2011/02/26

LE TEMPS EST PROCHE

Les Apocalypses de Bob Dylan (texte publié dans Rock & Folk)




Nous sommes en 1975 et Bob Dylan est en France, c’est-à-dire Nulle Part. Il pense à Sara, son simple et triste amour, et, le 24 mai, jour de son anniversaire, il suit Robert Oppenheim au grand pèlerinage des Gitans à Saintes-Maries-de-la-Mer. Les Gitans sont comme lui : ils viennent adorer sainte Sarah, la Vierge Noire, qui est aussi Isis… Là, Dylan assiste à une scène à lui briser le cœur, si ce n’était déjà fait. Entre les guitaristes et les danseuses, les caravanes, les diseuses de bonne aventure et les chevaux, il observe longuement le Roi des Gitans, brocanteur spécialisé dans la récupération de métaux, endormi sur une chaise au milieu d’un fouillis de ferraille. Sa douzaine de femmes et sa quarantaine d’enfants sont partis depuis son infarctus, et il attend la mort, seul, accompagné d’un chien. Dylan part regarder la Mer Méditerranée et il écrit la chanson « One More Cup of Coffee » : « Ton père est un outlaw, et un vendeur ambulant. Il t’apprendra à prendre et à choisir, et à lancer la lame. Ta sœur voit l’avenir, comme ta mère et toi. Tu n’as jamais appris à lire ou écrire, il n’y a pas de livres sur ton étagère. Et ton plaisir ne connaît pas de limites. Ta voix est comme l’alouette. Mais ton cœur est comme l’océan, mystérieux et sombre. Encore une tasse de café et je m’en vais. »

« Retourne voir le Gitan, chantait-il déjà sur « New Morning » (1970), il te poussera en avant, te conduira hors de la peur, te fera passer de l’autre côté du miroir. » S’il y a une vérité du folklore, c’est celle d’une particularité aussi étrangère à la nationalité qu’à l’identité. Le folklore est gitan, toujours, même quand il est secondairement égyptien, juif, perse, celte ou indien. Le folklore renvoie à la Tradition Primordiale, portée dans leurs entrailles par les Petites Reines, vécue et transmise par les bateleurs errants dans les sentiers du monde manifesté. « Je n’utilise pas l’expression « musique folk ». Il faut penser en termes de musique traditionnelle. La musique traditionnelle est trop irréelle pour mourir. Mais comme tout ce qui est très demandé, les gens cherchent à s’en emparer. C’est une histoire de pureté.». Bob Dylan a toujours été poète : compliqué, allusif, voleur, embrouilleur, généreux, encombré de signes, dévoré de sombres pressentiments… Désormais, il est vraiment Bohémien. C’est comme si le Roi des Gitans avait rêvé Bob Dylan comme le Roi Rouge rêve Alice dans « De l’Autre Côté Du Miroir ». C’est comme si il l’avait débarrassé de ses masques, et l’avait reconnecté, par le souffle du sommeil, à son rôle de Manu de la Folk, de Pôle de la Pop ou d’Imam de la musique traditionnelle. Et ainsi il le pousse à déplier son propre champ d’expérience dans l’une des branches de la tradition primordiale : la branche des apocalyptiques, celle des prophètes de la fin d’un cycle de manifestation.

