2009/07/22

LA VOIE LA PLUS HUMIDE

Notes préparatoires pour une intervention à l’Abbaye de Fontevraud en juin 2009 sur l’ésotérisme dans le cadre d'un colloque organisé par la M.E.E.T. consacré à Malcolm Lowry


Malcolm Lowry s’installe au Canada en 1940. C’est dans la banlieue de Vancouver, près de Dollarton. Il vit alors avec Margerie Bonner, une ancienne starlette d’Hollywood dont il est tombé fou amoureux deux ans plus tôt à L.A. alors qu’il échouait lamentablement de s’imposer comme scénariste de film. Aidé par la dévouée Margerie, il va essayer de venir à bout de son deuxième roman, « Under the Volcano » », qui a démarré comme une nouvelle en 1936 au Mexique alors que son premier mariage, avec une autre actrice, Jan Gabrial (à laquelle Margerie, mystérieusement, ressemble beaucoup), battait de l’aile et que l’écrivain anglais sombrait dans un éthylisme quasi-suicidaire. C’est au Canada que le roman prend sa forme ample, vaste, mythique, symbolique, inspirée par Dante, Blake, Melville, mais aussi la lecture d’Ouspensky, le disciple de Gurdjieff, et « An Experiment with Time » (1927) de J.W. Dunne – un livre crucial de la culture anglo-saxonne, lu et commenté par Borges et Burroughs et toujours pas traduit en français… Dans « An Experiment with Time », Dunne, après avoir reçu de très nombreux rêves prémonitoires et étudié leurs récurrences, ainsi que les phénomènes de « déjà vu », forge sa théorie du Temps comme forme à la fois linéaire et simultané : simultané comme Temps absolu, et linéaire à partir de la narration que notre conscience réussit à produire. Le Temps de Dunne est comme un Livre : il existe déjà en tant que totalité, mais il ne peut être intégré par notre perception que ligne après ligne… On voit comment cette vision du Temps prend corps à travers la Roue de Ferris et le roman « Under the Volcano » : récit sempiternel qui, à son tour, doit toujours être relu une fois lu, repris une fois achevé… Le héros de « Under the Volcano », le consul britannique Geoffrey Fermin, est un mixte entre Malcolm Lowry et son mentor, l’écrivain Conrad Aiken, mais – si l’ésotérisme n’est pas encore à proprement parler présent – le surnaturel est déjà un élément constitutif de l’intrigue, de même que la métaphysique indienne (Rig Veda, Mahbarata, Upanishads), enrichissant la dimension cyclique du livre. L’héroïne, Yvonne, la femme du Consul, elle, mélange jusqu’à l’infernal les personnalités – déjà proches aux yeux de Lowry – de Jan et de Margerie…

Et puis, un jour de printemps 1942, Malcolm Lowry a une illumination : il comprend que son héros, le Consul, à l’instar des « Faust » de Marlowe et de Goethe, doit être dépeint dans son récit comme un magicien noir. Fermin devient un disciple des sciences occultes ayant, en sombrant dans l’alcool, emprunté le mauvais chemin ou suivi la mauvaise lumière. C’est comme un appel lancé par Lowry au fin fond du cosmos, et, plus étonnant, le cosmos va lui répondre !... Deux jours plus tard, un certain Charles Sansfeld Jones sonne à la porte du couple. C’est un grand Gallois cadavérique, qui recense la population locale pour un vote. Affable et intrigué, Lowry l’invite à prendre le thé, et Stansfeld Jones lui avoue que ce travail (le recensement) n’est pas son vrai travail. En réalité, il est « Frater Achad » de l’Ordre de l’Astrum Argentum – société fondée en 1907 après la scission de la Golden Dawn in the Outer. Ancien « enfant magique » (« magical son ») d’Aleister Crowley – il décrypta « Le Livre de la Loi », texte « inspiré » et « retranscrit » par Crowley et dont il attendait qu’un homme lui livre la clé… Frater Achad a également financé et édité « The Equinox », la revue des Crowleyiens, dirigé la branche américaine de l’O.T.O. (la loge maçonnique présidée par Crowley) et écrit plusieurs textes occultes, « The Egyptian Revival », « QBL », « The Bride’s Reception » et « The Anatomy of the Body of God », ainsi qu’une exégèse de « Parsifal ». Il a distendu ses liens avec Crowley depuis 1926 et intégré l’Eglise Catholique Romaine en 1934 dans l’espoir d’intéresser les croyants des paroisses environnantes à la Gnose…

Malcolm Lowry, familier des signes depuis sa jeunesse, ne veut pas laisser passer l’occasion et demande à être initié par son mystérieux interlocuteur. Sansfeld Jones (qui ne rechigne pas à l’idée d’avoir des disciples) prend alors l’écrivain anglais sous son aile et lui enseigne la Kabbale. « Sa » Kabbale, bien sûr : une Kabbale très différente de la tradition ésotérique juive, et mêlée d’éléments « occultistes » de provenances diverses (alchimie, astrologie, projection astrale) à l’image des péripéties de l’ésotérisme occidental depuis la mort sur le bûcher de Giordano Bruno, la répudiation de John Dee, et la continuation de la tradition hermétique à travers les sociétés secrètes néo-templières et les mouvements inspirés par les Frères de la Rose-Croix – dont la Golden Dawn fut la plus populaire dans le monde des lettres anglo-saxons (Yeats, Stoker, Blackwood, Machen) et Crowley l’enfant terrible devenu Ange Exterminateur…. Lowry et Margerie passent des soirées entières chez Stansfeld Jones et sa femme Ruby à se familiariser avec l’Arbre des Sefirot, tirer le Yi-King, faire des exercices de Yoga et même des voyages astraux. Pendant plusieurs mois, Lowry emprunte et lit méticuleusement les ouvrages alchimiques, kabbalistes et astrologiques que possède Stansfeld Jones (on les retrouvera dans le chapitre 6 de « Under the Volcano », dans la fameuse bibliothèque du Consul).

« Under the Volcano » fait donc – de l’aveu même de l’auteur dans sa fameuse lettre à Jonathan Cape (la lettre dans lequel il se voit obligé, suite à la réception défavorable du « lecteur » de l’éditeur, de défendre la forme qu’a prise son livre, un des plus beaux textes écrits par un écrivain sur son propre livre) – un très grand usage de l’Occultisme. C’est, probablement, au vingtième siècle, le roman le plus directement impliqué dans le dense réseau de questionnements et de problèmes liés à cette pratique particulière. Nous dirons l’Occultisme plus que l’ésotérisme, parce que la dimension ésotérique est présente dans toutes les traditions (juive, chrétienne, islamique mais aussi chinoise, indienne, etc.), mais la caractéristique de l’occultisme est d’avoir tenté de fournir un corps de doctrine qui fasse la synthèse des « sciences occultes » (astrologie, alchimie) à partir de la Kabbale et du Tarot (et son initiateur est, indubitablement, le français Alphonse-Louis Constant, plus connu sous le nom d’Eliphas Lévi). C’est à partir de ce type synctérisme que Lowry a travaillé.

Mais gardons une certaine mesure : l’occultisme est à « Under the Volcano » ce que la théologie thomiste est à « Ulysse », la philosophie bergsonienne à « A la Recherche du Temps Perdu » ou « La Déesse Blanche » de Robert Graves à « V. » de Thomas Pynchon. Ce n’est pas un grille de lecture à proprement parler ; cet élément ne donne pas la clé ultime du livre. C’est plutôt, pour l’auteur comme le lecteur, un système à dégriffer, se réapproprier mot pour mot, corps pour corps. C’est une vision du monde à transmuter, bouleverser, démonter ou remonter, un Arbre sur lequel se balader de branche en branche avec l’agilité d’un singe de Saint-Jacques – tout ça dans une dimension immédiatement très sombre, particulièrement sinistre, à l’image du récit et de ses deux autres « sujets » : l’amour et l’alcool.

La dimension mythique du roman est d’emblée écrasante. Recenser tous les éléments symboliques serait presque aussi fastidieux que de compter le nombre de peintures réalisées par Picasso. Pour les principaux, on notera au moins la Roue Ferris (« Ferris Wheel »), le Chien, l’importance des chiffres 12 et 7, le Jardin, et la Bibliothèque du Consul.

La « roue Ferris aux lentes révolutions », cette roue « illuminée » qui ouvre et ferme le roman (ainsi que, « tournant à l’envers sur son axe », comme pour amorcer un flash-back cinématographique, le premier chapitre du roman), est une réminiscence de la Dharma-Chakra. C’est la Roue du Temps de l’Inde védique. « La roue de la loi en sa révolution » pense le Consul. Sa source est mixte mais elle part probablement tout d’abord des lectures hindoues et bouddhistes de Lowry, qui sont antérieures à la rencontre avec Stansfeld Jones. « Under the Volcano » est composé comme un cycle dont la fin rejoint le commencement (et dont on pourrait dire, comme le Christ gnostique de l’« Evangile selon Thomas » que « qui connaît le commencement connaît la fin »). Le roman commence un an après le récit principal : premier cycle. Deuxième cycle : le récit principal se déroule sur une journée (comme « Ulysse » et « Dogra Magra ») : une journée où se scelle définitivement le destin des deux protagonistes principaux, le Consul Geoffrey Fermin et sa Femme Yvonne.

Il y a le chiffre 12. C’est le nombre de chapitres et également le nombre d’heures pendant lequel se joue l’action principale du roman. Ainsi que le nombre de mois dans une année (et le roman est une journée de douze heures à l’intérieur d’une année de douze mois). C’est enfin les douze rayons d’une roue dont « le mouvement participerait de celui du temps lui-même » explique Lowry.

Il y a le chiffre 7, inscrit sur la croupe du cheval de cauchemar (cauchemar vient de l’allemand et signifie « cheval blême » comme le savent tous les lecteurs de David B.) qui sera libéré par le Consul et tuera accidentellement la femme de celui-ci. C’est une image de la « force maléfique » qu’il a libéré en réveillant des forces supérieures à travers ses études secrètes. Sept heures est également l’heure à laquelle meurt le Consul. Le chiffre 7 est rapproché par Lowry de la Kabbale – et, en effet, le nombre 7 est omniprésent dans le mysticisme juif, qui élabore, dès les textes de Qumran comme le « Serek Sirot ‘Olat Hasabat », les hiérarchies divines autour du nombre 7 : les Sept archontes célestes, les sept Prince de second rang, les sept expressions de louange de Dieu, etc.

Il y a le Chien. Il suit les personnages hideusement à la fin du second chapitre, et on le jette dans la fosse à la suite du Consul à la fin du roman. C’est l’élément faustien, qui est à rapprocher des références à Goethe et à Marlowe. Ce chien est classiquement le Diable qui se rapproche des magiciens noirs. On retrouve un chien de ce type par flashs et indices sonores dans « Twin Peaks – Fire Walk with me » de David Lynch.

Il y a surtout le Jardin. C’est le jardin bousillé du Consul. Yvonne, quand elle revoit le jardin dont Geoffrey et elle s’étaient amoureusement occupés ne peut retenir ce cri du cœur : « C’est une vraie ruine, ici ! » Et à Hugh, le frère du héros : « Quelle catastrophe ce jardin, vous ne trouvez pas ? » C’est aussi le jardin voisin, entretenu par M. Quincey, avec la pancarte symbolique « Aimez-vous ce jardin où vous êtes chez vous ? Faites en sorte que vos fils ne le détruisent pas ! » C’est enfin le sinistre « Chef des Jardins » qui décide de la mort du Consul dans le dernier chapitre du roman. Le Chef des Jardins ou Jardinier en Chef est présenté comme un « double invraisemblable » du Consul, rencontré précédemment par celui-ci mais « mince, bronzé, grave, sans barbe, à ce tournant de sa propre carrière où il avait assumé les fonctions de vice-consul à Grenade. » Il dirige les « Sinarquistas du Farolito de Parian » qui abattront le Consul à la fin du roman. C’est à partir de cet élément, ce symbole, que se déploie vraiment l’élément proprement kabbalistique que Lowry tirera de sa fréquentation de Sansfeld Jones et qui s’insère insidieusement dans les moindre recoins du roman. Le Jardin, dans le roman de Lowry, c’est la Vie comme Miroir de l’Âme. C’est la façon dont l’intérieur d’un homme se reflète dans la manière dont il traite son extérieur, et réciproquement. Le Jardin bousillé du Consul, c’est ce qu’il a fait de sa vie, c’est cette misère qui le plonge dans une nostalgie irrépressible de l’Age d’Or. C’est également le symbole de l’amour perdu de Fermin et de sa femme. Yvonne l’écrit au Consul dans cette lettre que nous découvrons dans le dernier chapitre : « Tu ne peux pas ne pas avoir pensé beaucoup de fois à nous, à ce que nous avons bâti ensemble, à la beauté de cet édifice que nous avons si étourdiment détruit sans détruire cependant le souvenir en nous de sa beauté. »

C’est à rapprocher du Jardin d’Eden, bien sûr, et même de la Parabole des Talents dans l’Evangile. Mais surtout il faut citer un extrait du « Tosephta Hagigah » qui présente l’entrée dans le Pardes (le Paradis, qui signifie également « Verger ») de quatre rabbins : « Quatre entrèrent dans le Pardes. Ben Azzaï, Ben Zomah, Elisha Aher Ben Abuya et R. Aqiba. L’un contempla et mourut. L’autre vit et en pâtit, l’un contempla et ravagea les plantations, il y en eut un qui s’éleva en paix et descendit en paix. Ben Azzaï contempla et mourut, c’est à son propos qu’il est dit (Psaume CXVI, 15) « Précieuse est la mort de ses fidèles aux yeux du Seigneur. » Ben Zomah vit et en pâtit. A son propos l’Ecriture dit (Proverbes, XXV, 16) : « Tu as trouvé du miel ? manges-en ce qui te suffit : autrement, gavé, tu le vomirais. » Elisha vit et ravagea les plantations, à son propos l’Ecriture dit (Ecclésiaste, V, 5) : « Que ta bouche ne s’adonne pas à faire fauter ta chair. » Rabbi Aqiba s’est élevé en paix et est descendu en paux, c’est à son propos qu’il est écrit (Cantique des Cantiques, I, 4) : « Entraîne-moi après toi, curons, le roi me fait entrer dans ses appartements. » »

G.H. Strouma a suggéré que Elisha servait ici à désigner les « gnostiques », dont l’assomption céleste fut corollaire d’un rejet du Dieu biblique, et de ses anges (désignés comme des archontes). Il faut ajouter que Gershom Scholem n’a cessé de pointer les analogies entre l’ésotérisme juif et le gnosticisme en termes d’expérience phénoménologique, allant jusqu’à parler de « gnosticisme juif » au sujet de la mystique du Char, ce qui lui fut vivement reproché. Faites de tout cela ce que vous voudrez ; mais il y a des chances que le Consul soit un personnage comparable à Elsiha, en ce qu’il s’élève jusqu’à la vision mystique, mais en ravage en retour le Jardin. Bien sûr, il y a tout un champ d’études encore à faire sur les relations entre le gnosticisme et la littérature, comme méthode illuminative non-reliée, expérience mystique a-religieuse, parce que totalement individuelle. Les grands blasphémateurs mystiques Nerval, Jarry, Fargue, Gilbert-Lecomte, Artaud, Blake, Joyce, Kafka, Burroughs, Schreber, Lowry attendent les études les plus approfondies concernant leur « méthode » comparée à celles des mystiques.

Il y a enfin les livres de la Bibliothèque du Consul, cités en bloc dans deux paragraphes différents du chapitre 6, et qui renvoient au monde des « sciences occultes ». Mettant volontairement de côté les textes sacrés de l’Inde (qui n’apparaissent pas directement liés à ces lectures-là, les lectures qui suivent la rencontre avec Charles Stansfeld Jones et son enseignement particulier), les livres « occultes » cités dans « Under the Volcano » sont au nombre de sept :

1) « Dogme et Rituel de la Haute Magie » de Eliphas Lévi

2) « Goetia du Lemegaton du Roi Salomon »

3) « Traité du Soufre » de Michall Sandivogius

4) « Le Triomphe Hermétique ou la Pierre Philosophale Victorieuse » de Limojon de Saint-Didier

5) « Les Secrets Révélés ou l’Entrée Ouverte conduisant au Palais Souterrain du Roi » de Philaletes (Thomas Vaughan)

6) Le « Musaeum Hermeticum »

7) « Les Mondes Submondains ou Principes Elémentaires de la Kabbale », réédition du texte « Physic-Astro-Mystique » de l’Abbé de Villars

1) Le premier, « Dogme et Rituel de la Haute Magie », est l’ouvrage le plus célèbre d’Eliphas Lévi, autrement dit l’ex-Abbé Constant, Adolphe-Louis de son prénom, inventeur de l’occultisme comme « corps de doctrine » au XIXe siècle, mariant la spéculation ésotérique, la magie opérative et la ferveur révolutionnaire anarchisante dans une langue impressionnante de richesse et de lyrisme, très proche de Barbey d’Aurevilly et de Léon Bloy. S’il y a un livre d’occultisme à lire, juste pour savoir comment ça s’écrit, ce que ça recoupe, et tout ce qui va en être traversé aux XIXe et au XXe siècle (de Papus à Crowley, en passant par Blavatsky, Kardec, etc.), c’est « Dogme et Rituel de la Haute Magique ». C’est un peu hardcore parfois, on va dire que c’est un « goût acquis », mais ça mérite le détour. Bref.

2) La « Goetia du Lemegaton du Soi Salomon » renvoie probablement à la « Goétie », re-traduction du texte nommé « Lemegeton » par Samuel Mathers (de la Golden Dawn) et Aleister Crowley. C’est, avec « Dogme et Rituel de la Haute Magie », un des textes principaux formant l’enseignement de la Golden Dawn, cette société secrète pour écrivains archi-people du début du XXe siècle. La « Goétie » sera même rééditée par Jimmy Page, grand lecteur de Crowley, au début des années 70 à travers la librairie-maison d’édition « The Equinox ». Le « Lemegeton », aussi connu sous le nom des « Clavicules de Salomon » est un manuel de sorcellerie (invocation et conjuration) apparu au XVIIe siècle, mais dont les textes furent probablement écrits au XVIe, repris et inspirés de grimoires médiévaux, des Kabbalistes juifs des Sabéens de Harra (les Alchimistes Arabes). Le livre est attribué au Roi Salomon. Salomon aurait écrit le livre pour son fils Roboam, et lui aurait demandé de cacher le livre dans sa sépulture. Après plusieurs années, le livre aurait été découvert par un groupe de philosophes babyloniens réparant la tombe du Roi. Aucun n’arrivait à interprété le texte, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, Iohé Grevis, suggéra qu’ils demandent son aide au Seigneur. Un Ange lui apparut et lui demanda de promettre de garder le texte secret en échange de sa compréhension. Le corps du texte est composé, comme « Dogme et Rituel de la Haute Magie », de deux livres : un livre de conjurations et d’invocations ; un livre de purifications pour l’opérateur.

3) Le « Traité du Soufre » est un traité alchimique attribué à Michel Sendivogius, un médecin et alchimiste polonais né en 1566 et mort à Prague en 1636. Il est supposé avoir découvert que l’air était composé d’oxygène 170 ans avant Scheele et Priestley. Il a passé sa vie à tenter de découvrir la Pierre Philosophale mais on considère que ses efforts furent infructueux. Il possédait toutefois, toujours selon la légende, le secret de la transmutation des Métaux. Parmi ses rencontres, on note celle de John Dee. Parmi ses lecteurs les plus attentifs, Isaac Newton.

4) Le « Triomphe Hermétique ou la Pierre Philosophale Victorieuse » est un traité alchimique signé Limojon de Saint-Didier, né à Avignon vers 1630. C’est un ouvrage alchimique qui s’achève par une « Lettre aux vrais disciples d’Hermès ».

5) « Les Secrets Révélés ou l’Entrée Ouverte conduisant au Palais Souterrain du Roi » est un traité alchimique attribué à Philaletes (alias Thomas Vaughan). Il se retrouve également dans l’ouvrage suivant.

6) Le « Musaeum Hermeticum » est le plus important des recueils de traités alchimiques. Il a été publié à Francfort en 1625 par Lukas Jennis. Il comprend parmi les textes les plus célèbres de l’alchimie, dont les « Douze Clés » de Basile Valentin, l’Allégorie de Maier, les « Secrets Révélés » de Philalethes, la « Fontaine des Sages », etc.

