rien que des montagnes vertes. A la ronde… On a contourné le lac jusqu’à une bande de terre parsemée d’épineux. En barbotant dans l’eau claire j’ai repéré des écrevisses. Une chaussette passée sur la main j’ai traqué. Une bonne centaine de prises. Belles pièces. Elle horrifiée par mon ardeur à les trucider toutes d’un coup de fourchette dans la tête. Embrochées sur des roseaux. Le foyer d’un tas de crottes de brebis. Ca brûle bien. Ca fait aussi des petits bruits charmants. A cet instant j’aurais préféré la compagnie d’une apprentie charcutière. Une apprentie charcutière avec une jeune poitrine provocatrice. Quelques jours sur cette bande de cailloux… On est repartis pour le barrage d’où on s’est lancés sur la montagne fouettés par le feuillage. Bien des détours… Un sentier effondré par endroits… A mi-hauteur, sur le flanc d’une vallée encaissée au fond de laquelle un ruisseau clapotait. Une ancienne voie ferrée avec des wagonnets rouillés. Des tunnels assez longs et humides. Au sortir d’un de ces tunnels on est tombés sur la trashobena qu’on chantait depuis des jours. La trashobena se matérialisait. Nos incantations avaient portées leurs fruits. La trashobena était impressionnante. Multicolore. Un vaisseau spatial tout en métal. Avec une échelle pour monter dans le cockpit. J’y ai été, elle a pris une série de photos. On s’est incrustés dans cette énorme bétonnière, jusqu’à ce que la faim nous fasse bouger. Quelques kilomètres… Indécis face à une fourche… A l’orée d’un bois… On oblique. Après une bonne sieste on continue à marcher de nuit. On entre à Inca dans la mâtinée. On se pose sur un banc. Au bord d’une allée plantée de cèdres située au milieu d’une avenue. Une vieille dame, une très vieille dame allait lentement d’un bout à l’autre. Elle portait une longue robe noire. Poussait un landau duquel deux jumeaux costumés comme de petits princes jetaient deux inquiètes paires d’yeux sur le vaste monde. Cette femme en noir, la promeneuse de l’allée centrale, la gardienne des jumeaux chétifs d’Inca, alors qu’elle passait et repassait moi je vis défiler toute sa vie. Trop de cagnard. Passage d’un intéressant spécimen d’humanité, individu composite à mi chemin entre le centaure et le colvert… Le signal. Fallait bouger. Les possédés commençaient à affluer… J’ai défoncé la porte d’une caserne désaffectée et on s’est baladés dans des couloirs interminables, de salle en salle. A un moment donné une musique a résonné. On s’est dirigés vers le point d’où elle semblait provenir. Assourdissant… Une jeune fille est apparue dans un couloir. Gothique. On l’a suivie dans une petite salle. On s’est assis autour d’une table jonchée de seringues et de mouchoirs sanguinolents. La musique était trop forte pour parler. Tant mieux… La fille tripotait une poupée brillante. On est restés quelques heures ainsi face à face à échanger des regards. Ce que voulait cette fille c’était limpide. Elle mouillait de la bouche. Une cascade de salive. A nous reluquer défoncée. La goule. Elle avait sa poupée entre les cuisses. Elle avait l’habitude de se faire des trucs avec. On a bougé. Tracé. Sur le quai, furtifs, les récidivistes partagent le poids du butin… Ils continueront à faire équipe. Ce sont les rois du monde : eux savent que la chance est une attitude. Les naïfs lèvent les yeux au ciel et s’imaginent que Jésus va leur parachuter une caisse de chances. Il n’y a plus que les vaches