UN SEMBLANT DE MONDE
Notes inutilisables sur Marilyn Monroe
Ca avait commencé comme ça. Nous nous trouvons devant une Nouvelle Frontière, disait John Fitzgerald Kennedy sur le podium du Coliseum de Los Angeles. Une frontière dont nous ignorons les possibilités et les périls. Je vous demande à tous d’être les nouveaux pionniers de cette Nouvelle Frontière. Le monde de l’âme était cette nouvelle frontière. Typifiée par le cinéma, sa nuit obscure et son infinité d’étoiles, son infiltration n’attendait des politiques qu’une plus grande arrogance, et du public qu’une complaisance plus vaste dans le malheur. Après quatre siècles de tergiversation, les Occidentaux allaient passer de l’autre côté du miroir des formes en suspens, mais ils emporteraient leurs passions tristes avec eux. Et quelque chose devrait craquer.
Derrière l’arbre de Twin Peaks se cachait la forêt d’hypothèses concernant la mort de Marilyn Monroe, une mort qui hantera David Lynch au point de vouloir adapter la biographie d’Anthony Summers, Goddess, à l’écran – juste après Blue Velvet, en 1987. C’est dans cette optique qu’il rencontrera Mark Frost ; et la passion pour la star mènera les deux complices jusqu’en Irlande, où ils interrogeront longuement Summers au sujet des recherches non-utilisées dans sa biographie. Décidés à intégrer le résultat de leur propre investigation, Frost et Lynch transformeront leur biopic en fiction, Venus Descending (encore un botticellisme), mais progressivement le projet se noiera dans les sables mouvants des hypothèses contradictoires. Le plus nous avancions, dira Lynch à Rolling Stone, le plus nous avions l’impression d’avoir à faire à une affaire comme celle des extraterrestres. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à me décider sur ce qui a vraiment eu lieu et ce qui appartient à la légende. Je suis progressivement entré dans une enquête sur les Kennedy et le projet initial du film – la descente aux enfers d’une actrice de cinéma – disparût… Mais, de toutes façons, quand nous avons inscrit dans notre scénario qui nous estimions être le coupable de son meurtre, les studios cessèrent très vite de nous soutenir.
Quelque chose doit craquer était le film de Georg Cuckor que Marilyn Monroe n’acheva jamais mais qui continuait malgré tout à exister, comptabilisé dans les astres. Dans celui-ci, elle interprétait la « première femme » de Dean Martin, disparue depuis cinq ans, mais qui revenait bousiller son récent mariage avec Cyd Charisse. Elle avait vécue cinq années sur une île mystérieuse avec un autre homme, Stephen, s’appelant mutuellement Eve et Adam. Alors qu’elle débarquait sur le continent, Dean Martin et Cyd Chariss étaient en lune de miel. Son chien la reconnaissait, mais pas ses enfants, dont elle décidait de s’improviser gouvernante sous le nom transparent de Miss Tic. Dean Martin et Cyd Charisse rentraient chez eux et elle se présentait. Dean Martin restait interdit. Il n’osait rien dire à sa femme, mais la présence fantomatique et inquiétante de Miss Tic l’empêchait de faire l’amour avec Cyd Charisse, le plongeait dans l’impuissance la plus déprimante. Les stars étaient, pour tous les hommes du XXe et du XXIe siècles, les « premières femmes » qui revenaient toujours, et réclamaient une prééminence sur les amours de corps réels, toujours purement déduits de leur vampirique essence. C’était de ça et pas d’autre chose que Quelque chose doit craquer, en réalité, parlait. C’est ça, bien plus encore que le miroir des formes en suspens, qui devait craquer.
Voudrais-je être une comète ? écrivait le poète en bleu adorable : Je le crois. Parce qu’elles ont la rapidité de l’oiseau. Elles fleurissent de feu, et sont, dans leur pureté, pareilles à l’enfant. En 1961, Marilyn Monroe et John Fitzgerald Kennedy se retrouvaient au Carlyle, un hôtel qui communiquait par une enfilade de tunnels avec les immeubles et les hôtels voisins. Tous ces souterrains n’étaient pas seulement le miroir de l’underground auquel les stars et les hommes de pouvoir ne pourraient plus jamais appartenir, c’était aussi le viol permanent de l’idée de réalisation qu’ils parodiaient en faisant corps avec leur Ange, leur Image, mais du côté enténébré de l’aile. À cette époque, j’ai souvent vu Marilyn arriver et repartir disait une héritière du nom de Jane Shalam, sans son maquillage, les cheveux tirés en arrière, la plupart du temps personne ne la reconnaissait. Et James Bacon ajoutait : C’était moins d’un an avant sa mort. Elle buvait beaucoup. Elle a dit qu’elle couchait avec John Kennedy, et qu’il ne se livrait jamais à aucun préliminaire parce qu’il était toujours pressé. Un sourire puis un soupir ? Il n’y avait pas de rêves romantiques à inventer, comme dans une affreuse chanson fredonnée des années quatre-vingt, sur les ébats de l’étoile et du lion. Et c’est encore à Bobby que, le 13 juin 1961, Marilyn envoya son plus mystérieux message, beau comme un poème de la folie de Hölderlin : Cher attorney général et Mrs. Robert Kennedy, j’aurais été ravie de me rendre à votre invitation en l’honneur de Pat et Peter Lawford. Malheureusement je suis engagée dans une action pour la défense des droits d’une minorité : les dernières stars qui restent liées à la Terre. Car enfin, tout ce que nous voulions, c’était notre droit à scintiller.