7) Les « Principes Elémentaires de la Kabbale » est la réédition d’un texte de l’abbé de Villars, Nicolas de Montfaucon, un abbé mondain du XVIIe siècle, mort assassiné en 1673. Il a en réalité écrit un ouvrage nommé « Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences occultes », grand succès de librairie, où le Monsieur se plait à bavarder assez superficiellement sur la Cabale ou la Société des Rose-Croix. Mais on s’est plus d’une fois intéressé à son texte parce que dans celui-ci apparaît, sous un forme assez limpide, la dimension érotique de la magie, avec ses succubes et les phénomènes de magie sexuelle qui feront le cœur de l’enseignement de Crowley.

Enfin, il y a un huitième livre dans « Under the Volcano », un livre que l’on n’a pas évoqué jusqu’ici. C’est un livre concernant le « Savoir secret » que le Consul est censé préparer, qui doit lui « apporter une gloire mondiale » (dixit Yvonne) et qu’il n’écrira, en fait, jamais. On sait peu de choses du contenu présumé de ce livre. Il semble concerner la Kabbale, l’Alchimie, l’Atlantide, ainsi que le Mexique. Le Mexique et sa relation avec l’Atlantide est également le sujet du film que le Consul propose à Laruelle – et c’est une idée qu’il partage avec Antonin Artaud. Dans la lettre qu’il écrit à Yvonne (mais qu’il n’envoie pas) et que l’on découvre dans le premier chapitre par les yeux de Laruelle, Geoffrey Firmin écrit : « M’imagines-tu encore en train de travailler à mon livre, de répondre à des questions comme : Existe-t-il une réalité ultime, extérieure, consciente, toujours présente, etc., accessible par des voies acceptables par toutes les religions et croyances, valable sous tous les climats pour tous les pays ? Ou bien, me vois-tu entre Pitié et Compréhension, entre Chesed et Binha, oui mais toujours en équilibre à Chesed, car l’équilibre est tout – balançant, trébuchant au bord du vide infranchissable, du sentier irréversible de l’éclair de Dieu, remontant à Dieu ? Comme si j’avais été à Chesed un jour ! Le Qlipoth, plutôt ! Alors que j’aurais dû produire d’obscurs volumes de vers ayant pour titre « Le Triomphe d’Humpty Dumpty » ou bien « Le Nez qui avait une verrue lumineuse » ! Ou mieux encore, dû imiter le poète John Clare « en train de tisser ses visions redoutable »… Un poète frustré dans chaque homme. A moins que ce ne soit une bonne idée en la circonstance de prétendre accomplir son grand œuvre sur le « Savoir secret », car alors on peut toujours dire, s’il ne voit pas le jour, que le titre explique son absence ! »

Dès que le livre du Consul est mentionné, la Kabbale l’est également – comme image du destin du héros, qui se réfracte dans son livre à écrire. Trois concepts déjà, trois mots hébreux : Chesed (en fait : Hessed), Binha (Binah), Qlipoth… Hessed et Binah sont deux des dix Sefirot, ces dix nombres primordiaux qui apparaissent dans le « Sefer Yetsira » où ils sont présentés, en compagnie des vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, comme les 32 sentiers par lesquels Dieu pénètre pour graver le monde… Dans la Kabbale lourianique, on ne peut pas dépasser Hessed : entre Binah et elle se tient un abîme infranchissable, qui sépare l’humanité de la divinité. Dans sa fameuse lettre à Jonathan Cape, Lowry écrit : « La couche profondément secrète du roman ou poème ayant partie liée avec le mythe est marquée par la Kabbale juive où le chiffre douze est chargé de la plus haute signification symbolique. La Kabbale sert le propos poétique de ce roman en tant que symbole de l’aspiration spirituelle de l’homme. L’Arbre de vie qui est son emblème est une espèce d’échelle au sommet de laquelle siège Kether, la lumière, tandis qu’un abîme extrêmement déplaisant se trouve placé à peu près à mi-hauteur, légèrement au-dessous. A cet égard, le domaine spirituel du Consul est sans doute contenu par le Qlipoth, univers de démons et de carapaces, représenté par la figure de l’Arbre de vie renversé – cela est sans importance pour la compréhension du livre. »

La Kabbale provient au départ de la littérature apocalyptique juive, la littérature « intertestamentaire », qui se déploie à partir d’un thème discret, mais présent dans le livre d’Ezéchiel : l’assomption céleste et son corollaire, la vision du Char ou du trône divin (donnant la « Ma’aseh Merkabah », la mystique du Char). Cette littérature apocalyptique est caractérisée par son caractère de révélation, et prend la suite de la prophétologie alors en déclin. A cette époque, la littérature rabbinique se fait secrète, refuse d’enseigner au grand nombre, distinguant deux domaines réservés à l’élite : le « Ma’aseh Bereshit » et le « Ma’aseh Merkabah », soit : les spéculations cosmogoniques et celles concernant le trône divin. La mystique juive se déploie en spéculation sur les lettres et les nombres à partir du « Sefer Yetsira », rédigé entre le IIe et le Ve siècle et où apparaissent les Sefirot. C’est ce qui fait a singularité comparé au gnosticisme, à la philosophie néo-platonicienne, aux Oracles chaldéens ou au mazdéisme. Partie secrète du judaïsme, peu appréciée des Talmudistes, la mystique spéculative sur les nombres et les lettres trouvera un premier aboutissement sept siècles plus tard, en Provence, dans le « Sefer ha-Bahir ». Dieu y représenté par des forces cosmiques articulées les unes aux autres dans un arbre d’où procèdent les âmes et auquel tout être fait retour. Les Sefirot du « Sefer Yetsira » y deviennent les puissances constitutives de l’Arbre de Vie tandis que la totalité des formes saintes s’unit dans l’image de l’homme supérieur. Enfin, cette discipline aboutira en Espagne dans le « Sefer ha-Zohar » de Moïse de Léon, tirant partie de la discipline « Hokmat ha-Tseruf », la science de la combinaison des lettres et de leurs différentes voyelles, par l’étude de laquelle l’homme devient le « marieur » du monde divin et du monde d’en bas, et le rédempteur de la catastrophe historique. « C’est par l’étude que le Saint soutient le monde. » écrit Moïse de Léon dans « Le Zohar ».

Sur l’Arbre des Sefirots, Hessed est la Pitié (ou plutôt la Miséricorde) et Binah la Compréhension. C’est entre la Miséricorde et la Compréhension que le Consul espère se tenir, à la limite de l’humanité et de la divinité. Mais la plupart du temps, il estime qu’il est perdu, qu’il est plongé dans « le Qlipoth » (en fait : les Qlipoth), le monde des écorces, des épluchures ou coquilles vides, les résidus psychiques, qui se développent à côté des Sefirots. Les Sefirots fonctionnent comme un système complet, mais les Qlippoth sont des exagérations des Sefirots, qui ne rencontrent pas leur polarisation, et donc s’exténuent dans le déséquilibre. Notons que les Qlipoth de Hessed et de Binah sont la tyrannie et l’inertie, ou, pour des commentateurs modernes : l’idéologie et le fatalisme. Ce monde des Qlipoth est aussi appelé, dans l’occultisme, l’Arbre de Mort ou les Sentiers Inversés du Jardin. C’est le disciple de Crowley Israel Regardie qui fera des Qlippot un arbre inversé, en miroir de celui de l’Arbre de Vie (l’Arbre des dix Sefirots) et le rapproche ainsi de la Main Gauche de Dieu, autrement dit Samael. Cet Arbre de Mort, Lowry l’a probablement découvert par l’intermédiaire de Charles Stansfeld Jones.

Ca c’est une première déviation, qui indique (à nouveau) que le roman ne puise pas dans la Kabbale hébraïque mais dans les reconstructions occultistes de la Kabbale au XIXe siècle. Dans la Kabbale lourianique, il n’y a ni Arbre de Mort ni Sentiers Inversés, mais simplement les Qlippoth – ainsi qu’un nom donné au penchant pour le mal, le Sitra Ha-Ra, ou « Autre Côté ». Les Occultistes ont transformé cet Autre Côté en Arbre Inversé, estimant que l’Autre Côté devait être constitué sur le même modèle que l’Arbre des Sefirot. C’est difficile de dire précisément pourquoi ils ont fait ça plutôt qu’autre chose, mais bon, ils ont pu s’inspirer des « Ma-’Amiqim », un groupe de Kabbalistes radicaux, situés en Espagne et menés par les frères Isaac et Jacob Cohen de Soria. Pour les « Ma-’Amiqim », les dix Sefirot connaissent une émanation en miroir, ce sont les dix « Pargödim », les « Rideaux » (on pense au « Twin Peaks » de David Lynch) qui forment la voie de la Main Gauche de Dieu. Ajoutons que ce principe, formalisé dans l’Occultisme, de sentier inversé est cohérent avec la vision des Occultistes du Diable comme « Dieu à l’envers » et du Mal comme Miroir Inversé du Bien. Cette vision est évidemment absente de la théologie traditionnelle (le Mal comme « privatio boni » est une ligne consistante de Saint Augustin à Saint Thomas d’Aquin) mais a été ébauché dans la Kabbale hébraïque (avec la Main Gauche de Dieu) et s’est surpassé dans le monde de l’Occultisme. La contrepartie de cette théorie, c’est la possibilité (présente notamment chez Led Zeppelin, mais déjà chez Lowry) que le chemin soit lisible dans sa forme inversé, qu’il puisse fonctionner comme obvers de son envers. Le Consul vit son rapport au « Savoir secret » comme un chemin lui-même inversé, comme mauvais chemin (mais comme chemin tout de même !) : « (…) comme si résultant d’une mystérieuse correspondance entre le monde subnormal des choses et le monde anormalement bizarre de son délire intérieur avait jailli la vérité un peu à la manière d’un reflet qui – » (Magnifique phrase suspendue dans le souffle)

Le « Savoir secret » devait-il fonctionner comme envers de l’envers ? Inversion du sentier inversé ? Lorsqu’il l’évoque, rêvant à une gloire chimérique (totalement désaccordé à un projet ésotérique, mais dont curieusement, nous verrons des exemples de « désoccultation » possible lors de la seconde moitié du XXe siècle), le Consul n’est malheureusement pas beaucoup plus clair sur son contenu : « Ah, je vois d’ici les articles de presse ! Révélations sensationnelles de M. Firmin sur l’Atlantide ! La plus extraordinaire découverte de son genre depuis la disparition précoce de Donnelly… Merveilleux. Et les chapitres sur l’alchimie ! Enfoncé à plate couture l’évêque de Tasmanie ! (…) Et puis je pourrai y aller de mon petit couplet sur Coxcox et Noé. (…) ce serait d’ailleurs une grave erreur de croire qu’un tel livre puisse jamais faire un succès populaire. N’est-ce pas stupéfiant de voir avec quelle facilité le courage humain semble fleurir à l’ombre de l’abattoir ! Ou comme, toute poésie mise à part, peuvent baigner certains êtres à longueur de journée dans des odeurs de boucherie puant par avance la taverne du lendemain et n’en vivre pas moins, au fond de leurs caves, la vie de vieux alchimistes praguois ! »

Ce livre jamais achevé, Yvonne également l’évoque au frère du héros, Hugh Firmin : « Geoffrey a parlé de continuer son livre – pour ma part, je serais incapable de dire s’il est toujours en train de l’écrire ou non, depuis que je le connais je ne l’ai jamais vu travailler dessus et il ne m’a presque jamais rien laissé voir, encore qu’il ait toujours avec lui des tas et des tas d’ouvrages de référence – alors je me suis dit – »

« Oui », répondit Hugh, « que sait-il réellement de toutes ces histoires d’alchimie et de kabbale ? Est-ce que ça compte vraiment pour lui ? »

« J’allais justement vous poser la question. Je n’ai jamais réussi à savoir – »

« Mon Dieu, je n’en sais rien… » puis, ajoutant avec une sorte de jubilation paternaliste : « Peut-être fait-il de la magie noire ! »

Ce livre, nous sommes en droit de le rêver, c’est en fait « Under the Volcano » lui-même, mais un « Under the Volcano » inversé. C’est un « Under the Volcano » présenté comme un « Savoir secret ». Geoffrey Firmin, c’est Malcolm Lowry faisant de la « magie noire ». Mais espérant que, de ce travail, il tirera une voie qui le mène (et nous avec) à la sortie. Car « il existe au beau milieu de l’enfer un sentier, que connaissait Blake. » Ce sentier, ce n’est pas le héros qui le trouvera, mais éventuellement l’auteur – par l’intermédiaire de son lecteur. Le héros se sacrifie pour que le lecteur n’ait pas à le faire. L’Arbre de Mort qu’est ce « Savoir secret » se transforme, par le biais de la fiction, en un Arbre de Vie, par l’intermédiaire de l’Amour, qui compense les Qlipoth de la Tyrannie et du Fatalisme. Car il y a beaucoup d’amour dans « Under the Volcano », et c’est cet amour qui compense la dimension faustienne du livre et lui redonne cette humanité, cette réalité humaine qui nous permet d’accéder à ses différents sentiers.

On l’a compris : le background ésotérique utilisé par Lowry dans « Under the Volcano » est utilisé dans une visée esthétique, poétique – ce qui n’exclue nullement qu’il y induise un élément proprement prophétique. Lowry l’écrit à Jonathan Cape : « L’allégorie est celle de l’Eden, et le Jardin représente le monde, ce monde dont nous risquons plus encore aujourd’hui qu’à l’heure que j’écrivais mon livre de nous expulser. L’ivresse du Consul est symbole de l’ivresse universelle humaine de la période de la guerre elle-même ou de la période l’ayant immédiatement précédée. »

Si Lowry utilise le monde des Qlipoth comme métaphore de l’alcoolisme, l’alcoolisme devient en retour symbole de l’homme moderne. Lowry utilise la Kabbale pour s’analyser, mais il s’utilise en retour pour analyser les relations entre l’homme et le Cosmos. « L’homme court aujourd’hui le danger d’être dans la position du magicien noir d’antan faisant soudain la découverte qu’il a tous les éléments de l’univers contre lui. » C’est une opération dangereuse, et il n’en survivra pas. En attendant… De son parcours sur les sentiers inversés du Jardin, le Consul peut dire : « Je m’imagine parfois comme un grand explorateur, ayant fait la découverte d’un pays extraordinaire dont il ne pourra jamais revenir apporter la nouvelle au monde : ce pays c’est l’enfer. » « Under the Volcano » est une description de l’enfer ; Lowry le dit également dans sa fameuse lettre à Cape : « Pour mille auteurs capables de vous dessiner un personnage, un seul vous dira des choses nouvelles sur les flammes de l’enfer ! Et moi je viens vous dire des choses nouvelles sur les flammes de l’enfer. Je vois les pièges. »

Lowry, comme souvent, était sensible aux signes. Or, sa cabane au Canada fut victime d’un incendie – qu’il attribuera à sa relation avec Stansfeld Jones et son évocation de possibles forces de mort. Mais de cet incendie, il réussira à sauver le manuscrit d’« Under the Volcano », comme ensemble de « choses nouvelles sur les flammes de l’enfer ». L’incendie attachée à la rédaction du livre revient d’ailleurs avec abondance dans « Sombre comme la tombe où repose l’ami » : « L’auteur est un homme tout le temps en train de se frayer une voie à travers une aveuglante fumée, tâchant de sauver quelques précieux objets d’un bâtiment en feu. Effort désespéré, inexplicable… Ce bâtiment n’est-il pas l’œuvre, depuis longtemps parfaite dans l’esprit, mais devenue le véhicule de la destruction par la peine qu’elle coûte à réaliser, à transmuer sur le papier ? »

… En attendant, si Lowry décide de faire du Consul un Magicien Noir, c’est à partir des similitudes que l’auteur a lui-même expérimentées entre l’alcoolisme et la magie noire – en particulier l’audition de voix intérieures et la production d’hallucinations : « Ce n’étaient pas les voix encore mais elle revenaient, elles étaient en train de revenir et c’est alors que l’image de son âme s’était à nouveau présentée devant lui sous l’aspect d’une ville mais d’une ville dévastée cette fois et que frappait d’affliction le sentier noir de ses excès. Fermant ses yeux brûlants il avait pensée au magnifique fonctionnement du système chez ceux qui sont réellement en vie, interrupteurs connectés, nerfs uniquement tendus en cas d’alerte réelle, équilibre calme mais sans relâchement d’un sommeil sans cauchemars : un village paisible. Seigneur, quel surcroît de souffrance c’était (…) que de connaître cette réalité tout en étant conscient en même temps de l’horrible désintégration du mécanisme (…) »

L’alcoolisme devient, à l’instar de l’Arbre de Mort, un véritable chemin de perdition, mais un chemin réel, concret, analogue au parcours initiatique, avec des signes et des directions. Parce que l’alcool, tout d’abord, permet de voir de grandes beautés. Le Consul dit à Yvonne : « Tiens, dis-moi un peu si tu vois cette vieille femme de Tarasco assise là-bas dans son coin, et que tu n’avais pas encore remarquée jusqu’à présent, la vois-tu maintenant ? Car si tu veux espérer comprendre la beauté d’une vieille de Tarasco en train de jouer aux dominos à sept heures du matin, il faut boire comme moi. »

Le rapport de l’alcool à la vision a été magnifiquement décrit par Deleuze dans « Logique du Sens » et dans « L’Abécédaire ». Il a notamment cité Lowry et « Under the Volcano » à son appui, sur le fait que l’alcool aide à supporter le fait d’avoir vu quelque chose de trop grand pour soi. Dans « Under the Volcano », l’alcool apparaît plutôt comme la chute de celui qui ne veut pas quitter le monde des visionnaires, mais s’y abandonner – l’alcool est le Qlipoth de la puissance visionnaire, poétique, le déséquilibre produit par l’insistance dans une seule des composantes de l’existence humaine, et la destruction rétroactivement produite par ce déséquilibre. Si l’usage de l’ésotérisme chez Lowry, celui de la Kabbale, celui de l’Alchimie, ou encore celui du Zodiaque, est une des principales tentatives humaines de regagner les faveurs du Dieu, en vivifiant le Jardin, le fait que cet usage ait été médiatisé par l’occultisme renseigne sur l’impossibilité d’accéder à une relation autre que tragique à la vision en passant par l’alcool : « Et même s’il n’était pas dans son état normal maintenant, à travers quels fabuleux voyages comparables uniquement aux voies et aux sphères mêmes de la Sainte Kabbale n’avait-il pas une nouvelle fois atteint cette étape éphémère entrevue le matin, cette étape précise où lui seul était capable selon l’expression d’Yvonne, de se « tirer d’affaire », cette précairement précieuse étape où il était si ardu de se maintenir, l’étape de l’ivresse dans laquelle lui seul trouvait sa lucidité »

Le Consul devient donc un « initié » de la Voie de l’Ivresse, la plus humide des voies. Mais il est surtout une image de l’humanité, selon Lowry, et précisément celle de l’humanité devenue toute entière une magicienne noire, se dévouant à un des plus mystérieux éléments évoqués dans « Under the Volcano » : « Tremblez, ô piliers de l’univers Tremblez, ô tours des sphères zodiacales ! Car l’Eternité va mettre au monde un terrible enfant, dans un abîme d’obscurité et de terreur ! »

Quel est cet enfant ? C’est dans la lettre à Cape que Lowry développe légèrement le contenu proprement prophétique de « Under the Volcano » : « On remarquera que le Consul s’identifie jusqu’à un certain point avec le petit enfant Horus dont il n’est pas besoin de dire plus ; certains mystiques le tiennent pour responsable de la dernière guerre mais il me faudrait disposer d’un autre langage pour pouvoir expliquer ce que j’entends par là. »

Les mystiques en question sont probablement Charles Sansfeld Jones et sa femme Ruby. En effet, lorsque Lowry parle de l’enfant Horus, il ne peut faire référence qu’à une chose : l’Eon d’Horus de Crowley, promulguée par celui-ci au Caire lorsqu’il rédigea sous la « dictée des voix » à travers la méditation de sa femme écarlate Rose Kelly le 8 avril 1904 « Le Livre de la Loi ». C’est ce Livre que Stansfeld Jones décrypta et pour lequel il obtient l’appellation d’« enfant magique » de la part de Crowley. Crowley disait que, la nature d’Horus étant « Force et Feu », son éon serait marqué par l’écroulement de l’humanitarisme. Horus est pour Crowley l’Enfant conquérant, qui vengera son père Osiris. Son éon verrait l’humanité se débarrasser des obsessions de l’ère chrétienne : l’altruisme, la peur et le péché. Après sa vision en Egypte, Crowley était allé rendre visite à Annie Besant, la Président de la Société Théosophique. Annie Besant en fut horrifiée. Elle était persuadée que Crowley avait vu le Diable en personne – non pas Horus mais un message de Seth (ou Shaïtan). Elle lui demanda brûler le Livre de la Loi, sinon la malédiction de Seth le poursuivrait. Il faut savoir que, ancien disciple de Crowley, Sansfeld Jones n’était plus en « odeur de sainteté » dans l’Astrum Argentum. Non seulement il avait rejoint – un peu en contrebande – l’Eglise Catholique Romaine, mais il avait également développé sa propre voie spirituelle autour de la religion de Ma’at (déesse égyptienne de la Justice, symbolisée par une balance, un équilibre ou une plume – symbole que reprendra Robert Plant au sein de Led Zeppelin). En 1947, il créa les « Compagnons de Ma-Ion » (« The Fellowship of Ma-Ion ») Il déclara ouvert l’Eon de Ma’at le jour de son 62e anniversaire, le 2 Avril 1948. L’Eon de Maat devait dépasser l’Eon de Horus annoncé par Crowley.