qui tombent des cieux, de nos jours… Finalement remplis du sentiment d’en revenir de l’île des morts nous étions… A l’aube on prenait le train, plutôt d’ailleurs un tramway, qui coupe en deux l’île. A midi le ferry. Ressuscités à la vitesse. Finies les parties de chasse aux mégots à l’heure de la sieste. Ca tenait pas sur la distance de se la jouer ainsi soli-solo. Pris en stop par un fils de bourgmestre convoyeur de virus dans la boîte à gants de sa camionnette. Wiktor était toujours en Bretagne, pour un chantier… Peter passait quelques temps à la Santé, en attendant son extradition... Apparemment il avait emprunté un véhicule et s’en était servit comme bélier pour défoncer la vitrine d’une boutique d’informatique. D’abord on s’est installés dans une cave. Quelques jours… Et puis dans une chouette résidence. Dans l’appartement d’une grand-mère qui venait de trépasser. Tout était resté en l’état. Par terre il y avait une grande flaque de sang sec sur la cire. Sous le lit un monticule de couches de vieilles. Dans la salle de bain des valises de médicaments. Elle a refait la décoration. On a bazardé les crasses. Elle a tout tapissé de rayures jaunes et noires horizontales par endroits verticales à d’autres, et pour finir hélicoïdales. Puis s’est procuré une bombe rouge très profond. S’est installé un autel au fond de la salle de bain. Elle a fait de grandes photocopies d’un gribouillis de moi un jour que j’avais abusé des amphétamines. Elle en a tapissé le vestibule. Bientôt plus moyen de comprendre un mot de son charabia. Elle avait tout à fait perdu le sens commun… S’appelait verminoise… Me regardait en claquant des mâchoires comme une bête enragée. Canines dissipatrices de cercle égrillard proférait-elle… Rat visseur d’écrous écroué pour vice à la chaîne… Féru furet d’écrou visse ta vertu… Elle s’est mise à congeler des yogourts avant de les mettre à dégeler dans la cuvette des chiottes… Bizarre… Soi-disant régime macrobiote… Elle bouffait plus que ça… Plus quinze bols de café par jour. Elle appelait ça son goudron bosniaque gniac gniac… Comme on n’avait pas de cafetière ni d’eau courante elle avait bricolé une gouttière à la fenêtre. Elle remplissait à moitié une casserole de café et rajoutait de l’eau de pluie. Elle touillait avant d’ingurgiter. Vraiment ça avait la consistance du goudron… A part ses yogourts elle mangeait rien… 40 kilos… Elle s’est installé un fauteuil dans le placard ensuite. Elle n’en sortait plus… Avec un verrou à l’intérieur… Moi j’étais fasciné… Sur que c’était ma faute… Mon œuvre… Tous les deux on additionnait nos problèmes… Un jour qu’on avait répandu le contenu d’une poubelle sur le trottoir un crocodile en est sortit… On est allés le montrer au gardien de la résidence, un africain… Il nous expliqua que c’était un caïman… C’est très affectueux les caïmans nous dit-il… Ceux qui s’en débarrassent ainsi sont des salauds… On l’a recueilli… Ca nous faisait une présence… Elle l’a baptisé Kaï Kaï… Une fois j’ai passé trois jours à le chercher avant de le retrouver lové dans le globe du lustre. Soit il grimpait aux murs soit c’est elle qui me jouait des tours. Un jour il l’a mordue… Elle l’a balancé par la fenêtre… Du troisième étage… Déjà qu’on n’était pas bien vus dans la résidence là ça a été la goutte d’eau… La voisine du dessous est venue se plaindre…
- C’est vous qui jetez des crocodiles ?..
- Ben oui, pourquoi c’est interdit ?..
