2009/03/15

DES FRAISES EN HIVER

Le Désaccord, neuvième opus

Jonathan Bougard

Ca c’est passé à Paris, à Saint-Sulpice. Un concert de chants grégoriens, fin août. Avec ce soleil, s’enfermer dans une église était une drôle d’idée. Voire même douteuse. Une idée de Smarrouck. Elle était sensible, ce n’est pas non plus un défaut. On aurait dit que ces chants la touchaient personnellement. Ces chants si ennuyeux, voire sinistres… Ces voix de glace… Une fille normale aurait préféré un bon film à trois heures de chants grégoriens. Celle-ci trouvait ça vachement spirituel…

- Pour pas kiffer faut vraiment être sourd. L’entendis-je déclarer.

Ces chants m’ont vraiment prit la tête. Je m’en suis allé. Deux jours durant, j’ai marché sans m’arrêter. Parvenu dans une lointaine banlieue inconnue de moi, je me reposais dans un coin de parc, sur un tapis de feuilles, quand une femme à la tunique écarlate, à la chevelure épaisse et aux pieds nus est apparue à l’autre bout de la clairière. Avec une légèreté troublante, elle a marché vers moi. Lentement, comme au ralenti. Parvenue à mes pieds, elle s’est penchée. Elle souriait avec une douceur infinie, mais il y avait d’autres choses encore que de la douceur dans ce sourire.

- C’est l’heure de la fermeture. Dit-elle.

Je gardais mes yeux fascinés plongés dans les siens. Elle attendit que je me relève, toujours souriante. On a marché côte à côte jusqu’à la grille de fer forgé. Des buissons s’envolaient des sons de cloche, des tintements de tambourins, de moelleuses résonances de luth et des voix enfantines. Quand j’eu franchit la grille, j’ai cherché la gardienne du regard. Elle avait disparu.

Je me suis éloigné. J’ai été m’asseoir sur un banc. Ce soir-là je suis retourné au parc. Au-dessus de la grille, je remarquais une inscription en lettres de fer forgé qui m’avait échappé lors de mon premier passage :

 

LE TERRAIN D’AVENTURE

 

Ces lettres scintillaient sous la clarté lunaire. J’ai escaladé la haute grille et suis retourné m’allonger à l’endroit où m’était apparu la gardienne. Les nuages projetaient des ombres profondes dans le feuillage des grands arbres. Et ces ombres s’animèrent. J’entendis une complainte assez profonde. Je baissais les yeux. Des dryades étaient là, en demi-cercle autour de la femme à la tunique écarlate.

- Bonsoir, vous. Dis-je.

En guise de réponse, la femme traça du doigt des lettres de feu dans l’air. Je pus lire ceci :

 

L’individu n’a rien à gagner à se fondre dans un groupe

 

On la promena dans une sorte de grand panier d'osier, puis tous s’en allèrent. Elle restait seule, debout au milieu d'un parterre de rosiers grimpants. Elle me fixait. Je fis quelques pas vers elle. Elle tomba, se recroquevilla et se perdit dans les épines. Au milieu de ces roses il y avait une rose noire qui brillait. Je la cueillis et la respirais. Elle sentait le souffre.

Elle réapparu face à un vieux mur de briques. Elle recula, s'adossa au mur. J'approchais. Elle se changea en lierre. Je tâtonnais contre ce mur. Cassais une feuille de lierre et la respirais. L’odeur de la feuille était celle du souffre.

Elle apparu encore, derrière un portail, et me montra une direction du doigt. Je suivis du regard et tombais sur une affiche qui scintillait. Dessus, je pus lire ceci :

 

Suis la bohémienne

 

J'escaladais la grille, sautais dans la rue et m'éloignais vivement. Je parvins ainsi jusqu’à l’arrière d’un château s’ouvrant sur une large prairie. Le soleil jouait sur la façade. Sur le coté gauche quelques personnages déployaient un tissus coloré. Des antillaises.

- Aujourd’hui c’est le mariage de Smarrouck. Me dit l’une d’elles.

Je me joignis à un cortège de fiacres drapés de blanc. La mariée ne tarda pas à faire son apparition. Son succès fut immédiat. Elle portait un voile très transparent. Quasiment nue sous un tissus plissé difficile à distinguer. Son corps ainsi avait quelque chose d’allégorique. Je remarquais que la position de ses pieds était tout à fait non naturelle. Elle ne marchait pas, elle flottait plutôt. Parfois ses pieds s’enfonçaient jusqu’aux chevilles dans le carrelage. L’instant d’après, ils étaient dix centimètres au-dessus. Son sourire aussi était étrange. Un sourire n’exprimant en rien la joie. Ses yeux semblaient avoir rapetissé. Des yeux de vieux chinois. Son visage, à la fois lisse et très malsain. A la fois très avenant et cruel.