En outre, le livre prend également appui sur une « histoire secrète du nazisme » dont on ne sait précisément la source pour Lowry. Dans « Under the Volcano », dans le fameux chapitre 6, le Consul explique à son frère que « Hitler (…) avait, en anéantissant les Juifs, tout simplement pour ambition d’avoir accès à ces arcanes qu’ils venaient de voir à l’instant sur les rayons de sa bibliothèque. » Mais Lowry en dit plus (encore une fois) dans sa lettre à Jonathan Cape : « (…) Nous nous retrouvons dans une situation de farce apparemment, les preuves du fondement magique de l’univers étant étalées devant nos yeux. Mais vous ne croyez pas que l’univers ait un fonctionnement magique, n’est-ce pas, surtout quand la bataille de l’Ebre fait rage ou que des bombes s’abattent sur Bedford Square ? Peut-être que moi non plus d’ailleurs ! Le fait est pourtant qu’Hitler, lui, y croyait. Or, Hitler en tant que pseudo-magicien noir sort du même tiroir que ce héros de « Parsifal » qu’il adorait tellement et qui connut un sort identiquement inévitable, Amfortas. Vous pouvez très bien ne pas ajouter foi à ce que m’a dit un général britannique, savoir que la raison véritable de l’anéantissement des juifs polonais par Hitler fut qu’il voulait les empêcher de faire usage de leur savoir kabbalistique contre lui, mais laissez-moi au moins présenter mon argument sur un plan poétique, je vous le redis, étant donné que je le place sur un plan très secret du livre et qu’il n’a de toute manière aucune incidence sur le chapitre. »

C’est une manière d’appréhender l’Histoire qui rappelle beaucoup des fantaisies comme « Le Matin des Magiciens » de Pauwels et Bergier. Les sources occultes du nazisme existent cependant, même si elles sont assez floues et compliquées, et ont été encore obscurcies par la façon dont la culture populaire s’est emparée du sujet – pensez aux « Aventuriers de l’Arche Perdu » de Steven Spielberg par exemple. Crowley (qui s’était fait expulser de Sicile par Mussolini en personne) a pu dire, parodiquement : « Avant que Hitler fus, j’étais », mais jusqu’à présent aucun historien sérieux n’a pu retenir l’hypothèse d’une influence directe de Crowley sur Hitler. Reste que la violence invoquée, déchaînée, dans « Le Livre de la Loi » a pu apparaître comme une nouveauté – et l’idée d’une « spiritualité à rebours » déployée aussi violemment a pu être interrogée dans ses relations avec les violences sans précédent du XXe siècle.

Certes, Lowry s’est trouvé gêné, à la fin de la lettre à Jonathan Cape, d’avoir tant insisté sur l’importance de l’ésotérisme dans son roman. Il était prêt à dire le contraire, à savoir que cet élément n’avait aucune importance. Et si nous comprenons sa logique, cela se défend, puisque l’ésotérisme sert de couche intermédiaire, entre l’histoire du héros (alcoolisme, amour) et celle de l’humanité (déchaînement de puissance). Finalement cette lettre « gène » Lowry comme les lettres de justification (à Janin, à Dumas) gênaient Nerval – qui savait que l’explication de ses poèmes les plus ésotériques était une entrave à leur expectoration. Dans quelle mesure d’ailleurs les points communs de leur parcours (ésotérisme, déchéance) partent d’une commune fascination pour les actrices et les points de ressemblance entre elles ? La source des Qlipoth serait-elle la salle de cinéma, nous confrontant – par ses images mouvantes – aux coquilles des êtres ? En conservant la trace (le résidu psychique) des femmes aimées après leur mort ? Une phénoménologie du vedettariat relativement aux Qlipoth de la Kabbale reste à faire.

Mais ce qui est surtout curieux avec ce roman, c’est que Malcolm Lowry, en travaillant la matière ésotérique, a finalement produit un pur parcours de Contre-Initiation. J’ai remarqué que la plupart des œuvres d’art s’impliquant sérieusement dans les questions métaphysiques (et particulièrement les feuilletons télévisés « Twin Peaks », « Carnivale », « Lost », mais aussi « Rosemary’s Baby » bien sûr) se préoccupent davantage de la Contre-Initiation que de l’Initiation. Peut-être que c’est plus « artiste » (l’Initiation, sous sa forme solaire, réussit, risque d’être bien kitsch). Peut-être aussi que c’est la seule manière de sensibiliser un public à la question spirituelle sans la lui rendre immédiatement inopérante. Sitôt que l’Initiation serait représentée dans une œuvre, elle serait automatiquement manqué par le spectateur (ou le lecteur), alors que si la Contre-Initiation est parfaitement dépeinte, le lecteur (ou le spectateur) peut produire, dans son cœur, le parcours inverse, complémentaire, et être initié par l’artiste – court-circuitant ainsi le récit en accédant directement aux puissances « supra-humaines » qui la motivent mais ne se présentent, dans l’histoire, que sous leur forme inversée. La Contre-Initiation, en outre, est un phénomène si profondément mystérieux qu’il est assez urgent de tenter d’ébaucher une représentation, ou une explicitation du phénomène et de son fonctionnement. Celle-ci est intimement liée au Qlipoth. La Contre-Initiation est même le chemin produit par les Qlipoth : à savoir les signes et les symboles du chemin initiatique, la dimension surnaturelle qui lui est associée, mais dirigée vers la perdition du sujet. Soit le domaine de la « Grande Illusion » comme disait René Guénon.

René Guénon est bien le penseur qui s’est le plus directement attaché à décrire le fonctionnement de la Contre-Initiation. C’est dans « Le Règne de la Quantité », prévenant ses lecteurs au sujet de cette « ère nouvelle » annoncée avec insistance depuis le commencement du XXe siècle. Guénon est bien sûr un ennemi farouche de tous les occultismes, dont Crowley est le chef d’œuvre en termes négatifs. Lowry (à la différence d’Artaud) n’a pas lu Guénon, mais ce que à quoi il aboutit dans son roman est parfaitement compréhensible dans une perspective guénonienne. Pour Guénon, le spiritisme, la théosophie, les occultismes et la psychanalyse sont tous à ranger dans le cadre des pseudo-spiritualités. Pourquoi ? Parce qu’il y s’agit d’une confusion entre l’esprit et le psychisme, entre le monde intellectuel et le monde affectif. Et cela résulte finalement en un asservissement du monde intellectuel au monde affectif, et même en une destruction du monde intellectuel.

« Les Occidentaux, écrit Guénon, depuis longtemps déjà, ne savent plus distinguer l’« âme » et l’« esprit » (et le dualisme cartésien y est assurément pour beaucoup, puisqu’il confond en une seule et même chose tout ce qui n’est pas le corps, et que cette chose vague et mal définie y est désignée indifféremment par l’un et l’autre nom) ; aussi cette confusion se manifeste-t-elle, à chaque instant jusque dans le langage courant ; le nom d’ « esprits » donné vulgairement à des « entités » psychiques qui n’ont certes rien de « spirituel », et la dénomination même du « spiritisme » qui en est dérivée, sans parler de cette autre erreur qui fait aussi appeler « esprit » ce qui n’est en réalité que le « mental » en seront ici des exemples suffisants. Il n’est que trop facile de voir les conséquences fâcheuses qui peuvent résulter d’un pareil état de choses ; propager cette confusion, surtout dans les conditions actuelles, c’est, qu’on le veuille ou non, engager des êtres à se perdre irrémédiablement dans le chaos du « monde intermédiaire », et, par là même, c’est faire, souvent inconsciemment d’ailleurs, le jeu des forces « sataniques » qui régissent ce que nous avons appelé la « contre-initiation ». »

Parce que l’homme y est mené, en avançant dans « une forêt de symboles », parce que – à l’écoute de son âme – il avance dans les labyrinthes et les énigmes de sa propre destruction, cette pseudo-spiritualité intervient donc, pour Guénon, dans le monde moderne sous les aspects de la Contre-Initiation. La réappropriation par Crowley du titre de « saint de Satan » (« awliyâ esh-Shaytân ») est un signe que ce modus operandi n’est pas une simple hallucination de la part de ce Monsieur mais une détermination humaine réelle. On voit à quel point cela semble fonctionner avec l’histoire du Consul, avec le roman de Malcolm Lowry, mais aussi et surtout avec le monde de la Kabbale. « Comme l’initiation, sous quelques forme qu’elle se présente, est ce qui incarne véritablement l’ « esprit » d’une tradition, et aussi ce qui permet la réalisation effective des états « supra-humains », il est évident que c’est à elle que doit s’opposer le plus directement (dans la mesure toutefois où une telle opposition est concevable) ce dont il s’agit ici, et qui tend au contraire, par tous les moyens, à entraîner les hommes vers l’ « infra-humain » ; aussi le terme de « contre-initiation » est-il celui qui convient le mieux pour désigner ce à quoi se rattachent, dans leur ensemble et à des degrés divers (car, comme dans l’initiation encore, il y a forcément là des degrés), les agents humains par lesquels s’accomplit l’action antitradtionnelle. » (Guénon) L’hypothèse de Guénon, héritée tant de la tradition indienne du Kali-Yuga, du soufisme que de la Kabbale, est celle de la fin d’un vaste cycle commencé avec le début connu de l’Histoire – et cette fin se fait, à travers une accélération générale du temps, par une phase de solidification (incarnée par le rationalisme et la matérialisme) puis une deuxième phase de dissolution (théosophisme, spiritisme, psychanalyse). Cette contre-initiation, Guénon l’appelle également « chute dans le bourbier » et l’oppose à la « descente aux Enfers » de l’initiation. « Dans la « descente aux Enfers », l’être épuise définitivement certaines possibilités inférieures pour pouvoir s’élever ensuite aux états supérieurs ; dans la « chute dans le bourbier », les possibilités inférieures s’emparent au contraire de lui, le dominent et finissent par le submerger entièrement. » (Guénon)

Cette « chute dans le bourbier » est bien la conclusion de « Under the Volcano », mais elle contient, comme une petite lumière indestructible, la proposition qui court-circuite le récit et s’adresse directement au lecteur : « Il lui eût donc suffi de le désirer, de le vouloir, pour que le monde matériel en question, tout illusoire qu’il fût, devint une confédération indiquant la voie de la sagesse. Il n’aurait alors plus jamais été question de dévolution à d’irréelles voix défaillantes ni de formes de dissolution ressemblant chaque jour davantage à une unique voix de mort plus éteinte que la mort même mais au contraire d’infinis élargissements, d’infinies évolutions et extensions des frontières offrant aux esprits la perfection d’une intégrité absolue. »

Voilà, je crois, tout ce que Malcolm Lowry nous souhaitait. Cela, il n’était plus capable de le vivre pour lui-même, mais il a été capable de l’écrire pour que nous puissions le vivre. Et c’est une des raisons de plus pour l’aimer, l’aimer à la folie.

Pacôme Thiellement

2009/07/18

(UN) CRIMINEL SUAVE


ICI-BAS estime ne pas avoir salué le départ de Mikhaeel Jackson pour l’Ethernité avec la juste mesure & synchroniquement avec la presse (mais certes, nous détestons ça). Ayant publié il y a quelques années une traduction de la très mystérieuse « Billie Jean », nous complétons la dyade énigmatique en proposant « (Un) Criminel Suave ». A notre humble avis, « (Un) Criminel Suave » est un des sommets de la poétique jacksonienne. Et cette bouffonne francisation circonstanciée ne donne évidemment nulle mesure rythmique ou syntaxique de ce sommet mais se contente d’un aperçu sur l’au-delà de toute rédemption psychique. Et allez-y voir vous-même si vous ne voulez croire l’Arkhange.

Quand il passa la fenêtre

Un son allait crescendo

Il pénétra son appartement

Laissa sur le tapis des traces de sang

Elle courut sous la table

Il contempla son impuissance

Alors elle courut dans la chambre

Il la terrassa

Accomplissant son destin

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Vas-tu nous dire que tu es OK

Il y a un signe sur la fenêtre

Qu’il te terrassa

Un crescendo Annie

Il pénétra ton appartement

Laissa sur le tapis des traces de sang

Puis tu courus dans la chambre

Il te terrassa

Ton destin

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Tu as été frappée

Tu as été frappée par (un) Criminel Suave

Alors ils sortirent vers le dehors dégagé

C’était Dimanche un jour noir

Bouche à Bouche Rhésus Citation

Battements de Cœur Intimidations

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Annie es-tu OK

Vas-tu nous dire que tu es OK

Il y a un signe sur la fenêtre

Qu’il te terrassa

Un crescendo Annie

Il pénétra ton appartement

Laissa sur le tapis des traces de sang

Puis tu courus dans la chambre

Il te terrassa

Ton destin

Annie es-tu OK

Annie es-tu OK

Es-tu OK Annie

Tu as été frappée

Tu as été frappée par (un) Criminel Suave

OK je veux que tout le monde dégage du secteur immédiatement

Aoh

Annie es-tu OK

Je ne sais pas

Vas-tu nous dire que tu es OK

Je ne sais pas

Il y a un signe sur la fenêtre

Je ne sais pas

Qu’il te terrassa

Un crescendo Annie

Je ne sais pas

Il pénétra ton appartement

Je ne sais pas

Laissa sur le tapis des traces de sang

Je ne sais pas pourquoi bébé

Puis tu courus dans la chambre

Je ne sais pas

Il te terrassa

Ton destin Annie

Annie es-tu OK

Père Impuissant Bébé

Vas-tu nous dire que tu es OK

Père Impuissant Bébé

Il y a un signe sur la fenêtre

Père Impuissant Bébé

Qu’il te terrassa

Un crescendo Annie

Hou Hou

Il pénétra ton appartement

Père Impuissant

Laissa sur le tapis des traces de sang

Hou Hou Hou

Puis tu courus dans la chambre

Père Impuissant

Il te terrassa

Ton Destin Annie

Aoh

2009/07/13

ISHRAQ IS THE BEST


En guise de cadeau spécial été pour les novices et amateurs de sagesse théophanique à travers le globe, ICI-BAS est heureux de présenter une sélection de passages magnifiques, tirés du grand livre du Fondateur des Ishraqiyun, le Sheik Martyr : Shihâboddîn Yahya Sohravardî, Le Livre de la Sagesse Orientale.

"La Connaissance, cela n’est pas faire halte devant certains penseurs, comme si, après eux, restait close la porte du Malakût, et qu’il fût interdit aux savants qui viennent ensuite d’ajouter quelque chose. Non, loin de là ! Le Donateur de la Connaissance qui apparaît à « la limite de l’horizon », n’est pas un avare détenteur de mystères. Mais la calamité pour une génération, c’est ce qui enroule le tapis de l’effort, en sorte que soit alors interrompu le travail en marche des pensées, barrée la porte des révélations intérieures, obstruée la voix des contemplations. (...) Cette Connaissance, ce fut en effet l’expérience intime de Platon, l’Imam et le chef de file de la Sagesse, homme doué d’une grande force et de la Lumière intérieure. Ainsi en avait-il été en des temps plus anciens, depuis Hermès, le père des Sages théosophes, jusqu’à l’époque de Platon lui-même, pour d’autres théosophes éminents, Piliers de la Sagesse, tels qu’Empédocle, Pythagore et quelques autres encore. Or les doctrines de ces Anciens Sages se présentaient sous forme de symboles. Aussi n’y a-t-il pas de réfutation contre eux. Même si l’on prétend argumenter contre l’apparence exotérique de leurs doctrines, on ne rencontre nullement ainsi leurs intentions véritables, car on ne réfute pas les symboles. Or, c’est précisément sur le symbole qu’était fondée la doctrine orientale concernant la Lumière et les Ténèbres, doctrine qui constitua l’enseignement propre aux Sages de l’ancienne Perse, tels que Jâmâsp, Frashaoshtra, Bozorgmehr et d’autres encore avant eux. Mais cette doctrine des Anciens Sages de la Perse, ne doit pas être confondue avec le dogme fondamental des Mages mazdéens impies, ni avec l’extrémisme de Mâni, ni avec aucune doctrine aboutissant à une pluralisation du Principe Divin. Ne t’imagine pas que la Sagesse est présente dans cette période qui est proche de nous et qu’elle n’exista pas dans une autre. Non ! Le monde ne fut ni ne sera jamais privé de la Sagesse, ni d’une personne qui en maintienne dans le monde les preuves et les témoignages. C’est cette personne qui est le khalife de Dieu sur Sa terre. Et ainsi en sera-t-il tant que dureront les cieux et la terre. La différence antre les Anciens Sages et ceux qui leur ont succédé en des temps plus récents est une différence qui tient au vocabulaire, une différence qui tient également à leurs usages respectifs, soit en exposant directement leur pensée, soit en la présentant sous le voile d’allusions symboliques. Mais tous ont affirmé l’existence des trois mondes. Tous ont été d’accord dans l’affirmation de l’Un ; il n’y a nulle contradiction entre eux quant aux sources des problèmes."

"Ces Lumières archangéliques – le principe du Tout étant lui-même Lumière -, et les anges des espèces eux-mêmes étant des Lumières victoriales, ceux-là les ont contemplés, qui se sont immatérialisés en se dépouillant à plusieurs reprises de leur habitacle corporel. Ensuite, ils se sont préoccupés d’en établir la preuve à l’intention des autres. Il n’est point de visionnaire ni d’extatique qui n’ait fait l’aveu de pareille chose. La plupart des allusions des Prophètes et des Piliers de la Sagesse y réfèrent. Platon et Socrate avant lui, par exemple, et Empédocle, tous ont vu cette vision. La plupart d’entre eux ont déclaré explicitement que c’est dans le monde de la Lumière qu’ils l’ont contemplée. Platon a raconté, d’après sa propre expérience, qu’il dépouilla les Ténèbres de son habitacle corporel et qu’il avait eu la vision directe. Les sages de la Perse et de l’Inde sont unanimes sur ce point. Puisqu’en matière d’astronomie, on prend en considération les observations faites par une personne ou par deux personnes, comment n’aurait-on pas d’égard aux déclarations explicites des Piliers de la Sagesse ou de la Prophétie, concernant quelque chose dont ils ont eu la vision directe pendant leurs observations spirituelles ? L’auteur de ces lignes fut lui-même un vigoureux défenseur de la doctrine des péripatéticiens lorsqu’elle nie ces réalités, car il éprouvait pour elle une forte inclination. Et il aurait persévéré dans cette voie, s’il n’avait vu la preuve de son Seigneur. S’il est quelqu’un qui n’ajoute pas foi à cette attestation, et à qui cette preuve ne suffise pas, qu’il entreprenne à son tour les exercices spirituels et qu’il se mette à l’école des maîtres de la contemplation mystique. Peut-être alors lui arrivera-t-il, en une extase, de voir la Lumière qui effuse dans le monde du Jabarût, et verra-t-il les anges du Malakût et les Lumières qu’ont contemplées Hermès et Platon, les flamboiements célestes, sources de la Lumière de Gloire. C’est d’elles que nous informe Zoroastre. C’est vers elle qu’une extase entraîna le souverain véridique, le bienheureux Kay Khosraw, qui en eut alors la vision directe. Les sages de la Perse sont unanimes sur ce point."

"La conviction de Platon et des sages visionnaires n’était pas fondée sur des probabilités, mais sur quelque chose d’autre. Platon déclare : "J’ai vu, en l’état d’esseulement, des cieux de Lumière." Et ces cieux de Lumière que Platon a mentionnés sont ces mêmes cieux supérieurs que contempleront certains hommes en leur résurrection, "le Jour où la terre ne sera plus la terre et les cieux ne seront plus les cieux, et où ils paraîtront devant Dieu, l’Unique, le Victorieux". Comme preuve de ce qu’ils professaient que le Principe du tout est Lumière, et que tel est aussi le monde de l’Intellect, il y a ce qu’ont explicitement déclaré Platon et ses disciples, à savoir que la Lumière pure est le monde de l’Intellect. Platon a rapporté de lui-même qu’il lui arrivait parfois d’éprouver un état où il était dépouillé de son corps et devenait séparé de la matière. Alors, en lui-même, il contemplait la Lumière et la Beauté. Puis il s’élevait vers la Cause divine qui englobe le Tout. Il lui semblait alors qu’il fût comme déposé en elle, suspendu à elle. Et il contemplait la sublime Lumière dans la hauteur du lieu divin. Ce n’est qu’un résumé de ses paroles jusqu’au passage où il déclare : "Mais voici que la réflexion discursive finit par interposer un voile entre moi et cette Lumière." Le législateur des Arabes et des Persans a déclaré : "Dieu a 77 voiles de Lumière ; s’ils étaient levés devant Sa Face, les gloires de Sa Face embraseraient tout ce que percevrait son regard."

