LA DERNIERE FERME DE PARIS
A mon réveil j’étais seul au troisième étage. Je poussais la double-porte blanche aux fioritures impeccables. Des rectangles d’or, du petit feuillage, des charnières ciselées, des murs décorés comme des circuits imprimés, tout ça dans une lumière découpée par des pièces de tissus servant de cloisons mobiles, avec des tringles de cuivre tordues comme de la robinetterie, des anneaux de bois noir, de longues ficelles nouées comme des nattes de vieilles célestes… Des plaques de marbre encombrées de chimériques faïences, neutralité brisée de ci de là par le reflet imprécis de plateaux de métal. Une armée de cadres ovales, des photos sépias… Surtout des militaires en tenue d’apparat. Des portraits de demoiselles aussi… Fleuries… Fleurs un peu maladives… Des yeux trop pleins, des visages quasi dépourvus de contour, des regards tour à tour candides, audacieux, doux, éveillés, perçants, coquins, tous orientés là comme l’avant-scène d’un hémicycle de kermesse villageoise. Un parterre de reflets flous. Un paysage congelé. Une galerie de petites gens effacés. Toutes rayées de la carte depuis belle lurette. Mes pieds flageolaient sur le parquet comme sur le gravillon de l’allée d’un cimetière au stèles moussues, aux noms effacés. Le doute n’était plus permis, cet hôtel était hanté… Des présences impuissantes mais critiques. Des spécialistes du chuchotis… Depuis les fenêtres on voyait des ormes pareils à de gros tas de cafards. Un feuillage bruni déjà, pas loin de tomber. Passer l’automne dans ce lieu serait un calvaire. Cette thébaïde aux combles plein de craquements. Avec de petits escaliers en bois. Ca finit toujours par grincer un escalier en bois. Je préfère un escalier en marbre. Des fleurs et des cœurs. Des planches découpées dans le bois minéralisé des grands arbres de la mythologie phénicienne. Tout ce qu’on veut mais pas un escalier en bois.
Ca giclait d’un fluide glaciaire, les parements de ce cabinet. D’un tel calme que j’en étais au bord du malaise. Des impressions dispersées, je m’éparpillais… Les mains gelées qui se rebiffaient, comme animées d’une vie propre, devenues citoyennes du grand peuple des mains. Mes mains n’en étaient plus mes mains, c’en étaient des mains, du coup… A mille lieues de la plénitude. Sur une malle il y avait un carré de papier rose avec d’un coté une adresse, de l’autre un mot. Une question…
¿ L’amour est politique ?..
Il était l’heure d’y aller. Ce soir-là Smarrouck exposait quelques photographies de Sarajevo au foyer des jeunes travailleurs de Chaville. Le ciel était clair sur les hauteurs de Paris. La dérive des nuages voilà qui relativise… Je venais de faire quelques centaines de mètres sur des bosses herbues, au bord du périphérique. J’allais à droite au bout d’une allée de pavillons cossus avec des grilles aux chardons aiguës, devant des cours ironiques avec leur gravier rose jusqu’au porche décolleté par une véranda discrète. Une allée qui partait des quais… Autour d’une table ronde je retrouvais Smarrouck et Wiktor accompagnés d’un inconnu, un asiatique. Ils buvaient des punchs offerts par le foyer des jeunes travailleurs. On attendait Paulo. Mon collègue Paulo le vendengeur, rencontré en Bourgogne, au château de Carry-Potet. Deux semaines durant on avait coupé des grappes, deux belles semaines au grand air. On avait sympathisé… Il étudiait le cinéma, c’était un vrai français, un rejeton de la petite noblesse provinciale, une race qui se perd. Il avait de la famille jusqu’au Vatican Paulo. Sa naissance était un handicap structurel… Des fois on allait ensemble au collège de France, mais on n’arrivait jamais à se mettre d’accord sur ce qui s’était dit alors on se réfugiait dans la Tradition. Sur la Tradition on pouvait se comprendre. Une fois il m’a entraîné à la Sorbonne, on a passé la journée à se promener dans les jolis amphithéâtres… Wiktor tirait sa gueule des mauvais jours. Paulo est arrivé, tout en noir. Il s’est beaucoup intéressé aux photographies. Il les fixait d’un œil inquisiteur, tourmenté au possible. Il ne restait pas à la surface. Il rentrait dedans. En apnée. Il devenait le sac plastique qui flotte dans le ciel de tempête.