Elle a fait circuler une pétition… Dans la rue j’ai trouvé une peluche d’éléphant… Enorme… Je lui en ai fait cadeau… Ca l’a vraiment touchée… Elle l’a baptisé Iodler… Il remplaçait avantageusement Kaï Kaï… Sauf qu’il réduisit considérablement notre espace vital… Un jour je l’ai éventré… Ca à répandu du duvet de canard jusqu’au plafond… Elle m’a jamais pardonné ça… On n’eu plus qu’à partir de l’appartement…


Wiktor était la solution. Wiktor l’homme aux yeux verts. Des yeux de serpent. Avec des rêves dedans. Qui souvent se laissaient aller au cynisme. Wiktor était de retour de Bretagne. On s’est installés dans un hôtel particulier du seizième arrondissement qu’un client lui prêtait. Dans notre hôtel du seize, notre truc à tous les trois c’était d’écouter des chansons chinoises. Vraiment légères. Des bruits de bambou. Des sons sautillants. On fermait les yeux et des phrases débiles nous passaient par la tête… On faisait des concours de petits poèmes… Je pouvais improviser des heures tant que Smarrouck était là. Avec des trémolos dans la voix. Sur ce mode :

La belle vierge contemple le monde de ses yeux limpides. Elle a une ceinture de coquillages à la taille et elle ne s’approchera pas d’un hélicoptère. L’ombre réduit à l’extrême ses dimensions. Ho la pureté douteuse des petites paysannes… Très très précoces… Au nom de la danse, elles disent, en préambule, découvrant leurs poitrines durcies par le feu, ne parlez pas aux êtres qui désirent. Assises au milieu du cercle de la foule. D’un coup elles sautent… La Danse du Printemps… Comment qu’elle est gracieuse cette danse-là… Pas question de brûler les étapes… Derrière le temple… L’encens… Les fétiches maléfiques… Des fois une se casse la gueule. Une autre s’immole sur la place. Sans arrière-pensées. Par passion de la pureté… Elles se repentent avec humilité de crimes dont elles ne sont pour rien. Atroce… Malicieuses et folles… L’énergie du sacrifice…

Je me lâchais quoi… Des fois on écoutait de la musique arabe aussi. On se chamaillait le meilleur oreiller. On se patchait à la morphine. On savait pas ce qu’on voulait. Mais on savait ce qu’on voulait pas. Comme ça par période on devenait de purs oisifs. Pourtant quand on s’y mettait on n’arrêtait plus de travailler. Vingt heures par jour. Mais nous étions trop malins pour attendre la retraite. On travaillait quand on avait besoin pour vivre. Sauf Wiktor qui mettait de coté pour construire sa maison en Pologne. Plus tard… Il nous inviterait chez lui alors. On ferait des barbecue. Wiktor s’était teint les cheveux en jaune canari. Avec sa barbiche noire ça lui faisait un air étrange. Et ses yeux verts… 120 kilos de muscles. Pas un gramme de graisse. Notre grand frère. Il approchait de la trentaine. Il m’aimait bien. Depuis six ans qu’il était en France j’étais son premier pote français. C’est dire comment les français sont une sale race Les clandestins ils leur parlent pas. Ceux qui sont de gauche en parlent. S’en servent. Pour faire les beaux. Les clandestins n’aiment pas ces gens là. Il m’a sauvé la vie Wiktor. Sans lui je serais sûrement mort. Pour le remercier je le traitais d’enculé. Il faisait celui qui n’entend pas. Ou alors il me montrait sa bite. Il ne m’a jamais tapé et pourtant je l’aurais pas volé… Mais c’était quelqu’un de bien, de solide. Il comprenait certainement mes égarements. J’étais jeune et voilà tout. Je voyais des choses sans vraiment les comprendre, je n’en avais royalement rien à fiche, et c’est ce qui me permettait de passer au travers. Des fois il se défoulait sur les carreaux, les murs… Avec Smarrouck il avait plus de mal. Parfois pour lui elle était pas respectable. Il trouvait ça déplorable une femme aussi triste. Pas soignée… Qui noie son chagrin dans l’alcool. Avec des scoubidous à la place de bracelets. Enfin c’est ce qu’il disait, mais au fond il avait une grande tendresse pour elle. Notre projet de vie c’était s’installer au Cachemire. Au village de Smarrouck. C’était qu’un rêve… Au fond sans se l’avouer on savait bien que tous ils étaient massacrés là-bas. Mais c’est malvenu de faire état de ses sentiments profonds.


Texte et images : Jonathan Bougard