2009/06/29

L'HOMME QUE LA TERRE VENDIT


Notes préparatoires pour une conversation sur Kurt Cobain avec Michel du groupe Cocosuma pour « Le Sens de la Vie », Radio Campus, en juin 2009

  


   Déjà, le Nirvana, on ne sait même pas ce que c’est : l’extinction, l’illumination, la délivrance, la fin de l’ignorance, la fin des réincarnations… Pour les bouddhistes, c’est le but de la pratique elle-même, et il ne peut être décrit que négativement. C’est comme l’extinction d’une flamme : on ne peut pas plus définir un feu qui ne brûle pas qu’une personne qui s’est débarrassé de tous ses désirs, toutes ses volitions et toutes ses conceptions erronées. On ne peut pas plus définir la musique de Kurt Cobain qu’on ne peut définir le son d’une guitare dont on a cessé de jouer. « Nirvana, écrit Cobain dans son journal intime, signifie se délivrer de la douleur et de la souffrance du monde extérieur, et ça rejoint ma définition du punk rock. » Ca pourrait s’arrêter là.

   Ca pourrait s’arrêter là mais, d’évidence, on doit continuer. Pas pour Cobain, mais pour nous, car son drame est aussi le nôtre. Cobain nous a tué. En se tuant, c’est nous que Cobain a décidé de supprimer. On ne l’avait pas volé. Pour le concert « Unplugged » de MTV, Kurt Cobain (qui ne sourit pas une seule fois pendant les répétitions) demanda à décorer la scène avec un chandelier de cristal, des fleurs de lys et des petites bougies noires. « Comme un enterrement ? » lui demanda le producteur de l’émission. « Oui » répondit simplement Cobain. Il avait ses raisons : on avait fait à Cobain le cadeau empoisonné du succès. La starisation. Lui qui définissait Nirvana comme « un petit groupe de rock sans importance » !

   Pauvre Cobain. Nous avons fait avec lui ce que nous avons toujours fait : diviniser des hommes pour éviter de devenir dieu, se construire des idoles pour qu’elles portent les contradictions de nos aspirations dans leurs propres corps et soit décimées par ces contradictions de telle sorte à que nous en soyons les simples spectateurs. Nous avons préféré, encore une fois, Elvis aux Beatles, ou la religion à la gnose : soit le sacrifice de l’innocent plutôt que l’anamnèse de notre innocence sacrifiée, le spectacle de la gloire plutôt que la puissance de l’étude. Et cela durera jusqu’à la fin de notre cycle historique, jusqu’à la fin de Kali-Yuga, quand la Déesse aura enfin achevée de se dévorer elle-même, quand la solidification et la dissolution du monde auront atteint leur horizon, et que tout pourra repartir. Je ne sais pas si c’est pour demain, mais, au vu de la légende de Kurt Cobain, ce n’était pas pour hier. Parce que, tout ce qu’on peut vraiment dire du pauvre Cobain, c’est que nous l’avons tué quelque chose de bien. Et que ça n’a vraiment rien arrangé. On ne s’est encore délivré de rien.

   Tout ça est allé extrêmement vite : quatre ans seulement. Dommage pour lui qu’il ait eu cette extra-sensibilité et ce talent qui le rendirent impropre à soutenir cette divinisation plus longtemps. Cobain n’était pas suffisamment cynique pour ce job débile que nous lui avons refourgué. Car ce que nous avons divinisé en lui, c’est bien « l’homme ordinaire » qu’il représentait aux yeux de tous, et pas l’homme sensible et talentueux qu’il avait été aux oreilles des autres. L’accession de Cobain au rang de pop star précède d’assez peu la télé-réalité ; et il y a plus de lien entre l’image que nous avons construit de lui et la télé-réalité, qu’entre sa personnalité et celles d’Hendrix, Elvis ou Michael Jackson. Parce qu’il n’a jamais joué à l’homme extraordinaire : il n’a pas fait le premier pas vers son auto-divinisation ou son sacrifice ; il n’a eu qu’à s’avancer dans le monde de la pop music, et, le reste, nous l’avons fait pour lui. Cobain ne s’est même pas déguisé ; il a gardé ses vêtements d’origine, il est venu « comme il était » : le costume du « Grunge », c’est nous qui l’avons taillé à partir de ses fringues d’occasion. Nous l’avons tué mystiquement, pour que le soleil revienne. Et le soleil n’est pas revenu. M’as-t-on compris ? Le temps des stars est fini. Le vedettariat tout entier est « une chose qui veut mourir ». M’as-t-on compris ? Thomas Didyme contre le Crucifié !


   Le temps de stars est fini. Certes, il reste encore quelques résurgences, noyées dans l’apathie de la conscience collective, mais la dissolution par le nombre a eu lieu et les déplaisantes prophéties de Warhol-Antéchrist se sont réalisées. Aujourd’hui, tout le monde est une star pour quinze minutes, quinze personnes et sur un périmètre de quinze kilomètres. C’est-à-dire que tout le monde est un organe de domination, un agent d’humiliation et d’apitoiement pour son prochain et un être insacrifiable qu’il faut sacrifier.

   Le nombre de stars n’a cessé d’augmenter depuis le début du système Il y a soixante ans, ils étaient une cinquantaine. Aujourd’hui, ils sont des milliers. Si nous réfléchissons à notre position, nous sommes placés entre deux blocs relativement distincts de souveraineté par la célébrité : celle obtenue, par héritage, des « fils de » (surtout nombreuse au cinéma, presque infinie), et celle, acquise « démocratiquement » par méditation interposée, des « candidats à la gloire » des émissions de télé-réalité ou de télé-célébrité (ceux-là s’effondrant généralement après un an ou deux). Guillaume Depardieu a payé le prix de la première, Loanna Petrucciani, à sa manière, incarné pour nous la seconde (mais moins que l’anglaise Jade Goody qui en mourut d’un cancer, annoncé publiquement dans un Loft pakistanais, à 27 ans elle aussi – et qui voulait que son agonie soit diffusée en direct, mais le cancer se développa trop vite pour qu’elle soit exaucée). Kurt Cobain n’appartient ni à la première de ces « manufactures d’hommes » ni à l’autre ; il se place en rémanence des anciens types de notoriété. Il n’est pas même la « chose » d’un producteur machiavélique ou d’une cynique maison de disques, avec l’aide de parents abusifs. Ce n’est même pas un ambitieux bien malin, « prêt à tout » comme Madonna ou Courtney Love. C’était juste un bon mec bon musicien trop sensible qui avait trop de problèmes pour tenir le choc d’une civilisation aussi profondément mortifère. Emotionnellement, Kurt Cobain avait l’impression d’être mort. Emotionnellement vidé, il survivait difficilement à son sursis, jusqu’à ne plus survivre du tout. Oui – comme Paul McCartney avant « Sgt. Pepper » – Cobain avait été assassiné. Mais lui n’avait pas été remplacé. Il attendait son remplacement, il attendait sa métamorphose et celle-ci ne venait pas.

   Conscience destructrice de Kurt Cobain. Le problème qui s’est posé à lui, très vite, alors qu’il était dans un travail de création, c’est celui de la survivance des formes, et l’impression de survivance chez le créateur lui-même. Le problème : comment écrire des chansons quand on est capable de se rendre compte de leur limite. Il faudrait écrire autre chose, écrire à la limite de son savoir. Hors, Cobain écrivait encore dans les règles de la chanson telle qu’il la connaissait. Et il en souffrait. C’est que Cobain n’obéissait plus à aucun impératif bicaméral, contrairement à Elvis, aux Stones ou à Hendrix. Il était conscient de la voix qu’il tentait d’incarner, et cela rendait celle-ci d’autant plus chevrotante et rapeuse. Il savait très bien ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait – et donc il n’obtenait plus rien de cette fonction.

   Celui qui a très bien compris l’impératif bicaméral, c’est Burroughs. C’est la raison d’être même du cut-up que de couper court à la conscience réflexive et de tout ré-agencer à chaque fois, comme un nouveau coup de dés. Burroughs a d’ailleurs enregistré un morceau avec Cobain, « The Priest They Told Him », un maxi-CD tout à fait stupéfiant – un morceau de novembre 1992 où Burroughs lit son texte par téléphone et Cobain enregistre de la guitare électrique en accompagnement. Ils se sont rencontrés une fois, en octobre 1993 – et Burroughs a dit à son interlocuteur que quelque chose n’allait pas avec Cobain, qu’il se renfrognait sans raison. « There’s something wrong with that boy ». A sa mort, le vieux cow-boy se plongea dans les paroles de « In Utero » pour essayer de comprendre le geste du jeune chanteur…. Finalement, ce qu’il en tira était trois fois rien, c’est-à-dire ceci : « The thing I remember about him is the deathly grey complexion of hs cheeks. It wasn’t an act of will for Kurt to kill himself. As far as I was concerned, he was dead already. » (« Ce dont je me souviens à propos de Cobain est la complexion de ses joues, d’un gris de mort. Se tuer n’a pas été pour Kurt un acte de volonté. A mon avis, il était déjà mort. »)

   La seule différence de Cobain avec ses ancêtres, mais de taille – c’est que sa vie fut vraiment triste, vraiment pourrie. Hendrix a vécu dans l’excès et avec le flamboiement d’une étoile ; il est mort à 27 ans, mais en 27 ans, il avait fait mille fois le tour de lui-même. Cobain avait à peine commencé son chemin. Plus austère qu’un moine méditant sur les Ecritures, son intégration de l’écriture de la pop (passant par une assimilation des Beatles, de Neil Young, de David Bowie et du Punk) en était à ses balbutiements. « In Utero » promettait beaucoup. Mais ce n’est pas certainement pas un Requiem, pas même comme « First Rays of the New Rising Sun » ou » The Cry of Love » des éclairs sur l’au-delà, des « illuminations ». Il démarrait, vraiment, comme les Beatles ont démarré, en travaillant ses thèmes et ses airs, en proposant, avec l’humilité de l’artisan, de petites chansons belles et efficaces. Il en était à son « A Hard Day’s Night » quand il s’est tué. Et il nous a laissé comme ça, à se dépêtrer du cauchemar dans lequel nous l’avions cruellement plongé.

   Il n’y a plus de destin collectif de la musique pop, alors il n’y a plus aucune raison de se sacrifier pour elle ou de se laisser sacrifier par elle. Se retrouver collectivement sans passer par une figure de proue, un ou plusieurs médiateurs – ce serait ça, notre mission. Arriver à construire une culture qui nous nourrisse mutuellement mais qui ne passe pas par de grands Christ dressés comme des totems sur notre désert affectif – ce serait ça, l’objectif de notre époque. Et il suffit de sortir dans la rue ou d’ouvrir notre ordinateur pour voir que ce n’est pas encore le cas : on veut héroïser, sanctifier, sacrifier de nouvelles figures – et on y arrive pas. Nous avons encore du travail ! « Tu n’attendras pas de ta rock-star qu’elle te guide » écrivit Kurt Cobain, pour lui-même et pour les autres, dans son journal intime. Comme nous ne l’avons pas compris, ou pas assez vite, il en est mort, et il a eu raison de mourir, pas pour lui, mais contre nous. Nous aurions raison de cesser de diviniser les autres à notre place, de cesser de les sacrifier, de les tuer. Nous aurions raison d’apprendre à vivre, maintenant. 


Texte : Pacôme Thiellement

2009/06/14

L'ULYSSE DE JOYCE

Jorge Luis Borges - Traduction de Pedro Babel

Article paru en janvier 1925 dans le n°6 de la revue Proa et repris dans le volume d'essais Inquisiciones (Buenos Aires, Editorial Proa, 1925)

Je suis le premier aventurier hispanique à atteindre le livre de Joyce : pays embrouillé et sauvage que Valéry Larbaud a parcouru et dont il a tracé la texture avec une impeccable précision cartographique (N.R.F., tome XVIII) mais dont je vais récidiver la description, malgré l’aspect dilettante et transitoire de mon séjour dans ses confins.  Je parlerai de lui avec la licence que mon admiration me confère et avec la vague intensité qu’il y eut chez les voyageurs antiques, à décrire la terre qui était neuve face à leur stupéfaction errante et dans les récits desquels se rejoignirent le fabuleux et le véridique, le cours de l’Amazone et la Cité des Césars.

J’avoue ne pas avoir débroussaillé les sept cent pages qui le composent, j’avoue l’avoir seulement pratiqué par fragments et cependant je sais ce qu’il est, avec cette aventurière et légitime certitude qu’il y a en nous, en affirmant notre connaissance de la ville, sans nous adjuger pour autant l’intimité de toutes les rues qu’elle comprend. 

James Joyce est irlandais. Les Irlandais ont toujours été les célèbres agitateurs de la littérature d’Angleterre. Moins sensibles à la décence verbale que leurs maîtres détestés, moins enclins à émousser leur regard dans l’ingénuité de la lune et à déchiffrer en longs pleurs relâchés la fugacité des fleuves, ils ont effectué de profondes incursions dans les lettres anglaises, élaguant toute exubérance rhétorique avec une impiété désabusée. Jonathan Swift a agi à la manière d’un acide fort sur l’orgueil de notre espérance humaine et le Micromégas et le Candide de Voltaire ne sont qu’un rabaissement de son nihilisme sévère ; Lawrence Sterne a bouleversé le roman avec son maniement joyeux de l’attente déçue et des digressions obliques, aujourd’hui source d’une grande renommée ; George Bernard Shaw est la plus agréable réalité des lettres actuelles. De Joyce je dirai qu’il exerce dignement cette tradition d’audace.

Sa vie dans l’espace et le temps est résumable en peu de lignes, qu’abrègera mon ignorance. Il est né en quatre-vingt-deux à Dublin, fils d’une famille éminente et pieusement catholique. Les jésuites l’ont éduqué ; nous savons qu’il possède une culture classique, qu’il ne commet pas de quantités erronées dans la diction des phrases latines, qu’il a suivi la scolastique, qu’il a réparti ses errances en différentes terres d’Europe et que ses enfants sont nés en Italie. Il a écrit des chansons, de courtes nouvelles et un roman d’une grandeur de cathédrale : celui qui motive cette annotation.

Ulysse est diversement illustre. Son existence paraît située sur un seul plan, sans ces échelons idéaux qui vont de chaque monde subjectif jusqu’à l’objectivité, de la capricieuse rêverie du moi à la rêverie passagère de tous. La conjecture, le soupçon, la pensée fortuite, le souvenir, la pensée paresseuse et l’exécution efficace jouissent en lui de privilèges égaux et la perspective est absence. Cet amalgame du réel et des songeries, pourrait aussi bien invoquer l’approbation de Kant et de Schopenhauer. Le premier d’entre eux ne donna pas d’autre distinction entre les rêves et la vie que celle légitime par le lien causal, qui est constant dans la quotidienneté et qui de rêve à rêve n’existe pas ; le second ne rencontre plus comme critère pour les différencier, que celui simplement empirique que suscite l’éveil. Il ajouta avec une illustration prolifique, que la vie réelle et les rêves sont les pages d’un même livre, que l’habitude appelle vie réelle la lecture ordonnée et rêverie ce que feuillettent la négligence et l’oisiveté. Je veux ici même rappeler le problème que Gustav Spiller a énoncé (The Mind of Man, pp.322-323) sur la réalité relative d’une pièce dans l’objectivité, dans l’imagination et dupliquée dans un miroir et qu’il résout, estimant avec justesse que les trois sont réels et qu’ils occupent visuellement un même morceau d’espace.

Comme on le voit, l’olivier de Minerve projette plus d’ombre faible que le laurier sur la source d’Ulysse. De prédécesseurs littéraires je ne lui en trouve aucun, sauf peut-être Dostoïevski à la fin de Crime et Châtiment, et encore, qui sait. Révérons le miracle provisoire.

Son examen persévérant des détails les plus irréductibles qui forment la conscience, oblige Joyce à étancher la fugacité temporelle et à différer le mouvement du temps avec un geste apaisant, défavorable à l’impatience d’aiguillon qu’il y eut dans le drame anglais et qui enferma la vie de ses héros dans l’étroitesse précipitée de quelques heures populeuses. Si Shakespeare – selon sa propre métaphore – mettait dans un tour de sablier les prouesses des ans, Joyce inverse le procédé et déploie l’unique journée de son héros sur de nombreuses journées de lecteurs. (Je n’ai pas dit de nombreuses siestes.)

Dans les pages d’Ulysse bout avec un vacarme de manège la réalité totale. Non la médiocre réalité de ceux qui ne remarquent dans le monde que les opérations distraites de l’âme et sa peur ambitieuse de ne pouvoir surmonter la mort, ni cette autre réalité qui entre dans les sentiments et dans lesquels cohabitent la chair et le trottoir, la lune et la citerne. La dualité de l’existence est en elle : cette inquiétude ontologique qui ne s’étonne pas simplement d’être, mais d’être dans ce monde précis, où il y a des vestibules et des cartes à jouer et des écritures électriques dans la limpidité des nuits. Dans aucun livre – excepté ceux composés par Ramón – nous ne pouvons témoigner de la présence actuelle des choses avec une fermeté aussi convaincante. Toutes sont latentes et la diction de n’importe quelle voix est assez habile pour qu’elles surgissent et nous perdent dans leur brusque avenue. De Quincey raconte que lui suffisait dans ses rêves la brève expression consul romanus, pour allumer des visions multisonores de drapeaux en vol et de splendeurs militaires. Joyce dans le chapitre quinze de son œuvre évoque un délire dans un bordel et à l’éventuelle instigation de n’importe quelle idée ou phrase isolée il réunit des centaines – le nombre n’est pas une estimation, il est véridique – d’interlocuteurs absurdes et de transes impossibles.

Joyce peint une journée contemporaine et accumule dans son cours une variété d’épisodes qui sont l’équivalence spirituelle de ceux qui constituent l’Odyssée.

Il est millionnaire de vocables et de styles. Dans son commerce, auprès du prodigieux trésor de voix qui constituent la langue anglaise et lui concèdent sa césarité dans le monde, courent des doublons castillans et des sicles de Judée et des deniers latins et des monnaies antiques, là où pousse le trèfle d’Irlande. Sa plume innombrable exerce toutes les figures de rhétorique. Chaque épisode est l’exaltation d’une technique particulière, et son vocabulaire est spécifique. L’un est écrit en syllogismes, un autre en interrogations et réponses, un autre en une séquence narrative et dans deux autres se trouve le monologue intérieur, qui est une forme inédite (dérivée du Français Edouard Dujardin, selon une déclaration faite par Joyce à Larbaud) et par lequel nous entendons penser prolifiquement ses héros. A côté de la grâce nouvelle des incongruités totales et entre des tapages bordéliques et des vers macaroniques il parvient à élever des édifices d’une rigueur latine, comme le discours de l’Egyptien à Moïse. Joyce est audacieux comme une proue et universel comme la rose des vents. D’ici dix ans – son livre enfin facilité par des commentateurs plus entêtés et plus pieux que moi – nous profiterons de lui. Entre-temps, dans l’impossibilité pour moi d’emporter Ulysse dans le Neuquén et de l’étudier dans sa tranquillité posée, je veux faire miennes les paroles décentes que prononça Lope de Vega au sujet de Góngora : 

Quoi qu’il en soit, je dois quant à moi estimer et aimer le divin génie de ce chevalier, prenant de lui ce que j’ai compris avec humilité et admirant avec vénération ce que je n’ai pu parvenir à comprendre.