Combien de temps encore, Seigneur ? Les apocalyptiques sont un genre, développé surtout chez les esséniens, à l’époque intermédiaire entre l’écriture de l’Ancien et du Nouveau Testament, c’est-à-dire dans l’espace qui sépare deux révélations. Apocalypses d’Abraham, de Baruch ou d’Elie, Gershom Scholem explique bien que cette littérature, concentrée non seulement sur les révélations sur la fin des temps mais également sur la structure du monde caché (Ciel, Géhenne, anges, mauvais esprits), était particulièrement mal vue par les tenants d’une foi institutionnelle, rationnelle, talmudique, ce qui explique que la Mishnah contienne un avertissement tel que : « Ce qui est au-dessus, ce qui est en dessous, ce qu’il y avait avant le temps et ce qui sera dans l’avenir : quiconque médite sur ces quatre choses, mieux vaut pour lui qu’il ne soit pas venu au monde. » Pas étonnant que Dylan, hérétique-né, juif faisant des allers-retours persistants dans le christianisme, ou encore chanteur folk ayant fait des allers-retours jusqu’à fusion intégrale avec le monde du rock, excelle dans une production d’images qu’il avait déjà expérimenté dans « Desolation Row » : une vision carnavalesque de la fin du monde, où tous les membres de l’humanité défilent dans leur plus grotesque et leur plus dérisoire. « Je crois à l’Apocalypse. J’ai toujours pensé qu’il y avait un pouvoir suprême, que ceci n’est pas le monde réel et qu’il y a un monde à venir. » C’est une tendance qui prend vraiment corps avec les chansons de « Street Legal » (1978). Les anges ont une vision compréhensive mais froide. Alors, chérie, arrête de pleurer, parce que le Temps est proche maintenant.

« Street Legal » veut dire : la route est libre, on peut y aller, la fin du monde est de l’autre côté. Combien de temps encore, Seigneur ? Dylan est à peine à la moitié de son œuvre, et il est fourbu. Sur son poney Lucifer, le cow-boy change de rive et le disque suit le trajet qui le sépare encore de sa période chrétienne enflammée. Son apocalypse est une fin du monde de poète. C’est une fin des temps à la Rimbaud, aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise, une apocalypse où les lièvres font des prières à l’arc-en-ciel, où les pierres précieuses se cachent, et où il y a une horloge qui ne sonne pas. Et si c’était pour lui, d’ailleurs, que le poète voyant avait prophétisé quelques un de ses plus étranges vers, dans « Les Chercheuses de Poux » ? « Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, soupir d’harmonica qui pourrait délirer ; l’enfant se sent, selon la lenteur des caresses, sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer. » Ce « soupir d’harmonica », c’est la très longue robe d’étoiles que porte l’œuvre de Bob Dylan. Si, alors qu’un Cherokee lui prédit l’heure et le lieu où les ennuis commenceront, il quitte la ville à l’aube accompagné de saint Jean de Patmos et d’un mystérieux Marcel (Proust ? Duchamp ? Carné ? Cerdan ? Gotlib ?) sur « Where Are You Tonight ? », et si, sur « Senor », il demande si l’on se rend à Lincoln County Road ou à Armaggedon, c’est « Changing of the Guards » qui se présente comme le poème hermétique de son véritable tournant. « « Changing of the Guards » signifie quelque chose de différent à chaque fois que je la chante. »

Dans « Changing of the Guards », démarrant sur un étrange fade-in soul avec des breaks de sax et des choristes répétant en chœur les oracles du poète, les seize années de la carrière de Dylan sont présentées comme seize drapeaux flottant sur une prairie où les hommes se divisent. Le narrateur avance au milieu des marchands du temple ; il suit une jeune fille au visage d’ébène et au crâne rasé. Quelque part, un capitaine pense à une fille qu’il aime, loin de lui (Sara ?) et souhaite qu’elle l’aime encore. Imperturbable, le narrateur suit la jeune fille au crâne rasé dans un palais de miroirs où des anges chuchotent des récits aux âmes des décédés. Elle réveille un homme aux boucles dorés au milieu des lauriers sauvages et le supplie de révéler les mesures qu’il va prendre vis-à-vis de l’humanité. « Gentlemen, dit l’homme, je n’ai pas besoin de vos organisations, j’ai ciré vos bottes, remué vos montagnes, marqué vos cartes, mais l’Eden est en flammes, alors préparez-vous à l’extermination – à moins que vous ne trouviez dans vos cœurs le courage nécessaire pour une relève des gardiens. »

