2009/06/14

L'ULYSSE DE JOYCE

Jorge Luis Borges - Traduction de Pedro Babel

Article paru en janvier 1925 dans le n°6 de la revue Proa et repris dans le volume d'essais Inquisiciones (Buenos Aires, Editorial Proa, 1925)

Je suis le premier aventurier hispanique à atteindre le livre de Joyce : pays embrouillé et sauvage que Valéry Larbaud a parcouru et dont il a tracé la texture avec une impeccable précision cartographique (N.R.F., tome XVIII) mais dont je vais récidiver la description, malgré l’aspect dilettante et transitoire de mon séjour dans ses confins.  Je parlerai de lui avec la licence que mon admiration me confère et avec la vague intensité qu’il y eut chez les voyageurs antiques, à décrire la terre qui était neuve face à leur stupéfaction errante et dans les récits desquels se rejoignirent le fabuleux et le véridique, le cours de l’Amazone et la Cité des Césars.

J’avoue ne pas avoir débroussaillé les sept cent pages qui le composent, j’avoue l’avoir seulement pratiqué par fragments et cependant je sais ce qu’il est, avec cette aventurière et légitime certitude qu’il y a en nous, en affirmant notre connaissance de la ville, sans nous adjuger pour autant l’intimité de toutes les rues qu’elle comprend. 

James Joyce est irlandais. Les Irlandais ont toujours été les célèbres agitateurs de la littérature d’Angleterre. Moins sensibles à la décence verbale que leurs maîtres détestés, moins enclins à émousser leur regard dans l’ingénuité de la lune et à déchiffrer en longs pleurs relâchés la fugacité des fleuves, ils ont effectué de profondes incursions dans les lettres anglaises, élaguant toute exubérance rhétorique avec une impiété désabusée. Jonathan Swift a agi à la manière d’un acide fort sur l’orgueil de notre espérance humaine et le Micromégas et le Candide de Voltaire ne sont qu’un rabaissement de son nihilisme sévère ; Lawrence Sterne a bouleversé le roman avec son maniement joyeux de l’attente déçue et des digressions obliques, aujourd’hui source d’une grande renommée ; George Bernard Shaw est la plus agréable réalité des lettres actuelles. De Joyce je dirai qu’il exerce dignement cette tradition d’audace.

Sa vie dans l’espace et le temps est résumable en peu de lignes, qu’abrègera mon ignorance. Il est né en quatre-vingt-deux à Dublin, fils d’une famille éminente et pieusement catholique. Les jésuites l’ont éduqué ; nous savons qu’il possède une culture classique, qu’il ne commet pas de quantités erronées dans la diction des phrases latines, qu’il a suivi la scolastique, qu’il a réparti ses errances en différentes terres d’Europe et que ses enfants sont nés en Italie. Il a écrit des chansons, de courtes nouvelles et un roman d’une grandeur de cathédrale : celui qui motive cette annotation.

Ulysse est diversement illustre. Son existence paraît située sur un seul plan, sans ces échelons idéaux qui vont de chaque monde subjectif jusqu’à l’objectivité, de la capricieuse rêverie du moi à la rêverie passagère de tous. La conjecture, le soupçon, la pensée fortuite, le souvenir, la pensée paresseuse et l’exécution efficace jouissent en lui de privilèges égaux et la perspective est absence. Cet amalgame du réel et des songeries, pourrait aussi bien invoquer l’approbation de Kant et de Schopenhauer. Le premier d’entre eux ne donna pas d’autre distinction entre les rêves et la vie que celle légitime par le lien causal, qui est constant dans la quotidienneté et qui de rêve à rêve n’existe pas ; le second ne rencontre plus comme critère pour les différencier, que celui simplement empirique que suscite l’éveil. Il ajouta avec une illustration prolifique, que la vie réelle et les rêves sont les pages d’un même livre, que l’habitude appelle vie réelle la lecture ordonnée et rêverie ce que feuillettent la négligence et l’oisiveté. Je veux ici même rappeler le problème que Gustav Spiller a énoncé (The Mind of Man, pp.322-323) sur la réalité relative d’une pièce dans l’objectivité, dans l’imagination et dupliquée dans un miroir et qu’il résout, estimant avec justesse que les trois sont réels et qu’ils occupent visuellement un même morceau d’espace.