 

Jorge Luis Borges

Traduction : Pedro Babel, juin 2009

2009/06/06

J'ARRIVE

En réaction aux actions d’une féministe américaine, Mrs. Nation, faisant campagne dans le Kansas pour la fermeture des débits d’alcool une hachette à la main, le 1er avril 1901, Alfred Jarry proposait aux lecteurs de La Revue Blanche la spéculation suivante (reprise ensuite dans le recueil La Chandelle Verte:

 « Le Cas de Madame Nation

« Nous pensions en avoir fini avec la question de l’alcoolisme, et que toute personne sensée avait compris que l’usage, et à plus forte raison l’abus, des boissons fermentées était ce qui distinguait l’homme de la bête. Mais le cas de Madame Nation nous fait un devoir d’ajouter quelques considérations plus amples. Beaucoup s’étonnent que cette femme de cinquante-quatre ans, armée d’une simple hachette, puisse faire en quelques secondes, dans un bar, des dégâts pour tant de milliers de dollars. L’explication de cette vigueur et de cette activité juvéniles est simple, et permettent de rendre compte en même temps de la longanimité, incompréhensible autrement, des tenanciers de joints et de saloons à l’égard de la batailleuse vieille : Madame Nation entretient et centuple ses qualités par un procédé spécial : Madame Nation n’instrumente qu’IVRE MORTE.

Des chercheurs, anonymes mais dignes de fois, nous communiquent à propos du récent article sur le poison eau, leurs observations touchant le pouvoir destructeurs de cet agent appliqué à diverses substances alimentaires. Le sucre, paraît-il, serait rongé et anéanti en peu d’instants. Les loisirs nous ont manqué pour contrôler cette expérience. »

ICI-BAS soutient symboliquement Joey Starr dans son combat pour imprégner la société contemporaine des principes fondamentaux du jarrysme le plus conséquent.

2009/06/03

ADMIRABLE GUÉNON


La pensée traditionnelle présentée par René « Abdel Wahid Yahia » Guénon est incroyablement pertinente lorsqu’elle est confrontée aux formes idéologiques modernes et aux développements politiques contemporains. A Ici-Bas, nous pensons qu’il est de notre devoir de sélectionner des extraits de la grande prose lumineuse guénonienne, en attendant une application pertinente de celle-ci.

Aujourd’hui, trois passages de « La Crise du Monde Moderne », un ouvrage de 1929, qu’il sera loisible de mettre en relation avec l’occidentalisme, le droit d’auteur, la propriété intellectuelle, Hadopi, le « progrès », Suzy, Kouchner, le droit d’ingérence, le discours de Dakar, ETC. 

Ne lisez plus la presse, lisez René Guénon. 

« Quelques uns parlent aujourd’hui de « défense de l’Occident », ce qui est vraiment singulier, alors que (…) c’est celui-ci qui menace de tout submerger et d’entraîner l’humanité entière dans le tourbillon de son activité désordonnée ; singulier, disons-nous, et tout à fait injustifié, s’ils entendent, comme il le semble bien malgré quelques restrictions, que cette défense doit être dirigée contre l’Orient, car le véritable Orient ne songe ni à attaquer ni à dominer qui que ce soit, il ne demande rien de plus que son indépendance et sa tranquillité, ce qui, on en conviendra, est assez légitime. La vérité, pourtant, est que l’Occident a en effet grand besoin d’être défendu, mais uniquement contre lui-même. »

« Dans une civilisation traditionnelle, il est presque inconcevable qu’un homme prétende revendiquer la propriété d’une idée, et, en tout cas, s’il le fait, il s’enlève par là même tout crédit et toute autorité, car il la réduit ainsi à n’être qu’une sorte de fantaisie sans aucune portée réelle : si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre ; si elle est fausse, il n’y a pas à se faire gloire de l’avoir inventée. Une idée vraie ne peut être « nouvelle », car la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître ; en dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l’erreur. »

« Mais il ne suffit pas de faire, en ce qui concerne les inventions modernes, les réserves qui s’imposent en raison de leur côté dangereux, et il faut aller plus loin : les prétendus « bienfaits » de ce qu’on est convenu d’appeler le « progrès », et qu’on pourrait en effet consentir à désigner ainsi si l’on prenait soin de bien spécifier qu’il ne s’agit que d’un progrès tout matériel, ces « bienfaits » tant vantés ne sont-ils pas en grande partie illusoires ? Les hommes de notre époque prétendent par là accroître leur « bien-être » ; nous pensons, pour notre part, que le but qu’ils se proposent ainsi, même s’il était atteint réellement, ne vaut pas qu’on y consacre tant d’efforts ; mais, de plus, il nous semble très contestable qu’il soit atteint. Tout d’abord, il faudrait tenir compte du fait que tous les hommes n’ont pas les mêmes goûts ni les mêmes besoins, qu’il en est encore malgré tout qui voudraient échapper à l’agitation moderne, à la folie de la vitesse, et qui ne le peuvent plus ; osera-t-on soutenir que, pour ceux-là, ce soit un « bienfait » que de leur imposer ce qui est le plus contraire à leur nature ? On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd’hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable ; là comme dans le domaine politique, la majorité s’arroge le droit d’écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d’exister, puisque cette existence même va à l’encontre de la manie « égalitaire » de l’uniformité. Mais, si l’on considère l’ensemble de l’humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d’aspect : la majorité de tout à l’heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n’est-ce plus le même argument qu’on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c’est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires » veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu’ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandent rien ; et, comme cette « supériorité » n’existe qu’au point de vue matériel, il est tout naturel qu’elle s’impose par les moyens les plus brutaux. Qu’on ne s’y méprenne pas d’ailleurs : si le grand public admet de bonne foi ces prétextes de « civilisation », il en est certains pour qui ce n’est qu’une simple hypocrisie « moraliste », un masque de l’esprit de conquête et des intérêts économiques ; mais quelle singulière époque que celle où tant d’hommes se laissent persuader qu’on fait le bonheur d’un peuple en l’asservissant, en lui enlevant ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa propre civilisation, en l’obligeant à adopter des mœurs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l’astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité ! Car c’est ainsi : l’Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre, comme la quantité seule compte, et comme ce qui ne tombe pas sous les sens est d’ailleurs tenu pour inexistant, il est admis que celui qui ne s’agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu’un « paresseux » ; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n’y a qu’à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans des milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n’y a plus aucune place pour l’intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent ; il n’y a de place que pour l’action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification. »

2009/05/29

LE RENARD ET LE CORPS ASTRAL

Texte publié une première fois dans « L’Etoile Absinthe » en été 2007, relu, provisoirement recomposé, en attente de sa refonte totale dans une « Grande Identité Zappa-Jarry » future…

 


Les artistes sont pathétiques en amitié. Dante et Cavalcanti, Gilbert-Lecomte et Daumal, McCartney et Lennon, Lynch et Frost, Beefheart et Zappa, Fargue et Jarry… Ces complicités passionnées, ces tendresses glauques et ces alliances momentanées entre imaginaires ennemis ne nous hanteraient pas si leurs conséquences n’avaient délibérément imbibé de leur étrange venin la direction de leurs narrations particulières. Et les points de couture qui raccordent les psychés, les piqûres où se dessinent leurs découvertes communes, laissent apparaître le sens de ces amitiés : un sens souvent supérieur à celui du signataire isolé, une intuition du « projet de vie » impliqué par son œuvre, du « nouveau corps » et du « nouvel amour » qu’il était encore en train de constituer au moment où la Terre se déroba sous ses pieds.

D’où, théorème : Tout corps plongé dans l’amitié littéraire est poussé dans une passion agonique, grotesque et sérieuse, productrice de force spectres, impliquant nécessairement la conquête de Terres Communes & Interdites, vers lesquelles un effet de répulsion irrévocable entre pairs engendrera éventuellement une vaste tristesse et un double détournement.

 

En juin 1891, Alfred Jarry à 18 ans. Il monte à Paris avec sa mère et tente le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure. Recalé, il entre en rhétorique supérieure au lycée Henri-IV où il suit les cours de Henri Bergson : Quatre épais cahiers dans lesquels il puisera de nombreuses références et dont il pervertira les articulations dans une mise en équation méthodique de ce qu’il appellera sa « force » et, éventuellement, la Pataphysique. Il rencontre Léon-Paul Fargue au début de l’année suivante, alors qu’il s’installe avec sa mère 84 boulevard de Port Royal et improvise un atelier au 78, qu’il baptise le « Calvaire du Trucidé », et où les hiboux font de gracieux loopings dans les airs.

On sait que Léon-Paul Fargue est, à cette époque, un ambitieux jeune homme épris des lettres et des beaux-arts. Il a seize ans et fait tout et n’importe quoi (à part ses études). Ici, on insérera un diaporama désuet, couleur sépia, montrant les deux amis écumant les expositions de la Rose-Croix, passant la porte des bureaux du Mercure (Rachilde, en arrière-plan, sexy et chaste, est à son écheveau de soie ; Henri de Régnier fronce les sourcils en voyant les manières du petit Fargue), déboulant sous les espèces d’un « Androgyne » (Léon-Paul) et d’une « Tête de Mort » (Alfred) à une réunion de « L’Art Littéraire », ou aux Mardis de Mallarmé, tirant sur la sonnette grêle, passant l’antichambre de la rue de Rome remplie à ras-bord de pardessus, prenant place autour de la table ovale, derrière un grog, du tabac et un cahier de papier Job, alors que le Reverend Faune édifie son assistance d’une voix claire et posée. Association de malfaiteurs mise à part, Alfred Jarry et Léon-Paul Fargue semblent au moins d’accord sur le fond : La littérature ne produit qu’accessoirement des œuvres (chez Jarry, tout livre est nourriture : aliment et déchet, et les écrivains produisent leur littérature par assimilation des littératures précédentes, bonne ou mauvaise, par ingestion et défécation), mais – en tant qu’elle est susceptible de modifier suffisamment la perception du sujet qui s’y adonne, elle est d’abord une méthode pour acquérir de la puissance et se transformer en monstre.

Cette littérature, les jeunes Jarry et Fargue la trouvent chez Mallarmé d’abord ; ensuite, de façon plus sauvage, plus directe, plus vive, chez Isidore Ducasse. Si, chez Mallarmé, elle est constitutive d’une esthétique, et d’une méthode d’intellection très développée, très raffinée et très précise ; dans Ducasse, elle est encore nue, puissance pure s’apparentant à la fois à la folie, à l’humour, et à quelque chose que, à défaut d’autres termes, nous nommerons provisoirement la Littérature Absolue.

À travers les articles dithyrambiques successifs de Léon Bloy, « Le Cabanon de Prométhée » (septembre 1890), et de Rémy de Gourmont, « La Littérature « Maldoror » » (février 1891), les deux amis découvrent « Les Chants de Maldoror », que Léon Genonceaux vient de rééditer, et dont les premières traces dans leur écriture apparaissent au premier trimestre de 1894. C’est à travers Isidore Ducasse que Jarry et Fargue trouveront d’abord un maître en plagiat et en contrefaçon : Les « Poésies » ne s’écrivent qu’à partir de phrases préexistantes ; avec « Ubu Roi », Alfred Jarry ira jusqu’à signer une œuvre dont il n’est quasi-pas l’auteur ; et Léon-Paul Fargue, lui, s’attribuera la co-écriture des premiers poèmes du précédent. Isidore Ducasse est également une signature dont la production littéraire – conçue comme une opération unique et irréductible – ouvre avec elle un gouffre d’équivocité sur la signification des propositions les plus impératives. C’est une poétique de la fausse piste, de la parenthèse infinie, du couac ou des effets pervertis du roman populaire (que Fargue et Jarry épiceront de toutes les saveurs du folklore, des livres pour enfants et de la paralittérature). En bref : un maître dans la création d’effets de réception particulièrement riches en nouveaux états émotifs, un immense détraqueur du système nerveux, auquel seuls les Residents, en pop music, et, le Président Schreber, en théologie politique, pourront plus tard être comparés.

La Littérature est une Machine à Détruire le Temps. L’important n’est pas le contenu des textes, mais le contexte dans lequel le contenu vient à jour et fait basculer le sens de ceux-ci. La puissance d’Ubu est une question de contexte : comme trou au sein de la littérature symboliste, comme intégration de la matière potachique au sein du monde des adultes. Et tout Jarry est tissé sur cet obscur patron : Les remix des cours de Bergson dans « Les Jours et les Nuits » ; les extraits de Loti dans les chiottes de « Faustroll » ; le théâtre de mirliton ou l’opérette tirée de « Pantagruel »… On peut dire que, Ducasse mis à part, personne n’a mis autant le lecteur en scène qu’Alfred Jarry. Personne ne s’est autant soucié des effets probables de sa littérature dans le cerveau de ce dernier. De plus, la littérature ducassienne a un avantage sur toutes les autres : elle est assortie d’un vocabulaire pseudo-scientifique (biologique, mathématique, logique) particulièrement opératoire, et qui fait systématiquement de chaque vessie la lanterne (ou de chaque traînée de morve la chandelle verte) que, potentiellement, celle-ci est. On voit ce que Jarry compte, d’emblée, en faire. La pataphysique est une arme pour transformer le monde dans le sens de son caprice ; et Isidore Ducasse est un immense réservoir de munitions rhétoriques.

Dans cette réappropriation sauvage et fusionnelle, Jarry et Fargue se retrouvent vite face à face avec leurs différends ; comme un entrechoquement de tempos. Moins de trois ans plus tard, les deux amis se sépareront à jamais, et leur liaison – amicale, amoureuse, haineuse, particulière, adelphique, uranique, poseuse, passionnée, hypocrite, littéraire… – se dissoudra dans les allusions, les silences et les livres.


Après leur rupture, Jarry et Fargue ne s’adresseront plus la parole. Jamais. Même lorsqu’ils se retrouvaient, par hasard, dans une même soirée… Peu de temps avant celle-ci, Jarry consignera son meurtre d’âme dans un texte apocalyptique, où l’autobiographie s’échange contre la vision : « Haldernablou ». Le bois qui ouvre le texte présente Haldern et Ablou encadrés par deux caméléons qui se font face. Le premier, blanc, c’est Fargue. L’autre, noir – dont le ventre contient deux hiboux stylisés, c’est Jarry. Jarry qui voit en Fargue un double, mais dont le ventre ne recèle, à sa différence, rien de suffisamment obscur pour qu’il lui soit pardonné son caméléonisme littéraire. Les deux hiboux dans le ventre de Jarry, c’est le noyau irréductible d’hermétisme, de sagesse, cachée dans les stratégies artistique et mondaine que, momentanément, il s’est accordé pour s’imposer dans le milieu où il compte s’épanouir.

Qui a vu deux animaux qui s’aiment s’entredéchirer au premier signe de faiblesse de l’un d’entre eux comprendra la situation dont il est question ici. Si Jarry s’acharne sur Fargue, c’est impulsivement, à la mesure de la fragilité qu’il a découvert, conjointement, en eux deux. Tous deux ont découvert de quelle puissance de transformation était susceptible l’ingestion du Livre (acquérir de la puissance, se transformer en monstre), mais ils ne peuvent dès lors plus s’empêcher de s’en chipoter l’héritage… C’est une stupide histoire de cow-boys : Mon Lautréamont est plus beau que le tien ; this book ain’t big enough for the two of us. Ce que Jarry a tué, en exécutant symboliquement Fargue, c’est une aspiration personnelle, une ambition mal dégrossie, une stratégie de très jeune homme. Alors qu’il a déjà construit et son masque (Ubu) et sa fonction (occuper l’espace public pendant qu’il peaufine les subtilités de sa force), Jarry a pris peur. Et si il commençait, lentement, imperceptiblement, à s’enferrer dans une banale carrière d’homme de lettres au Mercure ? Tuer quelqu’un, c’est toujours se défaire d’un morceau de soi-même, se séparer d’un membre qu’on croit, à tort ou à raison, gangrené. Et une des conséquences (probables) de cet assassinat légal, c’est que le pauvre Fargue sera d’une inactivité hallucinante jusqu’en 1928, publiant – avec quels écarts – « Tancrède » en 1895, « Poèmes » dix ans plus tard, et « Pour la Musique » en 1912. L’autre conséquence (possible), c’est que Jarry aura dû mourir avant que la pleine résurrection littéraire de Léon-Paul Fargue ne soit en mesure de se produire.

Reste que, pendant deux ans et demi, la relation du duc Henry et du page Caméléo sera fusionnelle, et cette perpétuelle réécriture du monde à travers une expérience d’auto-intoxication littéraire commune orientera leurs jours et modifiera le sens de leurs nuits. Car l’état entraîné par leur partage de sensations n’est pas seulement la création d’une méthode pour tirer parti de leur puissance et se transformer en monstre, mais également la production, pour chacun, d’un second corps, électrique, projeté dans les Terres Interdites.

 Le but de l’amitié, c’est la littérature. Et celui de la littérature, c’est l’acquisition de la force. « Son corps marchait sous les arbres, matériel et bien articulé, écrit Jarry dans « Les Jours et les Nuits » : et il ne savait quoi de fluide volait au-dessus, comme si un nuage eût été de glace, et ce devait être l’astral ; et une autre chose plus ténue se déplaçait plus vers le ciel à trois cents mètres, l’âme peut-être, et un fil perceptible liait les deux cerfs-volants. »

Des « Minutes du Sable Mémorial » à « La Dragonne », le corps astral est une topique tellement omniprésente de la poétique jarryque qu’on est en droit de s’étonner qu’elle ne fut presque jamais traité qu’avec condescendance ou en en faisant une pauvre affaire de mode de l’époque (faute peut-être, pour ses commentateurs, de l’avoir concrètement expérimenté, ce qui n’est pourtant pas sorcier !). Comme, plus tard, la question centrale des envoûtements chez Antonin Artaud, nous n’en voudrions pas tant à ses précieux exégètes de ne pas la traiter exclusivement, si seulement elle avait été – ne serait-ce qu’une fois – posée avec le sérieux qu’elle mérite. Surtout que les grands textes de Léon-Paul Fargue – « Epaisseurs », « Vulturne », « Haute Solitude » – décrivent une expérience absolument similaire. Tel le talon de Jarry, les appels à cette expérience y sont toujours annoncés par un coup de pied très spécial : « Donne le coup de pied, donne-le. Monte. Je t’apprendrai. (…) Donne un coup de pied ! Il y a le sens, il faut le chercher. (…) Ai-je donné malgré moi le coup de pied qui chasse les hommes ? (…) Tu peux, si tu veux, marcher sur les eaux, monter très haut dans l’éther en donnant un coup de pied secret sur le sol, à l’endroit voulu, dans l’état de transe, te dissocier et te promener dans la lumière et dans la matière défendues. »

Seul René Daumal s’y attardera, familier qu’il était de ces états, expérimentés dans le cadre des Phrères Simplistes à Reims avec Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat et Roger Vaillant. Selon Daumal, d’ailleurs, c’est à partir de cette expérience déterminante qu’il faut comprendre le sens de la pataphysique, qu’il sera le premier – après Jarry – à se réapproprier volontairement et ambitieusement comme méthode de connaissance. Pour le poète, « loin d’être une plaisanterie », la pataphysique part d’une constatation : celle que chaque chose est telle qu’elle est et pas autrement. Constatation empirique, elle est également l’expression la plus profonde du désespoir. Mais c’est à partir d’elle que le successeur du docteur Faustroll compte brûler par l’acide toute présupposition humaine qui empêche la réappropriation de sa puissance. Le contenu de la pataphysique étant l’épiphénomène, elle s’attache à l’irréductible, mais poussé à son extrême retranchement, et dans lequel elle ne peut plus se prévaloir d’un universel quelconque, ou d’une quelconque généralisation abstraite. Ainsi, la pataphysique se présente pour Daumal comme l’aboutissement de la pensée occidentale, la science, un aboutissement qui a caractère d’impasse, mais d’impasse fissurée, et laissant se dégager, par l’expérience qui la détermine, toujours présente à chaque étape de sa sape minutieuse, toujours lisible, l’espoir d’une réappropriation immémoriale. Dans « La Pataphysique et la révélation du rire », un article fulgurant de 1929, René Daumal signale un instant la définition incluse dans le Docteur Faustroll : « Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions et expliquera l’univers supplémentaire à celui-ci. » Mais c’est bien pour préciser que cet univers supplémentaire est le « monde à l’envers où vont les morts et les rêveurs selon les croyances primitives, le moule en creux de ce monde ».