Alors, que se passe-t-il ? Alors, Bob Dylan est un mauvais candidat et l’homme aux boucles dorés peut retourner se coucher. Le poète ne fait pas ce qu’il a annoncé : il ne prend aucune mesure et ne relève aucun gardiennage. Au contraire, il va se jeter dans le train du christianisme qui passe à cet instant près de lui. Les vies de Bob Dylan, toujours mordant l’une sur l’autre, ont été très bien analysées par Todd Haines dans « I’m Not There » (2007). Au commencement, il n’y a pas un Dylan, mais deux : le jeune rebelle, Arthur Rimbaud, et son passé fantasmé, un petit enfant noir qui se fait appeler Woody Guthrie et veut retrouver les racines de la chanson traditionnelle des opprimés, des humiliés et des offensés. Il y a ensuite le chanteur folk, Jack Rollins, celui qui ne cesse de décevoir ceux qui portent des espoirs en lui, ses collègues et mentors, la coqueluche des grands bourgeois de gauche qui finit par leur cracher à la gueule pour se faire Born-Again Christian, chantant dans des temples protestants et sermonnant ses ouailles. Le quatrième Dylan, c’est Robbie Clark, l’homme d’une unique histoire d’amour (Sara) et de son cœur brisé – à jamais impossible à recoller. Le cinquième, c’est Jude Quinn, la star pop et poétique, hallucinatoire, évoluant dans des paradoxes provocateurs au milieu d’un univers à la Fellini, où passent comme des ombres souriantes Allen Ginsberg et les Beatles. Enfin, il y a le sixième et dernier Dylan, le plus beau de tous, Billy the Kid, le outlaw sage et doux, le hobo errant dans un monde qui part en lambeaux – défiant avec tristesse tous ceux qui détruisent la Terre pour y imposer leurs horribles fantasmes de puissance et de mort. « Je crois que la politique est un instrument du Diable. Tout simplement. Je crois que c’est la politique qui tue ; elle ne donne vie à rien. »

Si, à partir de l’intercession du Roi des Gitans, Dylan a commencé à intégrer cette ultime identité, il lui reste encore beaucoup de lambeaux des précédents. Et, après « Street Legal », au lieu de porter le legs de la connaissance non humaine dans les roulottes des Petites Reines, Dylan retourne à l’identité de Jack Rollins et se noie dans le Christ comme on se noie dans un verre d’eau. En 1979, le « Slow Train » passe et le barde monte dessus pour se reposer d’avoir tant marché dans le monde des formes en suspens. Les trains ont toujours eu tant d’importance dans sa vie… « Le bruit d’un train dans le lointain, écrit-il dans les Chroniques, c’était le sentiment d’être chez soi, là où rien ne manque, où on a pied, où il n’y a pas de danger réel. » Dylan devient momentanément fol en Christ, ce qui lui épargne la recherche d’images. Il n’y a qu’à puiser dans La Bible, après tout. Si « When You Gonna Wake Up ? » ou « When He Returns » multiplient les allusions au Jour du Jugement, on n’y voit aucune nouveauté par rapport aux sermons des évangélistes ou des pentecôtistes. Ses concerts deviennent des prêches, ses disques des sermons.

Ce n’est heureusement qu’une parenthèse. À partir de « Infidels » en 1983, les allusions à la fin de ce monde se multiplieront où on les attend le moins, comme des visions pures, à travers les chansons, des chansons qui ne cherchent plus à marquer ou à imprimer leur époque, mais à perpétuer une tradition folk-blues qui remonte à des temps immémoriaux. « Dark Eyes » par exemple, sur « Empire Burlesque » (1985) : « La faim paie un lourd tribut aux dieux déchus de la vitesse et de l’acier. Le Temps est proche, les jours sont doux et la passion dirige la flèche. Un million de visages à mes pieds mais je ne vois que les yeux noirs. » Ou encore « Political World » sur « Oh Mercy » (1989) : « Nous vivons dans un monde de politiques, l’amour n’y a aucune place. Les maisons sont hantés, les enfants ne sont pas désirés. Grimpe le plus haut possible et hurle le nom de Dieu. Mais tu ne sauras jamais ce que c’est. »