Les stars qui restaient liées à la Terre étaient une minorité. Mais, de Gene Tierney à Angie Dickinson, les Kennedy les baisaient surtout par tradition familiale. John Fitzgerald, alors qu’il venait de se prendre un râteau assez sec de la part de Marlène Dietrich, impériale, l’arrêta précipitamment alors qu’elle passait la porte de l’ascenseur, et lui demanda, l’air grave : Juste une chose : est-ce que vous avez couché avec Papa ?
Mickey Cohen était le gangster le plus original de Hollywood. Son truc, c’était de faire séduire une actrice célèbre par un de ses hommes, de filmer (son et image) en lousedé leurs ébats amoureux, puis de faire chanter la pauvre femme ou de revendre les bandes à prix d’or et au plus offrant. Il ne réussit jamais à piéger Marilyn, mais fut le premier à comprendre l’intrigue qui la nouait aux Kennedy. L’un de ses complices, Johnny Stompatano, fut tué par la fille de Lana Turner, vengeant la commercialisation des ébats de sa mère avec le petit maffieux. Lors d’une soirée à New York, à un tour de table où chacun devait exprimer son plus grand désir, Marilyn Monroe déclara vouloir mettre une perruque brune, draguer son père dans un bar, coucher avec lui et, une fois fini, lui balancer sèchement : Alors, quel effet ça te fait d’avoir fait l’amour avec ta fille ?
La grandeur de Hollywood était aussi fragile qu’un écran de fumée, elle s’érigeait, non comme une toile, mais comme une bâche pétrie de larmes amères : la réalité de la misère affective et morale de ses protagonistes étant d’autant plus grande que la grimace de leur corps astral volait plus haut. Leur liaison à la Terre était un vœu pieu ; et les stars les plus lucides ne savaient jamais où elles avaient bien pu ranger leur être. Elle me dit qu’elle faisait ce que les gens, dans son idée, voulaient qu’elle fit, disait Ted Strauss, mais elle n’était pas sûre, et elle cherchait désespérément à composer avec son passé. Pendant sa lune de miel parfaite avec son mari parfait, Marilyn Monroe tomba sur un carnet que Arthur Miller avait laissé traîner. Dans celui-ci, elle put lire ce qu’il n’avait pas osé lui dire : qu’elle l’avait profondément déçue, qu’il l’avait prise pour un ange et que désormais il se rendait compte qu’il s’était trompé, que leur relation l’avait vidé, qu’il n’arrivait plus à penser ou à écrire, à ébaucher des projets ou à se concentrer, que Lawrence Olivier n’avait probablement pas tort de la considérer comme une emmerdeuse et une salope, et que, au fond, elle ne valait pas mieux qu’une putain.
Charles Fort pensait que les fantômes étaient les esprits des hommes, non après leur mort, mais avant leur naissance. Nulle âme n’aurait mieux convenue à sa démonstration que Marilyn Monroe. Elle avait encore plus l’air de sortir d’un long sommeil que Emmanuelle Béart dans le rôle de Marie, l’amour de Julien dans le film de Jacques Rivette. Hypnotique, languissante, hiératique et amère, elle portait son beau visage comme un masque de mort ; on aurait même dit qu’elle aurait pu l’enlever, comme ultime mauvaise blague, devant le plus énamourés des fans et le laisser devant la surface plane d’une inexistence forcée. J’ai été frappé, dira le photographe Richard Meryman, par l’aspect terreux de son visage, sans vie, inerte. Sa peau n’était ni blanche ni grise ; on aurait dit qu’elle ne s’était pas démaquillée depuis très, très longtemps. De loin, elle était superbe, mais dès que l’on étudiait son visage de près, on lui trouvait l’apparence du carton.
Cursum Perficio. C’était le petit blason en latin qui était gravé sur les dalles de l’entrée de sa maison. Cursum Perficio : mon voyage se termine. Et avec lui, celui de toutes les stars qui l’avaient précédé, et qu’à son tour (comme toutes ses sœurs) elle s’était mise à résumer. Marilyn Monroe était fascinée par les femmes célèbres. Et le geste de Mme Récamier, lorsque ses seins commençaient à s’avachir, faisant briser la poitrine de la statue qui la représentait dans la splendeur de la jeunesse, la transportait d’extase. Elle était insomniaque et alcoolique, anxieuse et malheureuse. Ce que les gens trouvent attirant chez elle, disait Ezra Goodman, c’est peut-être justement ce manque d’assurance, cette incapacité d’être heureuse, cette façon de traverser la vie en somnambule. Toujours très chic, elle vivait dans des appartements d’une crasse sans mesure, dans lequel ses chiens successifs avaient toujours imperturbablement chié. Elle pouvait piquer une crise de colère démentielle si elle voyait une de ses employées se teindre en blonde, car elle voyait dans ce geste un acte de dépossession qui lui était personnellement adressé. Les types de la Fox s’étonnaient de son jeu, dans les rushes de Quelque chose doit craquer : empreint d’une sorte de lenteur qui évoquait un état hypnotique. Parfois, elle avait de purs élans de poésie, comme lorsqu’elle évoque à un journaliste nommé Weatherby le rêve de rendez-vous donnés à ses amis, au drugstore, au beau milieu de la nuit. Et, à l’hôpital, en mai 61, alors que les chirurgiens se rendaient comptent que ses trompes de Fallope étaient obstruées, peut-être définitivement, suite à un avortement mal fait, elle sortit sur le balcon du soir, auprès du docteur Cottrell, pour contempler le ciel.
Regardez ces étoiles, murmura-t-elle, elles brillent toutes là-haut très fort, mais chacune doit être si seule.
Puis, un peu plus tard, elle ajouta, plus gnostique que jamais :
Tout ça, ce n’est qu’un semblant de monde.

