2009/06/29

L'HOMME QUE LA TERRE VENDIT


Notes préparatoires pour une conversation sur Kurt Cobain avec Michel du groupe Cocosuma pour « Le Sens de la Vie », Radio Campus, en juin 2009

  


   Déjà, le Nirvana, on ne sait même pas ce que c’est : l’extinction, l’illumination, la délivrance, la fin de l’ignorance, la fin des réincarnations… Pour les bouddhistes, c’est le but de la pratique elle-même, et il ne peut être décrit que négativement. C’est comme l’extinction d’une flamme : on ne peut pas plus définir un feu qui ne brûle pas qu’une personne qui s’est débarrassé de tous ses désirs, toutes ses volitions et toutes ses conceptions erronées. On ne peut pas plus définir la musique de Kurt Cobain qu’on ne peut définir le son d’une guitare dont on a cessé de jouer. « Nirvana, écrit Cobain dans son journal intime, signifie se délivrer de la douleur et de la souffrance du monde extérieur, et ça rejoint ma définition du punk rock. » Ca pourrait s’arrêter là.

   Ca pourrait s’arrêter là mais, d’évidence, on doit continuer. Pas pour Cobain, mais pour nous, car son drame est aussi le nôtre. Cobain nous a tué. En se tuant, c’est nous que Cobain a décidé de supprimer. On ne l’avait pas volé. Pour le concert « Unplugged » de MTV, Kurt Cobain (qui ne sourit pas une seule fois pendant les répétitions) demanda à décorer la scène avec un chandelier de cristal, des fleurs de lys et des petites bougies noires. « Comme un enterrement ? » lui demanda le producteur de l’émission. « Oui » répondit simplement Cobain. Il avait ses raisons : on avait fait à Cobain le cadeau empoisonné du succès. La starisation. Lui qui définissait Nirvana comme « un petit groupe de rock sans importance » !

   Pauvre Cobain. Nous avons fait avec lui ce que nous avons toujours fait : diviniser des hommes pour éviter de devenir dieu, se construire des idoles pour qu’elles portent les contradictions de nos aspirations dans leurs propres corps et soit décimées par ces contradictions de telle sorte à que nous en soyons les simples spectateurs. Nous avons préféré, encore une fois, Elvis aux Beatles, ou la religion à la gnose : soit le sacrifice de l’innocent plutôt que l’anamnèse de notre innocence sacrifiée, le spectacle de la gloire plutôt que la puissance de l’étude. Et cela durera jusqu’à la fin de notre cycle historique, jusqu’à la fin de Kali-Yuga, quand la Déesse aura enfin achevée de se dévorer elle-même, quand la solidification et la dissolution du monde auront atteint leur horizon, et que tout pourra repartir. Je ne sais pas si c’est pour demain, mais, au vu de la légende de Kurt Cobain, ce n’était pas pour hier. Parce que, tout ce qu’on peut vraiment dire du pauvre Cobain, c’est que nous l’avons tué quelque chose de bien. Et que ça n’a vraiment rien arrangé. On ne s’est encore délivré de rien.

   Tout ça est allé extrêmement vite : quatre ans seulement. Dommage pour lui qu’il ait eu cette extra-sensibilité et ce talent qui le rendirent impropre à soutenir cette divinisation plus longtemps. Cobain n’était pas suffisamment cynique pour ce job débile que nous lui avons refourgué. Car ce que nous avons divinisé en lui, c’est bien « l’homme ordinaire » qu’il représentait aux yeux de tous, et pas l’homme sensible et talentueux qu’il avait été aux oreilles des autres. L’accession de Cobain au rang de pop star précède d’assez peu la télé-réalité ; et il y a plus de lien entre l’image que nous avons construit de lui et la télé-réalité, qu’entre sa personnalité et celles d’Hendrix, Elvis ou Michael Jackson. Parce qu’il n’a jamais joué à l’homme extraordinaire : il n’a pas fait le premier pas vers son auto-divinisation ou son sacrifice ; il n’a eu qu’à s’avancer dans le monde de la pop music, et, le reste, nous l’avons fait pour lui. Cobain ne s’est même pas déguisé ; il a gardé ses vêtements d’origine, il est venu « comme il était » : le costume du « Grunge », c’est nous qui l’avons taillé à partir de ses fringues d’occasion. Nous l’avons tué mystiquement, pour que le soleil revienne. Et le soleil n’est pas revenu. M’as-t-on compris ? Le temps des stars est fini. Le vedettariat tout entier est « une chose qui veut mourir ». M’as-t-on compris ? Thomas Didyme contre le Crucifié !