Plus mystérieux, René Daumal inclut d’autorité Léon-Paul Fargue comme participant pleinement de cette pataphysique. C’est dans son article consacré à « Vulturne » (également de 1929), et le poète ne peut y masquer son enthousiasme terrifié pour le chef d’œuvre de l’auteur de « Trancrède » : « Chacune de ses pages exprime, avec une lumière qui m’a fait pousser plus d’un cri de stupeur, car je n’en croyais pas mes yeux, quelque aspect d’un Secret éternel que depuis les plus anciennes races toute une famille d’hommes se murmurent de vieille bouche à jeune oreille, et qui a tinté aussi quelque peu à la mienne. Il s’agit bien d’autre chose que de littérature ! » Et c’est à travers une phrase ; une phrase éclatante comme aucune autre, dans le corps de « Vulturne » (« La matière, syphilis de l’éther, ou, comme parlait plus calmement mon vieux patron, lieu géométrique des bizarreries de l’éther, noué de tourbillons et de torsions, bossué de fâcheuses protubérances, s’affaissait comme un faux calcul et se confessait fluide élastique. ») que Daumal lâche le morceau : « J’aperçois ici derrière Fargue la grande échine du docteur Faustroll : la pataphysique, que je persiste à tenir pour bien autre chose qu’une plaisanterie, a encore à parler ! » L’anachronisme est complet mais l’intuition est remarquable. À l’époque du docteur Faustroll (1897), Fargue et Jarry sont absolument brouillés et Fargue n’a jamais, à notre connaissance, cité le terme de pataphysique, fût-ce au milieu d’une liste rabelaisienne de sciences exactes ou inexactes. Mais l’expression « calme » du vieux patron, la logique mise en place et les significations afférentes, ne laissent pas de doute sur l’identité de la chose qui est, ici, visée. Et cette chose est, indubitablement, commune aux deux anciens complices. Faudrait-il alors poser, datant de l’époque de leur amitié et de leurs créations, une pré-pataphysique dont participeraient et Jarry et Fargue ? Une quasi-pataphysique d’où ils auraient tiré, ensuite, chacun leur voie propre, dont les fins seraient similaires, mais les méthodes élaborées parallèlement, dans une haineuse solidarité ? Ce serait cette quasi-pataphysique que pointerait Daumal. Ce serait de celle-ci dont auraient été tirés, par une interprétation très particulière du Texte Ducassien, hiboux et caméléons, pennes et parapluies, coups de talon ou de pied, et qui composeraient les éléments de leur voyage électrique dans les Terres Interdites. Et cette quasi-pataphysique serait indéfectiblement liée à l’usage réinterprété de l’imaginaire scientifique, allégrement épicé de tout le fond occultiste nécessaire pour en produire le plus grand réservoir de force nécessaire à plier le monde à leur caprice.

De son adelphisme même, et quelle que soit sa proie (Henri Morin, Claudius-Jacquet, Christian Beck ou autre), Jarry tire d’abord de la Force, une force peu commune le faisant basculer imperceptiblement hors du temps. Rencontrant Valens, Sengle vit deux moments de sa vie en un seul, contracte ainsi momentanément le facteur dissipateur de la force (le temps), et vit un moment d’éternité authentique. Dans cet état, il dirige les Choses avec sa pensée : prédit le tirage au sort sur Severus Altmensch et tire trois fois six aux dés. Il expérimente son influence sur « l’habitus de petits objets » et induit « l’obéissance probable du monde ». Et cela lui est rendu possible par l’acquisition d’une méthode para-scientifique ; une hérésie arithmétique à travers laquelle « sa force, expirée vers l’Extérieur, (rentre) en lui drainant l’apport de combinaisons mathématiques. » Chez Fargue aussi, la méthode poétique est orientée dans le sens de la force. Et elle produit des miracles tout aussi minuscules, dans le style du terrorisme infra-mince du Professeur Chaos dans « South Park » : « Si tu fixes sur la grève un pou de mer entre mille poux de mer, si tu ne le quittes pas des yeux, tu le fascines. Les autres s’en vont, dans un frémissement multiplié, sassés par la peur, lui reste sur place, avec son gros œil. »


Pour de simples questions de rythme biologique, Fargue fut un Valens raté ; et Jarry, cruel, de consigner : « Avant Valens, il eut plusieurs amitiés qui s’égarèrent, des faute-de-mieux, qu’il reconnut plus tard avoir subies parce que les traits étaient des à-peu-près de Valens, et les âmes, il faut un temps très long pour les voir. L’une dura deux ans, jusqu’à ce qu’il s’aperçut qu’elle avait un corps de palefrenier et des pieds en éventail, et pas d’autre littérature qu’un amiévrissement de la sienne, à lui Sengle ; laquelle fit des ronds des mois après avec des souvenirs rapetassés dans la cervelle de l’ex-ami. Il trouvait mauvais également, fervent d’escrime, qu’on eût peur des pointes et ne sût pas cycler assez pour jouir de la vitesse. Ces gens horripilaient Sengle, qui, se croyant poètes, ralentissent sur une route, contemplant les « points de vue ». » Dans « Colère », un poème qui n’est désormais pour nous que trop limpide, Fargue répondra, mot pour mot, à son vieil ami, ses attentats, son Colin-Maillard cérébral, ses références à Maldoror, et son culte de la vitesse : « Vous m’avez plombé de votre haine, de vos querelles, de vos attentats, de tout cela qui est de l’amour qui se cherche et se tord comme un ver ; vous ne pouvez pas trouver la formule, Colin-Maillard béni de gifles, vous le sentez là qui respire, et vous ne pouvez pas l’atteindre, et vous battez la semelle (…) avec ça vos propos n’amusaient pas la route, et vous vous déchiriez, fil à fil, au fond de la turbine. Pourtant, vos pierres creuses étaient posées dans un jardin, vous l’aviez belle, on vous donnait des feuilles neuves chaque matin, des feuilles fraîches comme si elles n’avaient jamais servi. Mais vous alliez trop vite, et vous n’avez rien vu. (…) Votre plainte n’est plus pour moi. Trop tard. À quoi bon, pélican, gonfler éternellement sans pouvoir l’ouvrir ton vieux parapluie nourricier ; c’est pour rien, casoar, que tu cours en boxant sous les arbres. »

C’est que l’amitié est également une question de synchronisation des biorythmes, une tentative de faire corps avec le tempo d’autrui, ce qui veut dire ne pas cesser de perdre son temps à remonter celui de l’autre quand celui-ci tombe, momentanément, en rade. À la différence de la vitesse jarryque, synthétique et assimilatrice, la lenteur farguienne, proverbiale comme ses retards, est également intrinsèque de son entreprise de résistance absolue à l’illusion du monde et à son combat contre Dieu ou la Science : « Parfois, il rapetisse le monde, pendant un temps incalculable. Il supprime un moment le temps, l’espace et la matière, jusqu’à nous rendre tous invisibles. Mais quelqu’un s’en aperçoit-il ? Car le monde reste à l’échelle. Toi, peut-être, chez qui l’adaptation ne se fait pas vite, avec tes manies, tes lenteurs, ta plasticité particulière, tes intuitions interminables. »

On connaît la théorie extrême du jeune Jarry dans « Etre et Vivre », pour qui l’idée déchoit qui se résout en acte et l’Etre est supérieur au Vivre, mais pour qui il faut cependant tuer la Pensée pour produire de la Beauté et acquérir de la puissance. Chez Fargue, par contre, « l’art ne sera là où vous saurez apercevoir la solidarité haineuse qui lie l’être et le vivre ». Dans « Broderies » encore, Fargue revient et répond à son fantôme d’ami : « Alors ? Être, ou vivre ? J’ai peur de choisir. Mais, pourquoi choisir ? » Et dans « Un désordre familier », vraiment las : « Être, à défaut de vivre. La vieille histoire… » Si Jarry, comme plus tard Artaud, fonctionne sur une opposition violente des contraires, basculant l’un dans l’autre par combat frontal, Fargue, lui, plus proche de Schreber, gomme les grandes discontinuités, et creuse la matière intermédiaire pour expérimenter l’extase poétique. Car si Ormutz et Ahriman entrent en lutte dans chaque cerveau supérieur, c’est moins par concurrence que par complicité. Les deux horizons sont semblables, mais les techniques de combat différent tant qu’elles semblent s’opposer aux yeux des guerriers fatigués. Vulpian et Aster, soit le Renard et le Corps Astral. Ou le Juif Errant et le Corps Sans Organes.

« C’est par le verbe, écrit Fargue, que je suis entré en communication avec les fantômes. » Léon-Paul Fargue rôdera toute sa poésie autour des hommes et des villes, avec sinuosité, méfiance, délicatesse, insistance. Alfred Jarry, en une vie si rapide qu’elle semble n’avoir jamais eu lieu que comme un rêve de son Être, aura renversé le monde comme une crème dans le masque de l’impossible et renvoyé la réalité à une affaire de goût. Peut-être aussi que les hommes savent toujours plus ou moins le temps qu’ils ont… Jarry mourra en 1904 et Fargue en 1947. Les dispositions à prendre lorsqu’on en a pour à peine quinze ans de production de textes ne sont pas les mêmes que quand on sait qu’on en a 70 à tirer, le corps transformé de fond en comble, le visage changé, l’errance assurée dans les labyrinthes de la ville et de la nuit, le ventre rempli de fils invisibles qui nous relient à des spectres intimes : « Je pense à eux comme à quelqu’un qu’on peut voir le lendemain, le jour même, écrira le vieux Fargue : Il va venir, il faut que je sache. Jarry, Levet, Charles-Louis Philippe, Raymonde Linossier, Ravel, qu’allez-vous me dire ? » 

Et si Jarry, mort, avait intégré le corps de son ancien adelphique ? Et si il avait infléchi le (plus si jeune) Fargue dans le sens de sa force ? On imagine le fantôme du cher et vieux Jarry, dédoublé depuis l’étoile Algol, soutenant Fargue dans ses errances noctambules dans Paris, tournant autour de sa littérature comme un renard… Peut-être aussi que les artistes n’arrivent à devenir des amis décents que dans la mort…

La dernière apparition publique d’Aster et Vulpian date à notre connaissance de 1938. C’est dans « La Grande Beuverie », où René Daumal les voit, à la suite de son maître Totochabo et de la nonne Rabelais, invités dans la même salle vide et propre, très claire – la salle d’armes sans armes d’un château féodal : « Le second personnage, au ventre ovale et mince de long poisson, ceint du blanc costume de l’escrimeur, l’œil de guêpe, la moustache de miel héroïque aux pointes peintes en vert, le fleuret démoucheté, c’était Alfred Jarry. Je l’entendais expliquer que « si les bas de ses pantalons n’étaient pas agrafés de pattes de langouste, c’est qu’il portait culottes et bas blancs » (…) Le troisième était Léon-Paul Fargue, en costume d’amiral, qu’il avait orné de nombreux galons supplémentaires ; il portait le bicorne en travers et avait remplacé l’épée par un sabre d’abordage. Il avait, tantôt au menton, tantôt à la main, une barbe arménienne postiche et, selon les moments, les courbures et les nœuds de la conversation, son visage passait du glabre au velu et du poilu au rasé comme par les phases étonnantes d’un astre humain errant. C’est dommage que j’aie entendu si peu de ce qu’ils dirent. »

Oui, c’est dommage. Peut-être qu’en insistant davantage, Daumal nous aurait fait entendre les raisons de l’éloignement de deux amis si proches et dont l’horizon fut fabriqué ensemble, ainsi que les bases pré-pataphysiques qui déterminèrent la création d’une telle science, et dont nous sommes encore loin d’avoir évalué toute la richesse. Nous aurions deviné les sources composites de leurs poétiques, les bases existentielles de leur expérimentation, le troisième corps qu’ils produisaient lorsqu’ils se rencontraient, les choses qu’ils se chuchotaient le soir, à la seule lumière du crâne qui leur servait de veilleuse, auprès des hiboux sauvages du Calvaire du Trucidé. Enfin, peut-être que, plus clair, oui, plus clair encore, nous aurions pu entendre le bruit exact du coup de pied qui faisait basculer le renard dans le corps astral. 

 Texte : Pacôme Thiellement

Images : droits réservés dans l'astral

2009/05/21

LE NON-SENS DE LA VIE

Notes préparatoires autour de « Baby Snakes » de Frank Zappa, prépubliées en 2005 sur le site Fredunzel en prévision d'un essai futur sur la « Grande Identité Zappa/Jarry » 

 

  

Comme « Uncle Meat » et « 200 Motels », « Baby Snakes » de Frank Zappa (1979) est un film dont le matériau narratif est principalement folklorique et documentaire. Mais si « 200 Motels » est un film concentré sur la problématique des tournées (indépendamment de ce que le groupe joue en concert), « Baby Snakes » est un film sur les concerts (en dehors des problématiques liées à la logique de la tournée). « Baby Snakes » est un film sur le concert comme événement ; c’est un film sur le concert comme aïôn débordant dans les deux sens du temps. Dans « Baby Snakes » : rien sur la fatigue inexorable des musiciens (à part un monologue extraordinaire de Terry Bozzio), rien sur les hallucinations momentanées, rien sur les drogues, rien sur les impressions de déjà-vu et presque rien sur les groupies (Zappa fait quelques smacks sur scène à une petite farfadette du premier rang ; cela ressort donc de l’activité publique et non de cette « seconde vie privée » qu’est la vie des musiciens en tournée). La seule « pratique sexuelle déviante » représentée dans le film est parodique. Son désir est inséparable de sa propre représentation, inséparable de sa désacralisation en tant que désir. C’est « la grande sœur de Ms. Pinky », une poupée gonflable bien laide, courtisée par Roy Estrada devant la caméra. Nous sommes donc loin du fourmillement de petites idiosyncrasies sexuelles de Flo & Eddie dans « 200 Motels », ou de celles des groupies incarnées magnifiquement par Lucy Offerall (une vraie groupie), Janet Ferguson (une fausse groupie) et Keith Moon (une pop star déguisée en groupie déguisée en nonne).

C’est que « 200 Motels » parlait de la répétition comme contenu immanent immédiatement décelable dans la pratique des tournées et qui se transforme en cauchemar (« Touring can make you crazy » ; « I think I’ve played in this place before »). « Baby Sakes » est, lui aussi, un film sur la répétition, mais sur la répétition au sens non réitératif, mais préparatoire. Le film commence d’ailleurs par sa propre répétition, et cette répétition fait partie intégrante du film. Elle s’enchaîne sur l’exécution du générique (le chant « Babysnakes », passant, en un éclair, de ses ébauches maladroites, ou de la grimace de Warren Cucurullo, à sa version définitive). Comme si le « making of » précédait le film, la répétition du morceau ouvre le morceau lui-même. Elle est incluse en lui, et lui-même est impliqué en elle comme la forme implicite, nécessaire, toujours présente, de sa substance génératrice.

Puis nous passons à la préparation du dessin animé de Bruce Brickford. Et ce qui est animé dans le dessin animé, c’est autant le dessinateur que son animation. Surprise : l’animateur parle, et explique les associations d’idées qui président aux dessins animés contenus dans le film. Les entretiens avec Bruce Bickford se poursuivent d’ailleurs tout le long de celui-ci, comme si « art » et « documentaire sur les conditions de possibilité de l’art » devaient toujours être pensés ensemble, dans un processus global et continu où la substance de l’art et les conditions immanentes de sa forme ne devaient plus être séparés dans l’entendement.

Tout ceci est l’application magistrale, en film, de ce que Zappa, au sein de Bizarre records, avait accompli en tant que producteur de disques, réalisant des albums « documentaires » comme « An evening with Wild Man Fischer » et « Permanent Damage » des G.T.O.’s (pour ne rien dire de « Trout Mask Replica » : Captain Beefheart lui aura assez reproché les côtés « documentaires » de l’album, qui en accroissent pourtant la beauté). Une des raisons de la passion documentaire du travail de Zappa est dans sa politique émancipatrice. Et celle-ci doit commencer par l’émancipation de l’auditeur lui-même. Dès « Freak Out ! », dès la chanson « You’re probably wondering why I’m here », Zappa avait annoncé la couleur. Son auditeur doit cesser de consommer passivement des disques et engager sa démarche dans une réflexion sur ce qui conditionne cette écoute. C’est cette démarche qui le rendra libre.

La valeur positive de la répétition dans « Baby Snakes » est d’arracher l’événement à son « il y a eu » afin de le recadrer au sein d’un processus global dont il est affecté et qu’il affecte en retour. L’événement de « Baby Snakes » est bien le concert de Halloween en 1977 (soir d’anomie et de célébration monstrueuse qui sied au paganisme et à l’anarchisme pragmatique de Zappa), vers lequel l’ensemble des séquences du film sont dirigées. Mais si le concert est le but de « Baby Snakes », il n’en est pas sa fin, qui est, au contraire, sa contamination dans le reste du temps éprouvé par ses participants, musiciens comme spectateurs. Zappa s’intéresse moins à l’objet du concert qu’à ses répercussions dans le temps, en amont comme en aval. Il l’étudie moins qu’il n’étudie ce qu’il transforme, à sa venue, dans le cours du temps. Il le passionne moins que ne le passionne son efficace.



« Uncle Meat » était un film qui luttait contre l’exclusion des activités folkloriques dans l’écriture officielle de l’Histoire : « donnant la preuve que pendant cette période du XXe siècle, il y avait également des gens qui ne pensaient ni ne vivaient comme les caricatures en plastique qui survivent en vue de nous représenter dans les rediffusions télévisuelles ou dans les livres d’Histoire. ». « Baby Snakes », à son tour, est un « film about people who do things that is not normal ». Le combat de Zappa contre le christianisme ou contre le capitalisme est, d’abord, un combat contre la norme. Et ce combat contre la norme est un combat contre la prédétermination de la valeur à travers la médiation du sens. Logiquement, il inclut une complète réfutation du destin, à travers une lecture positive, affirmative, de l’échec comme substance de toute vie (c’est la raison d’être du chapitre « Failure », la pièce central de « The Real Frank Zappa Book »). Ce qui s’explique ainsi : L’échec est la règle. Nous sommes sans destin. Et c’est le non-sens de la vie qui doit entrer dans nos corps et investir nos pensées. Ainsi s’explique l’affinité avec la ’pataphysique jarryque, qui donne à sa conception épiphénoménale monstrueuse une échelle à la taille de l’Univers : « One Size Fits All. »

Une pop music dont la connaissance est la plus puissante des passions doit d’abord détruire, un à un, tous les stéréotypes qui ne permettent qu’une appréciation passive d’elle-même. En l’occurrence, et en premier lieu, son principal fléau : les chansons d’amour. C’est l’objet du monologue le plus éclairant de « Baby Snakes » – repris ensuite dans le 6e volume de « You can’t do that on stage anymore » sous le titre « Is this guy kidding or what ? » – de réaliser quelque chose comme une généalogie de l’accoutumance à la chanson d’amour : une généalogie de la sentimentalité.


Car les rock stars mentent sur l’amour, et ils mentent sur l’amour qu’ils portent à leurs fans. Ils créent une dépendance affective basée sur des principes biaisés. Zappa retrouve l’esprit de Diogène quand il raille les déclarations passionnées des stars face à leurs groupies : ce « I’m in you ! » qui prélude à leur publicité. Zappa renverse la question du fan et de la star de la même manière que Sandor Ferenczi retourna la question de l’enfant et de l’adulte en psychanalyse : Ce n’est pas le fan qui est initialement fou de désir pour la star ; c’est la star qui sait très bien ce qu’elle fait en le séduisant et en profitant de cette séduction pour le baiser sans avoir à payer la dette de la reconnaissance.

Les G.T.O.’s aimées de Zappa avaient du génie car elles transformaient leur fanatisme en vampirisme. Elles n’étaient pas des stars ; elles étaient pire. Elles gagnaient ainsi une souveraineté morale sur leurs séducteurs, les musiciens, et les transformaient en proies. Elles reprenaient la monnaie de leur pièce.

« Sheik Yerbouti » commencera après cette modalité : « I have been in you », chant désacralisant répété dans une séquence magnifique de « Baby Snakes ». C’est que Zappa s’intéresse moins au lieu du concert lui-même ou à ses composantes qu’à son efficace déjà impliqué lors de ses répétitions. Ce qui l’intéresse dans la préparation du concert, c’est ce qui va en rester, et ce qui va en rester est déjà présent en amont… « Baby Snakes » insiste d’ailleurs énormément sur la naissance des choses (les tendres boutons que « Baby Snakes » métaphorisent ne sont-ils pas à la naissance du processus érogène ? Le serpent de la Génèse n’est-il pas à la naissance du processus de la connaissance ?). Le morceau-clé du film, c’est le grand monologue qui suit « Stink Foot », où Zappa corrige le récit de la Génèse. Toute son œuvre est une correction des principes fondateurs qui régissent nos vie, correction dirigée vers l’idée du bonheur.