Comme on le voit, l’olivier de Minerve projette plus d’ombre faible que le laurier sur la source d’Ulysse. De prédécesseurs littéraires je ne lui en trouve aucun, sauf peut-être Dostoïevski à la fin de Crime et Châtiment, et encore, qui sait. Révérons le miracle provisoire.

Son examen persévérant des détails les plus irréductibles qui forment la conscience, oblige Joyce à étancher la fugacité temporelle et à différer le mouvement du temps avec un geste apaisant, défavorable à l’impatience d’aiguillon qu’il y eut dans le drame anglais et qui enferma la vie de ses héros dans l’étroitesse précipitée de quelques heures populeuses. Si Shakespeare – selon sa propre métaphore – mettait dans un tour de sablier les prouesses des ans, Joyce inverse le procédé et déploie l’unique journée de son héros sur de nombreuses journées de lecteurs. (Je n’ai pas dit de nombreuses siestes.)

Dans les pages d’Ulysse bout avec un vacarme de manège la réalité totale. Non la médiocre réalité de ceux qui ne remarquent dans le monde que les opérations distraites de l’âme et sa peur ambitieuse de ne pouvoir surmonter la mort, ni cette autre réalité qui entre dans les sentiments et dans lesquels cohabitent la chair et le trottoir, la lune et la citerne. La dualité de l’existence est en elle : cette inquiétude ontologique qui ne s’étonne pas simplement d’être, mais d’être dans ce monde précis, où il y a des vestibules et des cartes à jouer et des écritures électriques dans la limpidité des nuits. Dans aucun livre – excepté ceux composés par Ramón – nous ne pouvons témoigner de la présence actuelle des choses avec une fermeté aussi convaincante. Toutes sont latentes et la diction de n’importe quelle voix est assez habile pour qu’elles surgissent et nous perdent dans leur brusque avenue. De Quincey raconte que lui suffisait dans ses rêves la brève expression consul romanus, pour allumer des visions multisonores de drapeaux en vol et de splendeurs militaires. Joyce dans le chapitre quinze de son œuvre évoque un délire dans un bordel et à l’éventuelle instigation de n’importe quelle idée ou phrase isolée il réunit des centaines – le nombre n’est pas une estimation, il est véridique – d’interlocuteurs absurdes et de transes impossibles.

Joyce peint une journée contemporaine et accumule dans son cours une variété d’épisodes qui sont l’équivalence spirituelle de ceux qui constituent l’Odyssée.

Il est millionnaire de vocables et de styles. Dans son commerce, auprès du prodigieux trésor de voix qui constituent la langue anglaise et lui concèdent sa césarité dans le monde, courent des doublons castillans et des sicles de Judée et des deniers latins et des monnaies antiques, là où pousse le trèfle d’Irlande. Sa plume innombrable exerce toutes les figures de rhétorique. Chaque épisode est l’exaltation d’une technique particulière, et son vocabulaire est spécifique. L’un est écrit en syllogismes, un autre en interrogations et réponses, un autre en une séquence narrative et dans deux autres se trouve le monologue intérieur, qui est une forme inédite (dérivée du Français Edouard Dujardin, selon une déclaration faite par Joyce à Larbaud) et par lequel nous entendons penser prolifiquement ses héros. A côté de la grâce nouvelle des incongruités totales et entre des tapages bordéliques et des vers macaroniques il parvient à élever des édifices d’une rigueur latine, comme le discours de l’Egyptien à Moïse. Joyce est audacieux comme une proue et universel comme la rose des vents. D’ici dix ans – son livre enfin facilité par des commentateurs plus entêtés et plus pieux que moi – nous profiterons de lui. Entre-temps, dans l’impossibilité pour moi d’emporter Ulysse dans le Neuquén et de l’étudier dans sa tranquillité posée, je veux faire miennes les paroles décentes que prononça Lope de Vega au sujet de Góngora : 

Quoi qu’il en soit, je dois quant à moi estimer et aimer le divin génie de ce chevalier, prenant de lui ce que j’ai compris avec humilité et admirant avec vénération ce que je n’ai pu parvenir à comprendre.

 

Jorge Luis Borges

Traduction : Pedro Babel, juin 2009