   Le temps de stars est fini. Certes, il reste encore quelques résurgences, noyées dans l’apathie de la conscience collective, mais la dissolution par le nombre a eu lieu et les déplaisantes prophéties de Warhol-Antéchrist se sont réalisées. Aujourd’hui, tout le monde est une star pour quinze minutes, quinze personnes et sur un périmètre de quinze kilomètres. C’est-à-dire que tout le monde est un organe de domination, un agent d’humiliation et d’apitoiement pour son prochain et un être insacrifiable qu’il faut sacrifier.

   Le nombre de stars n’a cessé d’augmenter depuis le début du système Il y a soixante ans, ils étaient une cinquantaine. Aujourd’hui, ils sont des milliers. Si nous réfléchissons à notre position, nous sommes placés entre deux blocs relativement distincts de souveraineté par la célébrité : celle obtenue, par héritage, des « fils de » (surtout nombreuse au cinéma, presque infinie), et celle, acquise « démocratiquement » par méditation interposée, des « candidats à la gloire » des émissions de télé-réalité ou de télé-célébrité (ceux-là s’effondrant généralement après un an ou deux). Guillaume Depardieu a payé le prix de la première, Loanna Petrucciani, à sa manière, incarné pour nous la seconde (mais moins que l’anglaise Jade Goody qui en mourut d’un cancer, annoncé publiquement dans un Loft pakistanais, à 27 ans elle aussi – et qui voulait que son agonie soit diffusée en direct, mais le cancer se développa trop vite pour qu’elle soit exaucée). Kurt Cobain n’appartient ni à la première de ces « manufactures d’hommes » ni à l’autre ; il se place en rémanence des anciens types de notoriété. Il n’est pas même la « chose » d’un producteur machiavélique ou d’une cynique maison de disques, avec l’aide de parents abusifs. Ce n’est même pas un ambitieux bien malin, « prêt à tout » comme Madonna ou Courtney Love. C’était juste un bon mec bon musicien trop sensible qui avait trop de problèmes pour tenir le choc d’une civilisation aussi profondément mortifère. Emotionnellement, Kurt Cobain avait l’impression d’être mort. Emotionnellement vidé, il survivait difficilement à son sursis, jusqu’à ne plus survivre du tout. Oui – comme Paul McCartney avant « Sgt. Pepper » – Cobain avait été assassiné. Mais lui n’avait pas été remplacé. Il attendait son remplacement, il attendait sa métamorphose et celle-ci ne venait pas.

   Conscience destructrice de Kurt Cobain. Le problème qui s’est posé à lui, très vite, alors qu’il était dans un travail de création, c’est celui de la survivance des formes, et l’impression de survivance chez le créateur lui-même. Le problème : comment écrire des chansons quand on est capable de se rendre compte de leur limite. Il faudrait écrire autre chose, écrire à la limite de son savoir. Hors, Cobain écrivait encore dans les règles de la chanson telle qu’il la connaissait. Et il en souffrait. C’est que Cobain n’obéissait plus à aucun impératif bicaméral, contrairement à Elvis, aux Stones ou à Hendrix. Il était conscient de la voix qu’il tentait d’incarner, et cela rendait celle-ci d’autant plus chevrotante et rapeuse. Il savait très bien ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait – et donc il n’obtenait plus rien de cette fonction.