Il n’y a pas que la musique ; il y aussi les films. Et plus particulièrement « Masked and Anonymous » (2003), réalisé par Larry Charles, qui dirige son long métrage comme un Freak Brother derrière ses verres fumés de couleur. Dans « Masked and Anonymous », la fin du monde est légère et gaie comme une mort clinique de l’Occident. Elle a la tonalité automnale et la drôlerie aigre-douce d’une pièce de Shakespeare. Mais ce serait une pièce oubliée, jouée par des repris de justice, et à peine regardée, comme le film a été à peine regardé : à sa sortie comme aujourd’hui… Dans « Masked and Anonymous », l’Amérique est une ruine, dirigée par un dictateur avec une tête à la Saddam Hussein, et Bob Dylan, sous le nom de Jack Fate, est son fils. En tant que star de rock, il sort momentanément de prison pour un concert de soutien aux victimes de la dernière guerre civile. Le dictateur meurt, et un homme pire encore prend le pouvoir. Un ami de Jack tue un critique rock avec une guitare. Jack s’accuse à sa place et retourne dans sa geôle. Le plus beau et triste monologue, celui d’où provient le titre du film, est prononcé par Val Kilmer alors qu’il fait semblant de tuer un lapin : « Les animaux se fichent d’être riches et célèbres. Ils n’ont pas de rêves de gloire. Ils n’empruntent pas de l’argent pour acheter des choses qui n’auront bientôt plus aucune valeur. Puis l’homme est arrivé. Qui l’a crée et dans quel but ? Pourquoi est-il là ? C’est un intrus, un fauteur de troubles, un agitateur. J’évite de regarder les hommes. Ils me révulsent. Ils bâtissent des hôpitaux dédiés aux maladies qu’ils ont créées. Les hommes, seuls avec leurs secrets. Masqués et anonymes : personne ne les connaît vraiment. Un fissure dans le trottoir est plus belle que tout être humain. Une fissure dans le fond d’un lac asséché est plus belle que tout être humain. »

Ce qui intéresse désormais le vieux Dylan, ce n’est plus ce qu’il est en mesure d’apporter au monde de la musique, c’est ce qu’il est en mesure de lui rapporter. La folk, dira-t-il dans Chroniques, c’est « des chansons qu’on tient toujours de quelqu’un. » C’est pourquoi son christianisme même s’estompe à mesure qu’il commence son « Never Ending Tour » à la fin des années quatre-vingt. C’est par la tournée que le musicien rejoint un rôle vraiment traditionnel. C’est en ne se considérant plus que comme un errant et un hors-la-loi, qu’il incarne définitivement le rôle soufflé par le Roi des Gitans. « Quand j’étais enfant, mais tout petit, je regardais les orchestres en tournée traverser ma ville. Il m’a toujours semblé que c’était là qu’il fallait que j’aille. » Et c’est pourquoi, en 1997, il finira par dire au journaliste David Gates qui lui tirait les vers du nez : « Voilà le truc entre moi et la chose religieuse : je trouve la religion dans la musique. Et je ne la trouve nulle part ailleurs. Je ne crois ni aux rabbins, ni aux prêtres, ni aux évangélistes. Les chansons sont mon bréviaire. Je crois aux chansons. » Se faire New-Born Christian, ce n’est pas plus sérieux que se découvrir Bouddhiste parallèlement à une carrière de star de cinéma, ou aller étudier le Talmud entre deux émissions de télévision. La gnose, ce n’est pas ça. La gnose, c’est réussir à trouver, dans son propre art, une vérité qui transcende ses manifestations présentes et reconduit à la source de connaissance non humaine qui doit être protégé de la violence des hommes jusqu’au prochain cycle de manifestation. Longtemps, Dylan estimait être un romancier ou un poète raté. À partir de « Like A Rolling Stone », il se rendit compte qu’il pouvait aller plus loin dans ce mode d’expression donné que dans n’importe quel autre. Il pouvait inventer l’art de Bob Dylan. Et, avec « Blonde on Blonde » (1966) et « John Wesley Harding » (1967), il construisit mieux que personne l’« Art de Bob Dylan » : « cette mince sonorité de mercure sauvage. » Mais, à partir de l’album « Street Legal » et une fois achevé le film « Renaldo & Clara » (où les diseuses de bonne aventure et leurs symboles se multiplient), Dylan sentit qu’il pouvait aller encore plus loin que dans son propre art, il pouvait aller jusqu’au cœur de la tradition des opprimés, pour y chercher le chant irréductible à la folie des hommes : le chant de l’éternel étranger. C’est un chant qui ne lui appartient plus, qui n’appartient à personne. Et c’est une tradition qui se situe toujours un temps avant le temps, dans ce time out of mind dans lequel il ne cessera désormais de se tenir.

