ZAPPA EN MODE GONZO
John Raby Etant acouphéniques, faut une sacrée lumière pour que je m’aventure dans un concert sans céder à la panique de loger un aéroport de plus dans ma tronche. C’est pourquoi depuis cinq ans je n’ai pas vu une scène. Mais ce soir la lumière, c’est Zappa. Alors je me grille à l’ampoule (que dis-je: au soleil!) sans plus attendre. Le concert a lieu à l’Antipode, salle qui porte bien son nom vu sa place, un district paumé dont le centre névralgique est un kebab nommé “Wow Kebab”. Suivant quelques chevelus pressés je découvre sur le chemin le nom de la salle entre des feuilles. Je me sens la fibre d’un explorateur. Au détour d’un tournant, machette à la main, je suis surpris par des petites étincelles. Tout ces sourires pincés, ces briquets, ces baskets qui remuent, ces roulées qui se roulent, tout ça suinte une petite nervosité qui se diffuse dans l’entrée. Une nervosité à l’opposé des vernissages: ça sent le coeur pas l’anus. Et vue la raison de cette électricité je suis pointé. C’est que je fais parti de la tribu sans jamais trop avoir pris part au cérémonial. Je découvre un monde dont je fais partis depuis des lustres sans l’avoir su. J’entre. L’installation sonore me flippe (c’est noir, et y’a des micros, et plein d’instruments: deux vents, une batterie pleine de toms, deux guitares (électriques!), une bassiste emperruquée qui a l’air folle et un xylophone). Je réfléchis trop, je me sens partir mais « I’m the Slime » m’extirpe de ma trouille. En m’éclatant à la gueule comme dirait Pacôme au sujet de “200 Motels”, le riff provoque presto une petite marée de cheveux qui saturent l’espace, ou plutôt la sortie, comme si c’était Zappa en personne qui sonnait le dîner. Résultat des courses je ne peux m’enfuir, la marée m’empêche de filer en douce mais faut que tu te dises John que l’heure est bien trop joyeuse pour que tu te défile! Dans ce tourbillon d’excitation, partir serait dommage et très con. Tu te vois attendre le bus devant “Wow Kebab” alors que Zappa est à 200 mètres? J’enfonce alors mes boules quiès jusqu’aux molaires et mon corps entre une poubelle et le stand de verres consignés, là où les infrabasses ne peuvent m’avoir. D’ici je vois même la moitié de la scène où le leader guitariste avec son bonnet Tigrou chante le refrain. J’ai trouvé mon spot pour le show. Un très bon show. J’y bois des bières. J’ai même pleurnichouillé sur “Big Swifty” (les bières). Mais zappez le dernier tableau, revenons à Zappa. Le show fût court mais épais. Le groupe a intégré ce que j’intitulerai faute de goût “l’esprit Zappa”, ce qui ne doit pas être de la tarte. Composés de musiciens de conservatoire, ils ont su, malgré leur discipline, intégrer l’esprit sans le singer, s’autorisant des fantaisies persos. La distance salvatrice avec l’exercice de la copie conforme était au rendez-vous (ainsi on a évité le concert virtuel à la Elvis tout près d’un kebab ce qui aurait des conséquences inconnues). Il y eût de très belles improvisations, un saxo trafiqué en direct, des guitares assurées, une direction selon la signalétique zappaïenne et plein d’autres pitreries très enlevées. La joie était là, la caricature très loin. Dans ce fouillis je retiendrai pour ma part un clou. Un petit clou de rien du tout mais qui moi, m’a cloué. Je raconte. La fin du show se fait sentir. Ca sent le bouquet final: « Eat that question » est à l’honneur, LA question qui cueille le public comme des pâquerettes prêtes à défaillir. L’ivresse est donc à son comble, je regarde ma moitié de scène ému comme tout le monde, jusqu’à ce qu’un type fasse gondoler mon champ. Ce type, avec sa salopette, sa paire de bottes, son crâne dégarni, son air de titi parisien, m’a tout l’ air d’un voisin qui s’incruste chez son voisin. Il est entré par une petite porte si bien nichée que je ne l’avais pas vue et tout de suite son attitude m’a intrigué. Il s’installe et (je crois rêver) se tape une copieuse viande en sauce tout en jetant des regards furtifs sur la scène en fusion, entre deux fourchettes… Est-ce le Canard du Jour? Ou le barbecue de Dolphy? Je n’y comprends rien. L’emphase de la musique est à son max, je suis prêt à manger mes boules quiès tandis que lui tapotte tranquillement des bottes en mastiquant bovinement son charal. Il s’amuse doucement… et se régale! Je n’en décolle pas mes yeux. Un solo survolté de sax trafiqué étire le set? Rien à faire, le type en profite pour repartir et mieux revenir… avec un sorbet, un petit sorbet rouge dans une coupelle. Il la tient entre sa main, le rikiki levé. La fin est proche et c’est cette coupelle qui est censé l’annoncer? Le type se replace et mange, tranquillement, à la petite cuillère, tandis que le final propulse nos pétales dans le Grand Wazoo. “Eat that question”… et un sorbet, visez l’écart ! La musique mange les échelles et lui suce sa cuillère! Il ne faut pas y voir une contradiction mais plutôt une extension. Et là Eurêka. Morale gonzo? Les reprises post-mortem de Zappa m’ont toujours laissé perplexe. Je peux difficilement croire en une quelconque magie de retour. Ca sent la mélancolie de fan. Mais grâce non seulement à la qualité de la prestation, très prometteuse, mais aussi à ce voisin venu d’ailleurs, qui a sans doute installé sa cuisine à même l’Antipode, j’ai compris que je me trompais. J’ai mésestimé la dynamique de cette musique qui, sous mes yeux, s’est emparée d’une coupelle pour mieux nourrir son affaire, mieux étirer son échelle, encore et toujours. Ainsi, grâce à ce sorbet, le concert a atteint des sommets. Car cette musique est plus que vivante, elle a encore très faim, elle vampirise le réel, suce des substances. Voir ce gueuleton poétique n’a pu que relancer mon propre appétit, et j’imagine ceux de tous les cheveux présents à cet hommage pas piqué des hannetons. P.S: Les musiciens ne pouvant se douter d’un si infime événement (à moins de se munir de loupe), j’espère qu’ils tomberont sur ce petit texte qui leur donnera la joie d’avoir invité “paupiette” et “sorbet” dans la Continuité Conceptuelle. Texte : John Raby Image : Mange cette question