Il y avait un silence qui ne se définissait nullement par une absence de bruit, les convives bougeaient étrangement, une forte odeur d’encaustique flottait dans la salle. Maintenant, on valsait. La valse américaine. Je suis sortis. Le parc était immense. Je me suis délecté de cet espace désert, éprouvant de la volupté à chaque pas que je fis vers un bassin où ondulaient de grosses carpes. Des flocons de neige se mirent à tomber. Les ombres de lune étaient bleues sur le verglas. Toutes ces ombres perdaient pied dans la neige. Tout remuait et bougeait. J’entendis un bruit de métal qui s’entrechoque. La mariée apparu, entourée de ses demoiselles d’honneur. Elle prirent la pose au pied des grands ormes. Tout un peuple de femmes qui restent debout dans la nuit, face aux grands flashs du daguerréotype. Le ciel se colorait lentement à l’est. Des flammes glacées. A petits pas, elles avancèrent dans la lumière comme solidifiée. Alors les bleus nous ont assaillis de toute part. Ils nous ont regroupés puis scindés en groupes d’une vingtaine de prisonniers. Je vis Smarrouck qui s’éloignait dans une autre direction. Elle portait une enfant dans ses bras. On nous a tous embarqués dans des camionnettes. Le trajet dura deux jours, au terme desquels le convoi s’immobilisa.

- Terminus, tout le monde descend. Dit un gros bleu.

Nous attendions depuis des heures, tous alignés dans un stade à la pelouse carbonisée, lorsque une femme en bleu est venue se planter devant nous. Deux géants l’encadraient. Ses cheveux noirs et longs cachaient à demi un visage d’aspect désagréable.

- Les analphabètes sont souvent très curieux. Mais l’amour nous invite à nous mettre en route. Dit-elle en préambule.

Puis elle éclata d'un petit rire sec. Elle tenait à la main une bouteille où macérait un bout de cordon ombilical, et la porta à ses lèvres. Elle bu deux longues gorgées de cette potion.

- Ca fait du bien par où ça passe. Dit-elle en se raclant la gorge. 

Un personnage de haute taille et tout de blanc vêtu fit alors une apparition tumultueuse sur la berge. Il portait un gros livre relié de cuir rouge sous le bras.

- Arrêtez ça ! Ordonna-t-il. Impérieux. Certaines personnes n’ont pas leur place dans ce cercle et vous allez me les remettre.

- Si ce que tu dis est exact, nous allons obtempérer. C’est simple à vérifier : il suffit de faire l’appel. Répondit obséquieusement la femme en bleu. 

Nous avons tous du décliner notre identité. Quand vint mon tour, le géant blanc feuilleta son livre et grimaça.

- Sortez-le de cette casserole !

Sa voix fit trembler le sol. Personne n’osa discuter. On es repartis en voiture. Un véhicule officiel avec chauffeur et une escorte de deux motards. Tout le long du trajet il resta silencieux et moi je n’osais rien dire. On s’est arrêté devant un petite église.

- Toi tu descends ici. Dit-il.

- Merci beaucoup monsieur. Répondis-je.

Je suis resté un moment devant la porte du lieu saint, avant de me décider à rentrer. Par terre, entre deux bancs je ramassais une feuille de papier.

 

C’en est fini des fraises en hiver

 

Était-il écrit dessus. J’ai marché jusqu’à une petite chapelle. Dedans je trouvais un curé en train de se masturber devant un film innommable qui passait sur un ordinateur portable posé sur l’autel.

- Comment êtes-vous rentré ? Me demanda-t-il.

- Les portes sont faites pour ça. Répondis-je.

- Allez-vous en tout de suite ou j’appelle la police. Hurla-t-il.

Son culot m’estomaquait. Je ne trouvais rien à dire et m’en suis allé. Plus loin j’ai eu la surprise de trouver une ville complètement détruite. Des immeubles éventrés en leur milieu. Des ménagères en pyjama. Assises en tailleur et prostrées. Un tas de ruines à hauteur du premier étage. Sur la place il y avait des distributeurs de soupe et des policiers. Des vigiles fouillaient les clients à l’entrée des restaurants, des cinémas. De gros blocs de béton bloquaient les routes. A coté de moi, une édentée déposa un petit bâton d’encens au centre d’une silhouette dessinée à la craie sur le trottoir, et puis se mit à parler toute seule. Beaucoup de corps restaient impossibles à identifier.  

Il y avait la rivière et un tas de cadavres énorme qui n’avaient pas étés incinérés. Il y avait des jeunes filles qui tiraient leurs fiancés empilés sur des chariots et elles pleuraient. Une sorte d’iguane se cachait au milieu des cailloux. Il est venu vers moi. 

- Vas te cacher trois jours dans les bois. Me dit-il.