- Magnifique. Dit-il à Smarrouck.
Elle frissonna et ne répondit rien. Le vietnamien s’en est allé. On a terminé les bouteilles. La directrice du foyer est venue s’entretenir avec Smarrouck. Lorsque ça prit fin, on est ressortis silencieux, une caravane de psychopathes dans la coquette allée. On s’est acheminés jusqu’au RER. A Montparnasse on avait décidé d’aller. Au cinéma. Tous alignés au premier rang, une fois vides après qu’elles eussent tourné de main en main Wiktor jetait les canettes de bière forte. Sur l’écran. L’histoire était inconsistante mais jolis les paysages… Deux types paumés dans un désert de sel en train de se raconter de histoires… Ils cherchaient leur Jérusalem… Ils en parlaient un peu le soir assis autour du feu. Quelques mots… Sinon le reste du temps on les voyait marcher, taches noires perdues dans la blancheur aveuglante. A la fin un des deux mourrait. A trois cent mètres d’une piste. L’autre embarquait dans un pick-up… A minuit on est tous entrés dans une épicerie de nuit. Le caissier était un comique. Un jeu musical passait à la radio. Je lui ai proposé de parier nos achats. Quitte où double. Il a marché. On a gagné. La nuit s’annonçait jolie. On a marché jusqu’au boulevard Saint-Jacques, on se demandait quoi faire. Qui on pouvait emmerder. On trouvait pas la solution… On s’est assis en cercle à même le trottoir. On avait Wiktor, rien ne pouvait nous arriver. Les racailles qui zonaient changeaient de trottoir en nous voyant ainsi posés en travers de leur chemin. Ca se voyait que Wiktor c’était un furieux. En général il se comportait en parfait gentleman mais lorsqu’il tirait sa gueule des mauvais jours et qu’il se mettait à déchiqueter des canettes avec ses dents et puis à se taillader les avant-bras avec… Une fois il en a laissé trois sur le carreau avant de casser leur scooter en deux, d’un seul coup… J’y étais… Ensuite il s’est jeté devant un taxi qui ne voulait pas s’arrêter. Il a prit le chauffeur par le col… Soit il nous embarquait soit il le vidait… Le chauffeur nous reconduisit, gracieusement…
C’est ainsi, alors que tous les noctambules changeaient prudemment de trottoir vingt trente mètres avant notre cercle, qu’un couple vint lentement droit sur nous et, franchissant l’espace qui séparait Paulo de Wiktor, se planta au milieu. L’homme, un petit barbu accoutré d’une chemise de bûcheron à grands carreaux bleus, d’une casquette de chasse en tweed et chaussé de hautes bottes de caoutchouc, nous balaya du regard. La femme était une brune de la quarantaine, à la taille de guêpe légèrement moulée d’une petite robe d’été jaune miel.
- Messieurs, permettez moi de me présenter. Jules Chaussois, gardien de la dernière ferme de Paris. Je vois que vous campez là, très simplement. Loin de moi l’idée de vous en faire le reproche, tout au contraire. Mais par les temps qui courent, tenir ainsi conseil sur la voie publique, nuitamment, c’est s’exposer aux pires contrariétés… J’entend policières… Aussi permettez moi de vous convier à continuer votre petite célébration amicale chez moi, dans la dernière ferme de Paris. C’est à deux pas. Messieurs, suivez-moi.
Voilà son discours. Wiktor se tourna vers moi.
- On explose sa gueule au monsieur qui croit qu’on a le choix d’aller ailleurs ? Proposa-t-il.
Je regardais Jules tout en réfléchissant à sa proposition. C’est vrai que ça puait un peu le vice, ça n’avait vraiment pas l’air crédible son offre. C’était fort compréhensible que Wiktor ai l’impression qu’il se moque de nous, qu’il cherche à nous mener en bateau. Mais sa voix vibrait d’un tel accent de sincérité, qu’il avait réussit à éveiller ma curiosité.
- Monsieur le gardien, votre proposition est un peu cavalière. J’avoue, j’ai du mal à le croire lorsque vous affirmez ainsi nous conduire à la dernière ferme de Paris. Nous sommes dans le quatorzième arrondissement et c’est un quartier peu propice à ce genre d’exploitation…
- Alors, venez. Que risquez-vous ?