Comme l’écrit Hölderlin : « Les dieux bienheureux sont sans destin. » En effet, ce sont toujours les héros et les hommes qui ont un destin (et celui-ci est toujours, par nature, expiatoire). Les dieux, eux, et eux seuls, sont libres. La vie philosophique est orientée vers la réalisation du bonheur à l’échelle humaine, et l’acquisition prométhéenne de cette liberté divine. Qu’est-ce qu’une vie heureuse ? Celle qui exclue le désir d’échanger la nôtre contre celle d’aucun autre. On voudrait tous changer quelque chose à nos vies. Mais nos espoirs ont toujours le goût de nos plaisirs, et ce que nous nous souhaitons ressemble singulièrement à ce que nous avons ou aurions pu avoir. C’est toujours les riches qui se plaignent de manquer d’argent. Ils se sentent pauvres à l’aune de leurs dépenses. C’est toujours les plus grands séducteurs qui se broient les nerfs sur leur plus dure conquête, qui s’épuisent sur un refus, s’escriment pour une invite. Tout ratage est relatif à une échelle de valeurs. On a raté, on est raté relativement à quelque chose. Mais ce fantasme de réussite, il aura encore fallu le construire.

L’important, dans la vie, n’est pas la vie, mais la valeur que nous attribuons à la vie et à la mort. Seul la valeur compte, et la valeur est déductible de ce que nous avons pu rencontrer comme matière à évaluation. La valeur ne s’établit qu’à travers le pacte, le contrat. Il ne faut pas placer la valeur en amont du pacte. Ce n’est pas facile, parce que c’est cette valeur qui motive la décision, et que la pleine conscience de l’aval de la valeur à tendance à restreindre nos possibilités d’action. Il faut cependant tenir à cette tension car les deux facilités (absence de valeur, comme valeur en amont) sont les deux erreurs. Il y a donc nécessité de plan, et nécessité de son immanence : continuité conceptuelle dans un Univers à une seule taille, « Project/Object ».

Certes, réaliser le non-sens de nos vies n’est pas chose facile. Et pourtant, « Baby Snakes » le prouve : tout le monde le fait, même si tout le monde ne sait pas qu’il le fait.

Le savoir, c’est commencer à être heureux.

 

 

Texte : Pacôme Thiellement

Images : Society of Motion Picture and Television Engineers

2009/05/13

LE BÉBÉ DE POLANSKI



Borges disait que tout écrivain invente son lecteur. L’idée peut s’appliquer à toutes les formes d’art, dont l’Histoire devrait toujours être une Histoire des inventions de formes de perception et une typologie des hommes auxquels elles s’adressent. Dans le cas du cinéma, depuis les subtilités du dispositif scénaristique jusqu’aux dernières décisions relatives au montage, chaque cinéaste manipule avec plus ou moins de bonheur cet espace à la fois énigmatique et violent qui sépare le film qu’il a sous les yeux de celui que percevra son spectateur. Le style d’un cinéaste, ce qui fait sa qualité et son caractère inéchangeable, c’est le spectateur qu’il invente, que celui-ci soit un spectateur incubé (comme chez Polanski), un spectateur déterminé et devant acquérir, pour l’exercice de sa liberté, la conscience de sa détermination (Kubrick) ou encore un spectateur voué à une enquête infinie (Rivette). Diriger un film, c’est induire une certaine manière de percevoir et de penser dans la tête de son spectateur.

« Rosemary’s baby » est un exemple paradigmatique en ceci que la distance qui sépare ce qui est montré par le cinéaste de ce qui est perçu par le spectateur a fait toute la saveur de sa réception. Je pense bien entendu au bébé de la dernière scène. Dans cette scène, on voit simplement un flash d’un chat en gros plan, ainsi que les remarques effrayées de Rosemary (« Que lui avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait à ses yeux ? ») À la sortie du film, tout le monde a parlé du bébé, et de la terreur qu’il était susceptible de générer. Cependant, ce bébé n’a jamais été montré.



Dans son autobiographie, Polanski prétend que cet effet de réception était prémédité. Il dit que son art poétique tient de la règle optique qui veut qu’on complète toujours la perception morcelée qu’on a d’un événement. On y introduit tous les éléments manquants pour reconstituer les images vécues. En l’occurrence, le spectateur voit la scène du bébé. Il voit le landau au milieu de la pièce. Il voit les réactions de Rosemary et de son entourage. Il entend l’information principale ; une information crainte mais attendue tout le long du film (l’enfant est le fils du diable) mais il ne voit pas l’enfant lui-même. Il imagine donc le corps de l’enfant, et c’est de lui-même qu’il créé l’image terrifiante de ce bébé monstrueux.

C’est donc l’information manquante du film, ce qui n’est pas manifesté, qui parfait le dispositif créé par Polanski. C’est un dispositif dans lequel tout est vu du point de vue du personnage principal. Un dispositif dans lequel tout est vu du point de vue de l’incubé. Pas une seule scène n’est perçue sans lui. Plus généralement, c’est le cas de la « Trilogie des appartements » : ni « Répulsion » (à part la dernière scène), ni « Rosemary’s baby » ni « Le Locataire » ne quittent leur protagoniste un seul instant. Ce qui rend imperceptible son basculement dans la folie (folie qui est, dans les trois cas, l’explication « officielle » du récit, la version rationnelle et même rationaliste de Polanski). On a beau savoir que Rosemary hallucine éventuellement son incubation, on ne peut pas le percevoir. On ne peut pas le vivre. Le spectateur éprouve la vision de l’héroïne. Ce qui rend la « version officielle » de Polanski intenable émotionnellement, et donne au spectateur les atours du fou lui-même, les atours de l’incubé. De son spectateur, Polanski fait un paranoïaque : un homme dont la vision est toujours niée officiellement, mais qui perdure sempiternellement en lui. Cela tient du meurtre d’âme ; du meurtre d’âme au sens strindberguien du terme.

Tout ceci est déjà mis en place dans plusieurs scènes du film. En particulier, le rêve de Rosemary, rêve dans lequel celle-ci tisse une histoire visuelle à partir d’informations auditives venant de l’autre côté du mur. Dans cette scène, si Rosemary voit une bonne soeur, la femme qui parle et que nous entendons est Minnie Castevet. On reconnaît sa voix. Les images du rêve de Rosemary sont créées à partir des éléments réels de la conversation des voisins. Ce rêve est le moment-clé du film. C’est le moment où le rapport du cinéaste à son spectateur se révèle. Il révèle la façon dont Polanski joue de son spectateur. Il annonce la façon dont il fera voir le bébé du diable par l’intermédiaire des paroles exprimées par les personnages comme de l’horreur apparente de Rosemary.



À cet égard, la technique narrative de Polanski est suffisamment particulière pour qu’on s’y arrête quelques instants. À partir de « Rosemary’s baby » et également pour « Le Locataire », Polanski part d’un roman auquel il reste particulièrement fidèle (si fidèle que les dialogues se retrouvent parfois tels quels, si fidèle que les noms des personnages restent inchangés). Simplement, dans l’économie du scénario, et dans la vision qu’il y ajoute (ou plutôt qu’il en retire), il pousse le caractère hallucinatoire à un degré supérieur. Ce que fait Polanski dans « Rosemary’s Baby », en ôtant de l’information visuelle et en suggérant des actes atroces mais en ne les montrant pas ; ce qu’il fait rend le récit beaucoup plus éprouvant que le roman dont il est tiré. Polanski participe de cette idée que l’horreur est d'autant plus forte qu'elle reste absente de toute volonté descriptive.

Ceci tient encore au principe de suggestion qui a une longue histoire au cinéma, mais déjà auparavant dans la littérature (Mallarmé, Jarry). Et la question de la suggestion est indissociable des questions connexes d’hypnose et de magie. L’hypnose a eu une influence essentielle dans la littérature du XIXe siècle, en particulier le « De la suggestion » de Bernheim dont des écrivains (Huysmans, Strindberg) tireront une sorte d’art poétique. On retrouve Messmer et Bernheim jusque dans le cinéma de Fritz Lang (« Mabuse »), dans le cinéma de Kiyoshi Kurosawa (« Cure »). Dans la poésie de Mallarmé ou de Jarry, il s’agit de faire naître l’image de façon indirecte, comme si l’écrivain s’introduisait à l’intérieur de la personne à qui il s’adresse et actionnait des pans nouveaux de son imaginaire. Chez Lang, Polanski ou Kiyoshi Kurosawa, il s’agit de diriger le film à l’intérieur du cerveau du spectateur, de toucher directement son système nerveux. De lui faire rêver le film autant que de le lui faire voir. 



Pour cela, il faut déjà remarquer que la relation de Polanski au texte de son film (le roman de Ira Levin, « Le Bébé de Rosemary ») n’est pas exempt d’une part importante de suggestion. On a affaire à un cinéaste hanté, dont le rationalisme explicite, officiel, est toujours contrebalancé par des effets de sens induits, des fétiches scénaristiques, des signes. Certains détails onomastiques déjà présents dans le roman font froid dans le dos. Le voisin de Rosemary s’appelle Roman Castevet. Et l’auteur comme l’acteur principal du film – Roman (Polanski) et (John) Cassavetes – fonctionneront comme un rappel homophonique de ce nom. Le Dakota Hotel dans lequel Polanski place l’action est lui aussi mentionné dans le roman (c’est l’hôtel que conseille Hutch, contre le Brandford dans lequel échouent Rosemary et Guy). Polanski hante et habite le roman jusqu’à transformer la caractérisation implicite du couple Castevet. Dans le roman, ce sont des américains du Middle-West (la femme est une grande et grosse femme débonnaire) mais, dans le film, ce sont clairement des juifs de l’Est – et Minnie a même un accent à couper au couteau. Roman et Minnie Castevet pourraient être les parents de Polanski lui-même ; tandis que Rosemary (son spectateur) est une catholique qui a passé sa jeunesse chez les soeurs. Le film devient l’enfant que Polanski (vrai diable) fait dans le dos de son spectateur (une bonne sœur).



Le résultat ultime est l’inscription de « Rosemary’s baby » dans l’histoire des films maudits. Le meurtre rituel de Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, par la Family de Charles Manson, est devenu indissociable de notre perception de celui-ci. Anton LaVey, le chef de l’église satanique de Los Angeles, prétend d’ailleurs avoir participé à l’élaboration du film comme consultant (une information toujours démentie par Polanski). En outre, non créditée au générique, Sharon Tate apparaît rapidement dans le film, de façon presque hallucinatoire, au sein de la scène de la fête. Elle a la présence invraisemblable d’un spectre. Enfin, il y aura l’assassinat de John Lennon en 1980 (dont les Beatles étaient les inspirateurs supposés de la Family de Charles Manson) alors locataire du Dakota Hôtel, lieu même du tournage du film. L’assassin de Lennon, Mark David Chapman, déclarera d’ailleurs avoir croisé Mia Farrow dans les rues du New York le jour même de son crime. Ces deux meurtres (celui de Sharon Tate et celui de John Lennon) font que ce n’est plus du tout le même film que nous voyons, et que ce ne sera plus jamais le même.

L’idée clé du film est celui d’un bébé que tout le monde voit mais qui n’est jamais montré. Ce qui veut dire faire naître le bébé directement dans le cerveau du spectateur. L’incuber de sorte que le film que le spectateur aura vu (et le diable qu’il aura croisé) sera le sien et celui de personne d’autre. Polanski nous laisse avec une expérience hallucinatoire dont nous ne pouvons rendre compte à personne, qui reste accroché à notre psyché, à nos peurs, à nos démons. Quelque temps après « Rosemary’s Baby », un film sera réalisé qui présentera à son tour un bébé, et le montrera ; mais dont personne ne sera susceptible de dire comment il a été fait. C’est « Eraserhead », film anti-subjectif par excellence, mais dont le caractère descriptif, expressif, touche également au plus près le mystère du système nerveux. David Lynch est un fan notoire de Polanski et « Eraserhead » fonctionne comme une réponse possible à « Rosemary’s baby ». On sait que Stanley Kubrick re-visionnera le film un nombre invraisemblable de fois dans le but d’essayer de comprendre comment le bébé fut fabriqué. On l’ignore encore aujourd’hui, et on l’ignorera peut-être toujours. Si le bébé de Rosemary est celui du spectateur lui-même, celui d’Eraserhead est l’enfant qu’il n’aura jamais, l’enfant qu’il ne comprendra jamais. 


Texte : Pacôme Thiellement

Images : un vrai diable

DANS LE TEMPS


   Le 4 mai 2009, au moment où je sors de Joseph Gibert, et que j’attends le bus 85 qui doit me ramener jusque chez moi, je surprend une conversation entre un clochard et un touriste. Le touriste, un quinquagénaire anglais à casquette, demande au clochard la direction vers la tour Eiffel. Et le clochard, très sérieusement, répond, montrant d’abord la gauche, ensuite la droite :

   – Dans le temps, la tour Eiffel était de ce côté-ci, désormais elle est de ce côté-là.

   – Pardon ?

   – Dans le temps, elle était de ce côté-ci, désormais elle est de ce côté-là. 

   Instant gnostique : le monde a été retourné dans la nuit. Suis-je en route vers l’éternité depuis le cinquième arrondissement de Paris ?


Texte : Pacôme Thiellement

Image : Oh well

2009/05/09

ZAPPA EN MODE GONZO

John Raby



Etant acouphéniques, faut une sacrée lumière pour que je m’aventure dans un concert sans céder à la panique de loger un aéroport de plus dans ma tronche. C’est pourquoi depuis cinq ans je n’ai pas vu une scène. Mais ce soir la lumière, c’est Zappa. Alors je me grille à l’ampoule (que dis-je: au soleil!) sans plus attendre.

Le concert a lieu à l’Antipode, salle qui porte bien son nom vu sa place, un district paumé dont le centre névralgique est un kebab nommé “Wow Kebab”. Suivant quelques chevelus pressés je découvre sur le chemin le nom de la salle entre des feuilles. Je me sens la fibre d’un explorateur. Au détour d’un tournant, machette à la main, je suis surpris par des petites étincelles. Tout ces sourires pincés, ces briquets, ces baskets qui remuent, ces roulées qui se roulent, tout ça suinte une petite nervosité qui se diffuse dans l’entrée. Une nervosité à l’opposé des vernissages: ça sent le coeur pas l’anus. Et vue la raison de cette électricité je suis pointé. C’est que je fais parti de la tribu sans jamais trop avoir pris part au cérémonial. Je découvre un monde dont je fais partis depuis des lustres sans l’avoir su.

J’entre. L’installation sonore me flippe (c’est noir, et y’a des micros, et plein d’instruments: deux vents, une batterie pleine de toms, deux guitares (électriques!), une bassiste emperruquée qui a l’air folle et un xylophone). Je réfléchis trop, je me sens partir mais « I’m the Slime » m’extirpe de ma trouille. En m’éclatant à la gueule comme dirait Pacôme au sujet de “200 Motels”, le riff provoque presto une petite marée de cheveux qui saturent l’espace, ou plutôt la sortie, comme si c’était Zappa en personne qui sonnait le dîner. Résultat des courses je ne peux m’enfuir, la marée m’empêche de filer en douce mais faut que tu te dises John que l’heure est bien trop joyeuse pour que tu te défile! Dans ce tourbillon d’excitation, partir serait dommage et très con. Tu te vois attendre le bus devant “Wow Kebab” alors que Zappa est à 200 mètres? J’enfonce alors mes boules quiès jusqu’aux molaires et mon corps entre une poubelle et le stand de verres consignés, là où les infrabasses ne peuvent m’avoir. D’ici je vois même la moitié de la scène où le leader guitariste avec son bonnet Tigrou chante le refrain. J’ai trouvé mon spot pour le show. Un très bon show. J’y bois des bières. J’ai même pleurnichouillé sur “Big Swifty” (les bières). Mais zappez le dernier tableau, revenons à Zappa.

Le show fût court mais épais. Le groupe a intégré ce que j’intitulerai faute de goût “l’esprit Zappa”, ce qui ne doit pas être de la tarte. Composés de musiciens de conservatoire, ils ont su, malgré leur discipline, intégrer l’esprit sans le singer, s’autorisant des fantaisies persos. La distance salvatrice avec l’exercice de la copie conforme était au rendez-vous (ainsi on a évité le concert virtuel à la Elvis tout près d’un kebab ce qui aurait des conséquences inconnues). Il y eût de très belles improvisations, un saxo trafiqué en direct, des guitares assurées, une direction selon la signalétique zappaïenne et plein d’autres pitreries très enlevées. La joie était là, la caricature très loin. Dans ce fouillis je retiendrai pour ma part un clou. Un petit clou de rien du tout mais qui moi, m’a cloué. Je raconte. La fin du show se fait sentir. Ca sent le bouquet final: « Eat that question » est à l’honneur, LA question qui cueille le public comme des pâquerettes prêtes à défaillir. L’ivresse est donc à son comble, je regarde ma moitié de scène ému comme tout le monde, jusqu’à ce qu’un type fasse gondoler mon champ. Ce type, avec sa salopette, sa paire de bottes, son crâne dégarni, son air de titi parisien, m’a tout l’ air d’un voisin qui s’incruste chez son voisin. Il est entré par une petite porte si bien nichée que je ne l’avais pas vue et tout de suite son attitude m’a intrigué. Il s’installe et (je crois rêver) se tape une copieuse viande en sauce tout en jetant des regards furtifs sur la scène en fusion, entre deux fourchettes… Est-ce le Canard du Jour? Ou le barbecue de Dolphy? Je n’y comprends rien. L’emphase de la musique est à son max, je suis prêt à manger mes boules quiès tandis que lui tapotte tranquillement des bottes en mastiquant bovinement son charal. Il s’amuse doucement… et se régale! Je n’en décolle pas mes yeux. Un solo survolté de sax trafiqué étire le set? Rien à faire, le type en profite pour repartir et mieux revenir… avec un sorbet, un petit sorbet rouge dans une coupelle. Il la tient entre sa main, le rikiki levé. La fin est proche et c’est cette coupelle qui est censé l’annoncer? Le type se replace et mange, tranquillement, à la petite cuillère, tandis que le final propulse nos pétales dans le Grand Wazoo. “Eat that question”… et un sorbet, visez l’écart ! La musique mange les échelles et lui suce sa cuillère! Il ne faut pas y voir une contradiction mais plutôt une extension. Et là Eurêka.

Morale gonzo?

Les reprises post-mortem de Zappa m’ont toujours laissé perplexe. Je peux difficilement croire en une quelconque magie de retour. Ca sent la mélancolie de fan. Mais grâce non seulement à la qualité de la prestation, très prometteuse, mais aussi à ce voisin venu d’ailleurs, qui a sans doute installé sa cuisine à même l’Antipode, j’ai compris que je me trompais. J’ai mésestimé la dynamique de cette musique qui, sous mes yeux, s’est emparée d’une coupelle pour mieux nourrir son affaire, mieux étirer son échelle, encore et toujours. Ainsi, grâce à ce sorbet, le concert a atteint des sommets. Car cette musique est plus que vivante, elle a encore très faim, elle vampirise le réel, suce des substances. Voir ce gueuleton poétique n’a pu que relancer mon propre appétit, et j’imagine ceux de tous les cheveux présents à cet hommage pas piqué des hannetons.

P.S: Les musiciens ne pouvant se douter d’un si infime événement (à moins de se munir de loupe), j’espère qu’ils tomberont sur ce petit texte qui leur donnera la joie d’avoir invité “paupiette” et “sorbet” dans la Continuité Conceptuelle.


Texte : John Raby

Image : Mange cette question

2009/04/24

FAIRE BEAU PLUS VITE

Sur deux albums de 1966 : « A Quick One » des Who et « Revolver » des Beatles.

Notes écrites dans la perspective d’une conversation radiophonique pour Radio Campus – Le Sens de la Vie, avec Michel, du groupe Cocosuma. 



Faire beau plus vite

C’est quoi le sujet de « A Quick One » des Who ? C’est le voyage dans le temps.

L’un des problèmes principaux des disques de pop music, c’est leur rapport au temps – ou plus précisément : leur rapport au voyage dans le temps ; leur manière d’aller dans le futur et d’en revenir. Ca paraît commun, comme problème, mais les disques de pop music, dans leur grande période créatrice, sont en grande partie évaluables à partir des éléments qu’ils ont pu intégrer des avancées technologiques de leur époque – et ils travaillent à glisser le long de cette ligne technologique qui est, d’abord et avant tout, une ligne transformatrice de temps. Et, comme l’histoire de la pop music est récente, et courte, c’est quelque chose que nous, aujourd’hui, quarante ans plus tard, nous pouvons évaluer. Parmi celles-ci, la révolution technologique qui nous intéresse en premier lieu, c’est l’invention de l’album de pop music. L’invention de la collection de chansons qui s’écoute d’un bloc, ensemble, chez soi, et seul.