Quelques faibles lumières perçaient la masse sombre des bois. Des feux de camps. D’autres fuyards. Il faisait tiède. La lune s’est levée. J’ai continué d’avancer vers la lisière. Quelques centaines de mètres à parcourir. Le sol était humide. Des ombres se groupèrent à mon arrivée. Des visages apparurent. Je restais figé dans une immobilité de plomb. La lune brilla sur un crâne rasé. Je reconnus une des demoiselles d’honneur de Smarrouck.

- Viens. Dit-t-elle en me prenant la main.  

Je la suivis jusqu’à un petit cimetière où les pierres tombales étaient debout, avec une chapelle disparaissant sous les mousses à coté. Derrière il y avait un jardin avec des rosiers taillés. Par terre, près du robinet, il y avait des petits pots de yaourts remplis de bière. Une bière qui avait la consistance d'un miel très liquide.

- C'est pour se débarrasser des escargots en les saoulant. Les feuilles sont enlaidies par leur bave. Me dit la petite.

- Pardonnez moi cette question peut-être irrévérencieuse. Je dois savoir. Cette demande, pour moi, personnellement, est très importante. Je dois retrouver Smarrouck. Où est elle passée ? Lui demandais-je, avec tout le respect que l’on doit aux mages.

- Je l'ai très peu connue. Une femme de sa génération doit ressentir le besoin de voyager. Me répondit-elle.

- Pourquoi, d'un seul coup, toute cette violence ? Continuais-je.

- C'est difficile pour moi, vraiment, d'expliquer. Les bleus sont impitoyables. Consentit-t-elle à dire avant de s’en aller en sautillant.

Comme me l’avait conseillé l’iguane, je restais trois jours dans cette roseraie perdue dans les bois. Chaque matin la demoiselle m’apporta du miel en rayon et une cruche de lait chaud qu’elle tenait du jardinier. Ce délai expiré, je repartis à la recherche de Smarrouck. Tentant d’apercevoir au loin sa silhouette, je tombais dans un immense espace vert traversé par des personnes seules qui se croisaient vaguement. Un grand homme sec aux cheveux ondulés, avec une petite moustache et un costume beige se dirigea vers moi, tout en faisant des moulinets avec sa cane. Un dandy. Un poil guindé.

- Excusez-moi mon jeune ami, auriez vous vu Smarrouck, par hasard ? Sa question.

- Justement je suis à sa recherche.

- Hé bien, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, unissons nos forces et cherchons ensemble. 

On a continué côte à côte, cheminant silencieux. Au bout de quelques mètres, un petit homme trapu, au teint mat, à la barbe et aux cheveux crépus et accoutré d’une salopette rouge nous à abordés.

- Excusez-moi messieurs, vous n’auriez pas vu Smarrouck, des fois ?

- Justement. Nous sommes à sa recherche. Joignez vous donc à nous. Répondit le dandy.

Longtemps après, nous sommes arrivés près d’un puits. Une voix s’envola de ce puits, m’appelant par mon prénom. Au fond, il y avait une lueur rouge. Je descendis voir. Circé était là.

- Tu veux jouer à cache-cache ? Dit-elle.

Et elle partit en courant. J’ai eu peine à la suivre, tant elle était vive. Ca a duré des heures. Le couloir était interminable, avec des cloisons en bambou. Dans des niches il y avait de petits meubles. Des lampes à pétrole cassées… Des bidons gras… Tout au bout du couloir il y avait un trou dans le plancher. Aucune trace de Circé. Et par terre, en contrebas, sur la mousse épaisse, une chienne morte. Pas de blessure. Empoisonnée. A ses côté un chien gros comme un veau, tout noir avec une tâche blanche sur la tête. Il leva sur moi un regard d’une tristesse indicible. Un sacré regard de crétin… Je lui jetais des morceaux de lampe à pétrole. Il resta, indifférent. J’eus soudain hâte de m’en aller. Pas d’autre issue que de revenir sur mes pas. A un moment donné, juste après un coude du couloir, je m’arrêtais devant une niche au fond de laquelle il y avait, sous verre, une estampe japonaise qui représentait une courtisane, dans une pose conventionnelle, de dos, une ombrelle de papier sur l’épaule, gravissant un sentier de terre qui semblait mener au sommet d’une colline de bambous. Elle portait un kimono blanc à motifs verts. Je m’approchais et je la reconnus. Maintenant, je me souvenais. J’avais atterrit à Dakar deux semaines plus tôt pour l’inauguration d’un petit centre d’art. Maintenant je me trouvais dans un dispensaire chinois quelque part en Casamance, et j’avais de la fièvre… L’infirmière m’avait administré deux centimètres cubes de valium. Mais ça n’était pas si simple…

 


Texte et images : Jonathan Bougard