On y est allé. Que risquions nous, en effet ? En invitant ainsi Wiktor chez lui, c’est plutôt le barbu qui s’exposait à la contrariété…
- Tu connais Pétra ? J’arrive de Pétra, je vais passer quelques temps chez ce vieux Jules. En vingt ans qu’on se connaît il est resté tout à fait le même… C’est assez rare sans doute, non ? Me demanda la femme.
- Je ne sais pas madame… Dans vingt ans je saurais… C’est en Jordanie Pétra, je crois ?
- En effet jeune homme. Il faut voir Pétra… Vous verriez les roches, de ces nuances d’ocres massifs, et partout des temples, des galeries, un vrai gruyère… Il faut entendre le vent s’y engouffrer, la voix du vent… Je m’appelle Estheranée. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Vous viendrez chez moi ?
- Je ne sais pas, madame Estheranée… Ce que vous en dites est très évocateur… Cependant n’est-ce pas, c’est loin…
- Ha la la !!! Vous les jeunes d’aujourd’hui, vraiment vous êtes pas gonflés ! Moi à votre âge, si vous saviez…
- Certainement madame. Cela se lit sur votre visage… Vous avez dû en faire tourner des têtes…
- Petit flatteur ! Petit mondain ! Mais où donc avez-vous appris à parler ainsi aux dames ? Pas dans les livres, je ne crois pas… Peut-être que je me trompe…
Le barbu marchait en tête, d’un pas vif, la tête un peu baissée, les yeux collés au sol. Moi et la femme venions quelques mètres derrière, conversant épaule contre épaule. Derrière, à une distance d’une dizaine de mètres, en file indienne, suivaient mes camarades, les mains dans les poches, silencieux, renfrognés. Il n’y croyaient pas du tout à cette histoire. Ca les importunait de me voir ainsi fricoter avec cette juive. Ils se figuraient des choses… Apeurés que ça se termine en partouze… De temps en temps je me retournais.
- Hommes de peu de foi ! Les tançais-je…
Rue de la Tombe-Issoire, Jules fit halte au seuil d’une porte cochère à deux battants massifs et noirs. Il attendit que tous nous l’ayons rejoint pour sortir d’une poche une grosse clef de cuivre qu’il nous exhiba avant de l’introduire dans la serrure et de lui donner trois tours. Il requis l’aide de Wiktor pour pousser un des lourds battants. D’un air grognard, Wiktor repoussa la porte d’une légère pression du plat de la main. Estheranée poussa un petit cri admiratif, et le barbu s’inclina.
- Après vous. Dit-il.
Smarrouck est entrée la première, suivie de Paulo et de Wiktor. C’était comme si quelque chose me retenait au seuil de ce passage. Une musique arabe, ensorcelante, qui s’envolait des vitres baissées d’une Mercedes grisâtre stationnée à quelques mètres. C’était une sorte de crainte du ridicule. Pour moi la nostalgie de cette viole était trop magique, trop évidente à cet instant là. J’en avais l’impression d’être dans un film. Dans un lieu commun. Possédé, une marionnette. Je me suis rebellé contre ce charme, demeurant immobile au seuil de la dernière ferme de Paris. Les autres avaient disparu dans l’ombre, j’entendis leur voix. Ils m’appelaient. Je me suis soudain sentis ridicule. Aussitôt passé le seuil la musique s’est éteinte. Nous étions dans un vaste jardin au clair de la lune. Tout au fond il y avait bien une ferme. Une antique fermette au toit d’ardoises et aux voûtes romanes. La porte de planches baillait et l’intérieur baignait dans la lueur d’une lampe à pétrole.
- Je suis sincèrement désolé de ne pouvoir vous faire meilleur accueil, c’est rustique évidement… Les hommes de Mars m’ont coupé le courant, voyez-vous, chers messieurs. Nous vivons des temps difficiles. S’excusa Jules.
- Au contraire, c’est très bien. Affirma Smarrouck.
- Installez vous alors… Vous prendrez bien quelque chose…
Et il souleva une bâche de toile bleue qui dissimulait tout un fourbis d’outils, duquel il extirpa une dame-jeanne enveloppée d’osier badigeonné de peinture orange.
- L’esprit de casse-patte, ça brouille les Parques ! Annonça-t-il.
