LE NON-SENS DE LA VIE

Comme « Uncle Meat » et « 200 Motels », « Baby Snakes » de Frank Zappa (1979) est un film dont le matériau narratif est principalement folklorique et documentaire. Mais si « 200 Motels » est un film concentré sur la problématique des tournées (indépendamment de ce que le groupe joue en concert), « Baby Snakes » est un film sur les concerts (en dehors des problématiques liées à la logique de la tournée). « Baby Snakes » est un film sur le concert comme événement ; c’est un film sur le concert comme aïôn débordant dans les deux sens du temps. Dans « Baby Snakes » : rien sur la fatigue inexorable des musiciens (à part un monologue extraordinaire de Terry Bozzio), rien sur les hallucinations momentanées, rien sur les drogues, rien sur les impressions de déjà-vu et presque rien sur les groupies (Zappa fait quelques smacks sur scène à une petite farfadette du premier rang ; cela ressort donc de l’activité publique et non de cette « seconde vie privée » qu’est la vie des musiciens en tournée). La seule « pratique sexuelle déviante » représentée dans le film est parodique. Son désir est inséparable de sa propre représentation, inséparable de sa désacralisation en tant que désir. C’est « la grande sœur de Ms. Pinky », une poupée gonflable bien laide, courtisée par Roy Estrada devant la caméra. Nous sommes donc loin du fourmillement de petites idiosyncrasies sexuelles de Flo & Eddie dans « 200 Motels », ou de celles des groupies incarnées magnifiquement par Lucy Offerall (une vraie groupie), Janet Ferguson (une fausse groupie) et Keith Moon (une pop star déguisée en groupie déguisée en nonne).
C’est que « 200 Motels » parlait de la répétition comme contenu immanent immédiatement décelable dans la pratique des tournées et qui se transforme en cauchemar (« Touring can make you crazy » ; « I think I’ve played in this place before »). « Baby Sakes » est, lui aussi, un film sur la répétition, mais sur la répétition au sens non réitératif, mais préparatoire. Le film commence d’ailleurs par sa propre répétition, et cette répétition fait partie intégrante du film. Elle s’enchaîne sur l’exécution du générique (le chant « Babysnakes », passant, en un éclair, de ses ébauches maladroites, ou de la grimace de Warren Cucurullo, à sa version définitive). Comme si le « making of » précédait le film, la répétition du morceau ouvre le morceau lui-même. Elle est incluse en lui, et lui-même est impliqué en elle comme la forme implicite, nécessaire, toujours présente, de sa substance génératrice.
Puis nous passons à la préparation du dessin animé de Bruce Brickford. Et ce qui est animé dans le dessin animé, c’est autant le dessinateur que son animation. Surprise : l’animateur parle, et explique les associations d’idées qui président aux dessins animés contenus dans le film. Les entretiens avec Bruce Bickford se poursuivent d’ailleurs tout le long de celui-ci, comme si « art » et « documentaire sur les conditions de possibilité de l’art » devaient toujours être pensés ensemble, dans un processus global et continu où la substance de l’art et les conditions immanentes de sa forme ne devaient plus être séparés dans l’entendement.
Tout ceci est l’application magistrale, en film, de ce que Zappa, au sein de Bizarre records, avait accompli en tant que producteur de disques, réalisant des albums « documentaires » comme « An evening with Wild Man Fischer » et « Permanent Damage » des G.T.O.’s (pour ne rien dire de « Trout Mask Replica » : Captain Beefheart lui aura assez reproché les côtés « documentaires » de l’album, qui en accroissent pourtant la beauté). Une des raisons de la passion documentaire du travail de Zappa est dans sa politique émancipatrice. Et celle-ci doit commencer par l’émancipation de l’auditeur lui-même. Dès « Freak Out ! », dès la chanson « You’re probably wondering why I’m here », Zappa avait annoncé la couleur. Son auditeur doit cesser de consommer passivement des disques et engager sa démarche dans une réflexion sur ce qui conditionne cette écoute. C’est cette démarche qui le rendra libre.
La valeur positive de la répétition dans « Baby Snakes » est d’arracher l’événement à son « il y a eu » afin de le recadrer au sein d’un processus global dont il est affecté et qu’il affecte en retour. L’événement de « Baby Snakes » est bien le concert de Halloween en 1977 (soir d’anomie et de célébration monstrueuse qui sied au paganisme et à l’anarchisme pragmatique de Zappa), vers lequel l’ensemble des séquences du film sont dirigées. Mais si le concert est le but de « Baby Snakes », il n’en est pas sa fin, qui est, au contraire, sa contamination dans le reste du temps éprouvé par ses participants, musiciens comme spectateurs. Zappa s’intéresse moins à l’objet du concert qu’à ses répercussions dans le temps, en amont comme en aval. Il l’étudie moins qu’il n’étudie ce qu’il transforme, à sa venue, dans le cours du temps. Il le passionne moins que ne le passionne son efficace.