« Time Out Of Mind » : un temps avant l’existence du temps, un temps avant que l’on se souvienne que quelque chose ait déjà eu lieu… Dans ce disque de 1997, Bob Dylan est exactement là où il doit être. Sur les photos, il a l’air plus jeune que jamais : éternellement trente-cinq ans. C’est un homme qui se fait larguer, qui est malade d’amour, qui est à un million d’années lumière de celle qu’il aime, et qui veut atteindre le Ciel avant que ses portes ne se ferment. Son harmonica est d’une sobriété funèbre à faire peur. Les filles autour de lui ont l’air de s’envoler comme des oiseaux. Et de là, il peut chanter « Not Dark Yet » comme un Messie amer : « Derrière chaque belle chose se cache une souffrance. Je suis descendu au fond du puit d’un monde de mensonges. Je ne recherche plus rien dans les yeux d’autrui. Il ne fait pas encore sombre, mais ça vient. » Ou « Cold Irons Bound » : « Les murs de la fierté sont hauts et longs. Je n’arrive pas à voir par-dessus. C’est si triste de voir la beauté décliner. » Et que dire de « High Water (For Charley Patton) » sur « Love and Thief » (2001) ? Sur un background country à mort, des images de déluge prennent forme. « Les eaux remontent, les cabanes s’enfoncent. Les Gens perdent leurs biens, les gens quittent la ville. » « When the Deal Goes Down » sur « Modern Times » (2006) ? « Dans le calme de la nuit, où la sagesse se transforme en conflit, chaque prière invisible est comme un nuage dans l’air. Nous vivons et mourrons, sans savoir pourquoi, mais je serai avec toi quand le rideau tombera. » L’apocalypse dylanienne est celle des petites gens. Billy the Kid vient présenter ses hommages aux victimes et repart dans sa tournée éternelle. Si il n’a jamais cru qu’il pourrait vraiment changer les choses, il ne s’en accommodera certainement pas non plus. « Si vous croyez en ce monde-ci, vous êtes piégé. Vous deviendrez fou, parce que vous n’en verrez pas la fin. » Celui qui ne se préoccupe par de la fin de ce monde est occupé à sa conservation. Nous vivons dans un monde d’hommes, et les animaux ni les dieux n’y ont aucune place. Alors grimpe le plus haut possible, et chante ta chanson de fin du monde : mais tu ne sauras jamais à qui elle s’adresse.

Nous sommes en 2010 et Bob Dylan est Nulle Part, c’est-à-dire Partout. La Terre entière n’est jamais assez grande pour celui dont l’errance est la manière d’être. La fin du monde est toujours celle des sédentaires, et ses chansons ne parlent presque que de ça : crises, catastrophes, injustices, expropriations, les pauvres paient les pêchés des riches, et les animaux fuient le hideux visage de l’homme. L’imaginaire dylanien s’en nourrit pour tous nous en défaire : il n’y a pas de chez soi pour le poète, parce qu’il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais. Sillonnant les routes du Never Ending Tour, nous serons toujours saufs. De même que la richesse ne se mesure pas à la quantité de possessions, mais à l’absence d’avidité, de même, la sérénité ne s’obtient pas en accumulant les mesures sécuritaires, mais en se débarrassant de la crainte. Seuls les Bohémiens n’ont pas peur.