   Celui qui a très bien compris l’impératif bicaméral, c’est Burroughs. C’est la raison d’être même du cut-up que de couper court à la conscience réflexive et de tout ré-agencer à chaque fois, comme un nouveau coup de dés. Burroughs a d’ailleurs enregistré un morceau avec Cobain, « The Priest They Told Him », un maxi-CD tout à fait stupéfiant – un morceau de novembre 1992 où Burroughs lit son texte par téléphone et Cobain enregistre de la guitare électrique en accompagnement. Ils se sont rencontrés une fois, en octobre 1993 – et Burroughs a dit à son interlocuteur que quelque chose n’allait pas avec Cobain, qu’il se renfrognait sans raison. « There’s something wrong with that boy ». A sa mort, le vieux cow-boy se plongea dans les paroles de « In Utero » pour essayer de comprendre le geste du jeune chanteur…. Finalement, ce qu’il en tira était trois fois rien, c’est-à-dire ceci : « The thing I remember about him is the deathly grey complexion of hs cheeks. It wasn’t an act of will for Kurt to kill himself. As far as I was concerned, he was dead already. » (« Ce dont je me souviens à propos de Cobain est la complexion de ses joues, d’un gris de mort. Se tuer n’a pas été pour Kurt un acte de volonté. A mon avis, il était déjà mort. »)

   La seule différence de Cobain avec ses ancêtres, mais de taille – c’est que sa vie fut vraiment triste, vraiment pourrie. Hendrix a vécu dans l’excès et avec le flamboiement d’une étoile ; il est mort à 27 ans, mais en 27 ans, il avait fait mille fois le tour de lui-même. Cobain avait à peine commencé son chemin. Plus austère qu’un moine méditant sur les Ecritures, son intégration de l’écriture de la pop (passant par une assimilation des Beatles, de Neil Young, de David Bowie et du Punk) en était à ses balbutiements. « In Utero » promettait beaucoup. Mais ce n’est pas certainement pas un Requiem, pas même comme « First Rays of the New Rising Sun » ou » The Cry of Love » des éclairs sur l’au-delà, des « illuminations ». Il démarrait, vraiment, comme les Beatles ont démarré, en travaillant ses thèmes et ses airs, en proposant, avec l’humilité de l’artisan, de petites chansons belles et efficaces. Il en était à son « A Hard Day’s Night » quand il s’est tué. Et il nous a laissé comme ça, à se dépêtrer du cauchemar dans lequel nous l’avions cruellement plongé.

   Il n’y a plus de destin collectif de la musique pop, alors il n’y a plus aucune raison de se sacrifier pour elle ou de se laisser sacrifier par elle. Se retrouver collectivement sans passer par une figure de proue, un ou plusieurs médiateurs – ce serait ça, notre mission. Arriver à construire une culture qui nous nourrisse mutuellement mais qui ne passe pas par de grands Christ dressés comme des totems sur notre désert affectif – ce serait ça, l’objectif de notre époque. Et il suffit de sortir dans la rue ou d’ouvrir notre ordinateur pour voir que ce n’est pas encore le cas : on veut héroïser, sanctifier, sacrifier de nouvelles figures – et on y arrive pas. Nous avons encore du travail ! « Tu n’attendras pas de ta rock-star qu’elle te guide » écrivit Kurt Cobain, pour lui-même et pour les autres, dans son journal intime. Comme nous ne l’avons pas compris, ou pas assez vite, il en est mort, et il a eu raison de mourir, pas pour lui, mais contre nous. Nous aurions raison de cesser de diviniser les autres à notre place, de cesser de les sacrifier, de les tuer. Nous aurions raison d’apprendre à vivre, maintenant. 


Texte : Pacôme Thiellement