« Uncle Meat » était un film qui luttait contre l’exclusion des activités folkloriques dans l’écriture officielle de l’Histoire : « donnant la preuve que pendant cette période du XXe siècle, il y avait également des gens qui ne pensaient ni ne vivaient comme les caricatures en plastique qui survivent en vue de nous représenter dans les rediffusions télévisuelles ou dans les livres d’Histoire. ». « Baby Snakes », à son tour, est un « film about people who do things that is not normal ». Le combat de Zappa contre le christianisme ou contre le capitalisme est, d’abord, un combat contre la norme. Et ce combat contre la norme est un combat contre la prédétermination de la valeur à travers la médiation du sens. Logiquement, il inclut une complète réfutation du destin, à travers une lecture positive, affirmative, de l’échec comme substance de toute vie (c’est la raison d’être du chapitre « Failure », la pièce central de « The Real Frank Zappa Book »). Ce qui s’explique ainsi : L’échec est la règle. Nous sommes sans destin. Et c’est le non-sens de la vie qui doit entrer dans nos corps et investir nos pensées. Ainsi s’explique l’affinité avec la ’pataphysique jarryque, qui donne à sa conception épiphénoménale monstrueuse une échelle à la taille de l’Univers : « One Size Fits All. »
Une pop music dont la connaissance est la plus puissante des passions doit d’abord détruire, un à un, tous les stéréotypes qui ne permettent qu’une appréciation passive d’elle-même. En l’occurrence, et en premier lieu, son principal fléau : les chansons d’amour. C’est l’objet du monologue le plus éclairant de « Baby Snakes » – repris ensuite dans le 6e volume de « You can’t do that on stage anymore » sous le titre « Is this guy kidding or what ? » – de réaliser quelque chose comme une généalogie de l’accoutumance à la chanson d’amour : une généalogie de la sentimentalité.

Car les rock stars mentent sur l’amour, et ils mentent sur l’amour qu’ils portent à leurs fans. Ils créent une dépendance affective basée sur des principes biaisés. Zappa retrouve l’esprit de Diogène quand il raille les déclarations passionnées des stars face à leurs groupies : ce « I’m in you ! » qui prélude à leur publicité. Zappa renverse la question du fan et de la star de la même manière que Sandor Ferenczi retourna la question de l’enfant et de l’adulte en psychanalyse : Ce n’est pas le fan qui est initialement fou de désir pour la star ; c’est la star qui sait très bien ce qu’elle fait en le séduisant et en profitant de cette séduction pour le baiser sans avoir à payer la dette de la reconnaissance.
Les G.T.O.’s aimées de Zappa avaient du génie car elles transformaient leur fanatisme en vampirisme. Elles n’étaient pas des stars ; elles étaient pire. Elles gagnaient ainsi une souveraineté morale sur leurs séducteurs, les musiciens, et les transformaient en proies. Elles reprenaient la monnaie de leur pièce.
« Sheik Yerbouti » commencera après cette modalité : « I have been in you », chant désacralisant répété dans une séquence magnifique de « Baby Snakes ». C’est que Zappa s’intéresse moins au lieu du concert lui-même ou à ses composantes qu’à son efficace déjà impliqué lors de ses répétitions. Ce qui l’intéresse dans la préparation du concert, c’est ce qui va en rester, et ce qui va en rester est déjà présent en amont… « Baby Snakes » insiste d’ailleurs énormément sur la naissance des choses (les tendres boutons que « Baby Snakes » métaphorisent ne sont-ils pas à la naissance du processus érogène ? Le serpent de la Génèse n’est-il pas à la naissance du processus de la connaissance ?). Le morceau-clé du film, c’est le grand monologue qui suit « Stink Foot », où Zappa corrige le récit de la Génèse. Toute son œuvre est une correction des principes fondateurs qui régissent nos vie, correction dirigée vers l’idée du bonheur.
Comme l’écrit Hölderlin : « Les dieux bienheureux sont sans destin. » En effet, ce sont toujours les héros et les hommes qui ont un destin (et celui-ci est toujours, par nature, expiatoire). Les dieux, eux, et eux seuls, sont libres. La vie philosophique est orientée vers la réalisation du bonheur à l’échelle humaine, et l’acquisition prométhéenne de cette liberté divine. Qu’est-ce qu’une vie heureuse ? Celle qui exclue le désir d’échanger la nôtre contre celle d’aucun autre. On voudrait tous changer quelque chose à nos vies. Mais nos espoirs ont toujours le goût de nos plaisirs, et ce que nous nous souhaitons ressemble singulièrement à ce que nous avons ou aurions pu avoir. C’est toujours les riches qui se plaignent de manquer d’argent. Ils se sentent pauvres à l’aune de leurs dépenses. C’est toujours les plus grands séducteurs qui se broient les nerfs sur leur plus dure conquête, qui s’épuisent sur un refus, s’escriment pour une invite. Tout ratage est relatif à une échelle de valeurs. On a raté, on est raté relativement à quelque chose. Mais ce fantasme de réussite, il aura encore fallu le construire.
L’important, dans la vie, n’est pas la vie, mais la valeur que nous attribuons à la vie et à la mort. Seul la valeur compte, et la valeur est déductible de ce que nous avons pu rencontrer comme matière à évaluation. La valeur ne s’établit qu’à travers le pacte, le contrat. Il ne faut pas placer la valeur en amont du pacte. Ce n’est pas facile, parce que c’est cette valeur qui motive la décision, et que la pleine conscience de l’aval de la valeur à tendance à restreindre nos possibilités d’action. Il faut cependant tenir à cette tension car les deux facilités (absence de valeur, comme valeur en amont) sont les deux erreurs. Il y a donc nécessité de plan, et nécessité de son immanence : continuité conceptuelle dans un Univers à une seule taille, « Project/Object ».
Certes, réaliser le non-sens de nos vies n’est pas chose facile. Et pourtant, « Baby Snakes » le prouve : tout le monde le fait, même si tout le monde ne sait pas qu’il le fait.
Le savoir, c’est commencer à être heureux.

Texte : Pacôme Thiellement
Images : Society of Motion Picture and Television Engineers