Il disposa six coupes de cristal de part et d’autre d’une table qui aurait pu recevoir vingt couverts. Y versa généreusement la liqueur. Excellente… Couleur d’automne, amarante ruisselant. L’ambroisie du gardien de la dernière ferme. On se rejouait la scène, nos visages alourdis à la lueur vacillante. Lui présidant à un bout de la table, Estheranée studieuse à l’autre. Les mains croisées sur les cuisses, maternelle ainsi. L’œil plein d’une bonté infinie. Portant la coupe à ses belles lèvres d’un pourpre vif. A petites gorgées, comme de la tisane. Féline… Se pourléchant silencieuse. Amusée par nous autres, intimidés tout à coup. D’une classe infinie. A l’aise dans ces conditions d’un autre temps. Pas une parisienne… Jules empoigna un saxophone. Il se révéla un brillant soliste. Ca remontait au quatorzième siècle, cet endroit. Il avait été élevé là par un abbé. A l’époque c’était un orphelinat… Dix ans plus tôt un projet de réaménagement urbain avait été édicté. Il était revenu s’y installer, résister… Soutenu par du beau monde. La pièce où nous étions était la seule à ne pas encore avoir été murée par les hommes de Mars.
- Une honte ! Pensez donc, des murs édifiés au quatorzième ! Il s’emportait… Il empoigna l’arceau de la lanterne… La preuve ! Vous voulez la preuve ! Suivez moi, messieurs ! Ordonna-t-il.
Fallait obtempérer… On lui emboîta le pas. On enjamba une massive poutre et on glissa entre deux piliers au pied desquels la béante gueule d’un escalier abrupt qui semblait devoir plonger dans les catacombes nous attendait. Interminable, on allait tout au fond de la terre. Tous on commençait à se demander pour de bon si ce si courtois Jules n’était pas Lucifer en personne. Estheranée m’avait prit la main, comme un petit garçon. Je sentais son souffle brûlant sur mon cou. Elle était palpitante, dans son élément. Smarrouck elle ne soufflait pas mot. Je sentis bien que ce qui était en train d’arriver devait arriver. Des gouttes d’eau suintaient de la paroi, tourbillonnaient dans la pénombre. Nous étions dans une vaste crypte de pierre blanche, au fond de laquelle se trouvait un autel dont la table était de marbre noir. On entendait de l’eau s’écouler quelque part, derrière les parois. Deux voûtes étroites étaient soutenues par trois piliers massif. Ce sanctuaire était tout en longueur. Paulo, Wiktor et Smarrouck suivirent le gardien tout au fond. Wiktor s’assit sur la table de l’autel. J’étais resté dans l’ombre avec Estheranée, elle me tenait les mains et me serrait au plus près. Elle me serra autant que possible… J’ai sentis son souffle brûlant et puis ses lèvres. Je me mis à la mordiller dans l’ombre. Elle s’est dégagée brusquement. Alors elle a prit mes mains dans les siennes et les posa contre les moellons froids.
- Lève la tête, frère. Commanda-t-elle.
En lui obéissant je vis la voûte s’ouvrir. Et loin au dessus de cette cheminée, un nourrisson tout frissonnant flottait. Ma sidération dissipée, je cherchais Estheranée. Je vis qu’elle avait rejoint les autres. Elle parlait avec Smarrouck. Relevant les yeux je vis que la voûte s’était refermée. Je gagnais le fond du sanctuaire. Nous sommes vite remontés. J’étais sans-voix. Je ne pouvais plus parler. Tandis que les autres reprenaient place à table, je me suis allongé à même le sol de pavés glacés. Yeux clos. J’entendis les autres s’inquiéter.
- C’est pas normal… Il se sent mal… Disait Smarrouck.
- Laissez-le. Il écoute la respiration de la terre. Lui répondit Estheranée.
Elle avait raison…
Un peu avant l’aube on est partit en promettant de venir de nouveau dans la semaine. Lorsque nous sommes repassés, nous trouvâmes une porte fraîchement murée. La force puissante des hommes de Mars avait condamné cet accès à un monde inférieur. Jules le gardien barbu avait disparu. Nous sommes souvent revenus devant cette porte murée, la nuit. Dubitatifs face à la muraille. Revenus pour se souvenir qu’un soir, nous avions bu l’ambroisie casse-pattes dans des coupes de cristal, et puis nous étions enfoncés à la lueur tremblante d’une lampe à pétrole jusqu’en un lieu de la terre désormais condamné, dont la voix claire du guide avait évoqué l’histoire en des mots qui s’étaient envolés. Des mots ravis par un mûr. Il n’y a pas de mots pour dire ça en français, mais je me comprends.
Texte et images : Jonathan Bougard