Le moment de l’invention de l’album comme invention d’une nouvelle forme, ce moment où les musiciens de pop investissent l’album, donne la clé de leur démarche profondément spirituelle. Tout change à partir de ce moment-là. Sur l’album, et son apothéose, l’album-concept (qui fait de l’album la Terre Promise de la création pop : à savoir quelque chose qu’on écoute chez soi, et seul, alors que le single s’écoute à la radio, et dans un bar, ou dans une boite, et sur lequel on peut danser ou flirter). L’album, donc, c’est de la pop, non à danser ou à vivre, mais à écouter. La pop music à écouter suppose nécessairement l’apparition d’un temps d’écoute, un temps nouveau, non préétabli dans la vie de l’auditeur et qu’il doit volontairement lui consacrer. C’est un temps pendant lequel l’auditeur devient actif. Il ne consomme plus passivement de la pop music en faisant autre chose (danser, flirter) mais écoute, et intègre des éléments qui transforment son rapport au temps. C’est un temps pendant lequel l’auditeur voyage sur place. Il voyage dans le temps, dans un espace qui a été conçu de façon sonore pour le déplacer.

Ce n’est pas du tout pareil d’écouter une chanson et d’écouter un album.

D’ailleurs les premiers grands albums ne contiennent pas de singles.

Et les artistes à album n’aiment pas écrire des singles non plus.

L’album concept par excellence, c’est « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » en 1967, mais avant « Sgt. Pepper » il y a des disques qui sont déjà des albums-concepts. Ce sont des albums quasi-concepts ; des albums potentiellement conceptuels. Le plus célèbre est « Pet Sounds » des Beach Boys, le plus important (à mon sens) « Freak Out ! » de Frank Zappa & the Mothers of Invention ; et le plus injustement méconnu : « Between the Buttons » des Rolling Stones. Mais ceux qui nous intéressent ici sont « A Quick One » des Who et « Revolver » des Beatles, tous deux de 1966. 

Qu’est-ce que c’est « A Quick One » ? C’est un des deux albums quasi-concepts que les Who écriront et joueront avant de passer à l’opéra rock avec « Tommy ». Le deuxième, c’est « The Who Sell Out ». Qu’est-ce que ça vient dire, « A Quick One » ? Ca vient dire que les Who doivent traverser le temps, mais n’ont pas beaucoup de temps pour ça. C’est un court voyage dans le temps, et dans un futur proche. Ils passent de l’autre côté de « Sgt. Pepper ». Ils font un aller-retour entre 1968 et 1966. D’ailleurs la pochette ressemble à l’imagerie de « Yellow Submarine ». C’est comme si ils avaient voyagé dans le temps, vu le film et étaient revenus. La chanson « I Need You » est une réponse, agressivement amicale, aux Beatles. Le texte de Keith Moon est d’ailleurs très bizarre, mais il parle clairement des Beatles, de sa relation aux Beatles. Le problème des Who, c’est que tous les groupes sont en rivalité avec les Beatles, et tout d’abord les Rolling Stones (qui singent et dégriffent les Beatles) et les Beach Boys. Ils sont les troisième à se confronter brutalement aux Beatles, et leur technique c’est de tenter d’aller plus vite qu’eux dans le sens du beau. Pas faire plus beau, mais faire beau plus vite. 

Pour ça, pour faire beau plus vite, pour voyager vite dans le temps et revenir, les Who doivent dégager un maximum d’énergie. Cette énergie, c’est patent, est la clé de leur voyage. Donc l’accélération : c’est cette accélération à laquelle répondront les Beatles sur « Helter Skelter ». Le hard rock est une invention Who-Beatlesienne, c’est une invention des Who implémentée supplémentairement par les Beatles. Cette énergie, cette accélération permanente, on l’entend partout. Il y a dans tous leurs morceaux une fausse impression de bâclé. C’est du bâclé étudié, du travaillé pour sonner bâclé, du « faire beau plus vite » extatique. Dans l’enregistrement de « Cobwebs and Strange » par exemple, les musiciens jouent autour d’un micro unique. Le micro est posé au centre du studio, et la parade des musiciens se déplace autour de lui, comme si on devait, en écoutant, se recréer la scène pour entendre. Comme si l’auditeur devait s’imaginer être au milieu d’une parade de musiciens. Tout ça est fait très vite, mais il y a un plan derrière tout cela ; ce plan, c’est la musique comme productrice d’une scène sonore. Le disque comme support d’un voyage mental. Ca va être une des clés de la pop post-Who : la bande originale d’un film invisible, la bande originale d’un « film dans la tête ». 

Le premier morceau s’appelle « Run Run Run ». Les Who doivent courir. Après qui ? Après les Beatles et les Rolling Stones, qui ont empoché le morceau de leur époque, l’achévement de la première période de l’histoire du rock. Les Who vivent et jouent et créent en plein dans la période la plus créatrice de la pop music, et cette période est suprêmement incarnée par les Beatles et les Stones. Pas très généreusement, à deux, en mettant tous les autres groupes anglais derrière eux, à la ramasse. Parmi ces groupes parfois divins et renvoyés au rang de suiveurs (les Zombies, les Easybeats, les Yardbirds, Them, Harpers Bizarre, les Kinks, etc.) il y en a un qui ne veut pas être mis au rencard du tout, c’est les Who. Pour s’en sortir, ils doivent courir, anticiper la suite, basculer de l’autre côté de l’histoire de la pop music, et en revenir pour en rendre compte avant tout le monde. C’est le sens de « A Quick One ». 

« A Quick One » paradoxalement est un morceau long. 9 minutes 10. « A Quick One » est un album court, qui va vite, et qui finit par s’exténuer dans un morceau long.

C’est un chef d’œuvre, on peut le dire, une petite merveille – un conte, sur l’adultère et le pardon. Une de ses forces de vitesse s’exprime dans le chorus « Cello cello cello » qui remplace une mélodie qui aurait du être jouée au violoncelle. Là, il y a encore une part importante d’interactivité. L’auditeur doit entendre le violoncelle quand on dit violoncelle, et pas les voix de types qui disent « violoncelle ». Cela reprend l’idée de « Cobwebs And Strange » : celle du film dans la tête.

Ce morceau long annonce déjà les opéras rock, et d’ici seulement deux albums, avec « Tommy », les Who vont tomber dedans. Avant de tenter de remonter à la surface par du gros rock qui tache, des disques comme « Who’s Next » sur lesquels je préfère ne pas trop insister, et un film comme « Quadrophenia » que je trouve personnellement assez pénible. L’opéra rock, c’est la tombe des premiers Who. Parce que, comme les Beatles, comme les Rolling Stones, comme les Beach Boys, comme tous les grands groupes de la période créatrice de la pop music, les Who est un groupe concerné par le problème de l’identité. Ils se demandent, donc, « qui » ils sont ; c’est même dans leur nom. C’est pour ça qu’ils plongeront dans le panneau de l’opéra rock, qui, comme l’opéra wagnérien, est une méditation sur l’identité. On le verra encore plus clairement avec Pink Floyd, les gros opératiques par excellence. Mais « The Wall » est déjà dans « Tommy » : qui suis-je, quel a été, mon complexe, mon Œdipe, mon mythe, mes problèmes, mon rapport au monde. Bref : Le problème de l’identité qui s’exténue dans la psychanalyse. Et comme tout le monde le sait, la majeure partie du temps, la psychanalyse fait beaucoup, beaucoup de mal à l’artiste. On peut même dire qu’il ne s’en remet pas. Pourquoi ? Parce que la psychanalyse accroît la prédominance de la conscience. Elle renforce la conscience, alors que les états créatifs sont des états de conscience suspendue. La psychanalyse n’est qu’une des multiples formes de la police du cerveau dont Zappa parle dans « Freak Out ». Ce n’est déjà plus le problème des Beatles, qui s’arrêtent avant, dans la découverte de l’absence de moi (sur « Strawberry Fields forever »). Les Beatles sont Zen, ils sont taoïstes sur cette question. Les Who, comme Pink Floyd, vont faire de la psychologie – et vont en mourir.

On retrouvera l’esprit des Who, l’esprit de « A Quick One » longtemps dans la pop music. L’esprit des Who, on le retrouve dans le glam, on le retrouve dans le punk, on le retrouve dans le grunge, on le retrouve surtout dans le power pop : Weezer, par exemple. Mais cet esprit des Who disparaît aussi vite qu’il est arrivé : il dure le temps de deux albums, deux albums seulement : « A Quick One » et « The Who Sell Out ». Ce sont des titres qu’il faut prendre à la lettre : un truc court, et puis les Who se sont vendus. À quoi ? A la quête de soi. 

Il faut écouter les voix des Who. Ce sont des voix de tête, mais aigres, à la limite de l’harmonie. On a l’impression de voix qui s’extraient du corps. On les retrouve dans les disques des Sparks. Ces voix qui s’extraient du corps sont comparables aux images des musiciens sur la pochette, dont les chansons et les instruments s’extraient du cadre. Les voix tentent de sortir du disque comme matière. Ce qu’elles annoncent, c’est ce qu’elles ne réalisent pas – c’est le voyage astral, la sortie du corps. Le voyage astral est relativement rare et il suit cette extraction : la voix alors redevient sereine – même dans certains cris – elle redevient harmonieuse, comme la voix des sphères. La voix du corps astral, on l’entend chez les Beatles, ou dans les disques de Led Zeppelin. 


Ce lieu est la mort

« Revolver » des Beatles, c’est autre chose. C’est presque trop beau pour être un disque d’avant. Certains préfèrent d’ailleurs « Revolver » à « Sgt. Pepper », et on peut comprendre, parce que le caractère tournoyant, tourbillonnant, spiralé, de la musique des Beatles s’y trouve absolument déjà.

Avec « Revolver », avec « Tomorrow Never Knows », les Beatles inventent le disque d’après. Le vrai disque du disque d’après, c’est « Sgt. Pepper », mais « Tomorrow Never Knows » est un morceau de « Revolver » qui se situe encore après « Sgt. Pepper ». « Tomorrow Never Knows » c’est déjà le trip-hop. C’est déjà le post-rock. C’est déjà le sample. C’est déjà une sorte de « dance » tribal, ethnique. C’est avant tout, non plus une simple traversée du temps, mais une traversée de la mort. Si les Who font un voyage dans le temps, les Beatles font un voyage dans la mort. On sait l’influence des drogues sur cette musique, mais on la comprend mal, parce que les drogues ne sont pas la clé de leur voyage, c’est un simple variateur de perspective, qui leur permet de relativiser leur vision du monde et donc de voyager à travers les visions du monde jusqu’à la vision la plus extrême, pour la constitution de cet espace psychique intermédiaire – qui est un des enjeux les plus profonds de la pop music, un enjeu par lequel la pop rejoint le gnosticisme, le néo-platonisme et l’ésotérisme chi’ite. « Tomorrow Never Knows » dessine un espace – un espace intermédiaire, qui vaut pour la vie et pour la mort – le monde des images et des visions, ce que Sohravardî appelle « le monde des formes en suspens ». 

Paul McCartney dit que, après l’avoir écrit, enregistré et réécouté, il avait l’impression que « Revolver » sonnait faux. Mais « Revolver » n’est pas faux, il est presque faux, ou plutôt : il sonne presque faux. Qu’est-ce qui sonne presque faux ? C’est la dimension de la mort que le disque traverse. McCartney a peur de « Revolver » parce que le disque n’est pas un simple saut dans l’avenir, il est un saut dans la mort. Et Paul est humain : il a peur de ne jamais en revenir. Et le voilà qui hurle, comme Charlotte Lewis dans « Lost » au milieu d’un voyage de sa conscience dans le temps, incertain de sa constante (John) : Ce lieu est la mort ! This Place is Death !

 

Texte : Pacôme Thiellement

Images : La mort (tous droits réservés)

2009/03/30

APPEL A LA METAMORPHOSE DU MONDE

par Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua

 


Chers amis

Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et plus vite que les autres la souffrance et les espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives. Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.

Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre qu’elle est le résultat de l’enchevêtrement de multiples composants, des relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.

Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.

L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.

Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité maintenue dans l’altérité.

Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.

Il y a des raisons d’espérer.

L’Homme Générique de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à l’humanité. Il y a toujours en lui ces capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées, rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve. 

La crise financière et économique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à « réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.

Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser l’idée de développement.

Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis, des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées.

Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. Il en a été ainsi des religions, de Bouddha, Jésus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne, du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme à prendre à la lettre : l’aspiration à un autre monde.

Des centaines de propositions ont vu le jour, cela ne suffit pas à en faire un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire. C’est ce « supplément d’âme » que nous proposons avec les « 7 réformes fondatrices » d’une « Voie nouvelle ».

À cette fin, 7 orientations principales sont proposées : la réforme politique, politique de l’humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l’éducation ; réforme de vie ; réforme morale.

 

1 La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation

 La voie en a été tracée par des travaux successifs pour régénérer la pensée politique. Il y a plus de 40 ans Edgar Morin constatait la crise de la politique à tous les échelons. La politique en miettes trahissait la difficulté, l’échec dans la gestation d’une politique de tout l’être humain, ou anthropolitique. C’est ce dernier concept majeur qui sera développé et enrichi dans des œuvres successives .

Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément planétaire, continental, national et local.

La politique de l’humanité est planétaire et « la terre-patrie » est l’héritière concrète des internationalismes, encore en germe au sein de l’alter-mondialisme.

Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction massive.

Dans le monde global, le développement d’une conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire, sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur le développement de la conscience planétaire.

C’est aussi à l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette notion ou développer l’idée elle-même. 

Sa carence tient à son noyau exclusif technico-économique fondé sur le seul calcul. Le développement technico-économique est conçu comme la locomotive qui doit forcément entraîner démocratie et vie meilleure. La réalité est plus ambivalente. C’est aussi la destruction des solidarités traditionnelles, l’exacerbation des égoïsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains et culturels. En effet, le développement tel qu’il est pratiqué s’applique de façon indifférenciée à des sociétés et cultures très diverses, sans tenir compte de leurs singularités, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y compris chez les peuples que l’on réduit à une vision analphabétisme alors qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles. 

Le développement repensé doit respecter les cultures et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.

La politique de réforme de la civilisation concerne toutes les parties du monde occidentalisé. Elle s’exercerait contre les effets négatifs croissants du « développement » de notre civilisation occidentale, viserait à restaurer les solidarités, re-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme de vie.

Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.

Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.

 

2 les réformes économiques

La débâcle financière, la récession économique, les plans de sauvetage du crédit, condition permissive du capitalisme, la protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de dépenses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde désormais pleinement capitaliste à essayer de le remettre sous contrôle, à placer « un pilote dans l’avion ». Simultanément à notre réunion et cet appel, le G20 se réunit. Nous verrons ce qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu à somme nulle, chacun protégeant son économie et se gardant que les partenaires en bénéficient.

Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. La récession crée du chômage, mais elle est aussi prétexte à licenciements pour, dans le cadre d’une compétition féroce, réduire les dépenses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont pas frappés subitement par la grâce de la nuit française du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les défenseurs. Il faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussée des forces sociales dispersées dans le monde, pour donner un sens aux mesures et ouvrir une nouvelle voie, établir une institution permanente, sorte de conseil de la sécurité économique, chargé des régulations de l’économie planétaire et du contrôle des spéculations financières.

La sortie du modèle énergétique actuel est le grand chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pétrolières, mais de la détérioration de l’environnement, du changement climatique dont il est vraisemblablement une des causes. On ne sous-estime pas le mouvement de recherche et développement d’amélioration des rendements énergétiques et des énergies renouvelables, mais le principal tient à la réforme du modèle de développement et à celle du mode de vie.

Il faudra faire face aussi à un autre défi mondial : nourrir l’humanité. Bien que le boom démographique se soit atténué, il n’en demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandémie mondiale- 9 milliards d’êtres à nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dégâts dans les pays qui ont industrialisé leur agriculture ? L’irrigation, qui consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource rare ? Par la modification génétique des organismes, avec les interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des paysans par les monopoles ?

Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de l’énergie, et que le reste compte moins.

Il faudra que la communauté internationale fasse des choix clairs. 

Quel autre modèle est envisageable ?

D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux

Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose

 

3 Réformes sociales 

Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques, techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement par les inégalités du PIB entre nations et par personne.

Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. Les différenciations ont grandi avec la mondialisation. Le Tiers-Monde des années 60 a volé en éclats. L’économie pétrolière a donné une rente de situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel à des migrants, corvéables et rejetables. La Chine, virée au capitalisme sauvage, réalise l’accumulation primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percée industrielle pour les biens manufacturés, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression sur les salaires des pays développés. Le problème est devenu la répartition du profit à l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie dans les PVD sans altérer celui des pays développés et résorber les inégalités partout ? Comment faire converger des forces sociales défendant leurs revendications nationales dans un ensemble plus vaste dominé par les firmes multinationales ?

Nous pourrions en Europe fournir de premières réponses. L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalité, sont d’autres chantiers.

Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population, et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec le problème sociétal. 

Les réformes économiques et sociales sont en relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.

 

4 réforme de la pensée 

Il est difficile de penser le présent de la crise planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à renoncer à sa compréhension et à l’action.

La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos modes de pensée doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux.

Pour dominer la complexité du monde, le système de pensée doit être complexe.

Si nos esprits restent dominés par une façon mutilée, incapable de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité, si la pensée philosophique reste enfermée dans des jeux de dentelle, alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, destins, de la relation individu-société-espèce, mais aussi celle de l’ère planétaire, peut opérer le diagnostic de la course de la planète vers l’abîme, et définir les orientations qui permettraient de donner un fil directeur aux réformes primordiales.

En bref, seule une pensée complexe peut nous armer pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et anthropologique.

 

5 Réforme de l’éducation 

Elle est peut-être la condition permissive de tout le reste.

L’éducation forme un guide d’existence, individuel et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de l’évolution des sociétés.

La transmission de connaissances ne met pas à l’abri des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances, des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son contenant.

Les principes d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre. Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.

L'enseignement doit contribuer, non seulement à une prise de conscience de la trinité individu-espèce-société, et ce qu’elle implique comme comportement vis-à-vis des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté terrienne.

 

6 La réforme de vie 

C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes. 

Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires que ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.

La recherche d’un art de vivre est un problème très ancien abordé par les traditions de sagesse des différentes civilisations et en occident par la philosophie grecque. La réforme de vie vise à régénérer l'art de vivre en art de vivre poétiquement. Elle se présente de manière particulière dans notre civilisation occidentale caractérisée par l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie donnée au quantitatif… Civilisation qui régit aujourd’hui sur la planète apportant non seulement ses indéniables vertus mais aussi ses moins indéniables vices et dégradations qui se sont révélées dans le monde occidental d'abord et qui déferlent à présent dans le monde entier.

L’homme vit aujourd’hui dans une « Technosphère ». Et il en fait partie intégrante. Malgré l’essor récent des biotechnologies, c’est la civilisation mécanique qui domine depuis la révolution industrielle du 20 e siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est le maître, et, avec lui, les cadences de travail, la réduction des temps alloués et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la compétitivité et du profit à court terme. Les nouvelles technologies de l’information, potentiellement libératoires de la communication personnelle, deviennent une tyrannie avec le téléphone portable, la perte de liberté qui s’ensuit quand tout individu peut-être suivi voire traqué n’importe où. Ainsi, la combinaison de l’évolution de la civilisation industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions du travail et du profit, provoque une mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanéité. Le culte de l’urgence conduit à une société malade du temps, et qui perd le temps de vivre. Elle se défend en revendiquant du temps libre.

La société en devient consciente et réagit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration à « une vraie vie » se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-être physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes, aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels étouffés dans une civilisation vouée aux besoins matériels, à l’efficacité et à la puissance. 

La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à travers l’aspiration à une autre vie, le renoncement à une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie visant à mieux vivre avec soi-même et autrui, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi-même et le monde. Cette aspiration à vivre "autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste à des recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poésie de la vie, amours, fêtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces éléments qui, séparément, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre civilisation. Le dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le besoin d’autonomie est lié aux besoins de communauté, la poésie de l’amour est notre vérité suprême.

La prise de conscience que « la réforme de la vie » est une des aspirations fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider à ouvrir la Voie.

 

7 La réforme morale 

Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le mépris, la haine, l’aveuglement sur soi-même et sur autrui sont notre quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste des relations humaines.

Nous retombons là sur une préoccupation très ancienne puisque les principes moraux sont présents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale laïque. Mais les religions qui ont prôné l’amour du prochain ont déchaîné des haines épouvantables, et rien n’a été plus cruel que ces religions d’amour.

Il semble donc évident que la morale mérite d’être repensée et qu’une réforme doit l’inscrire dans le vif du sujet. La réforme morale nécessite, d’abord, l’intégration, dans sa propre conscience et sa propre personnalité, d’un principe d’auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse.

Si on définit le sujet humain comme un être vivant capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au centre de son monde, il s’avère que chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je » à ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute autre personne ou considération et favorise les égoïsmes. Dans le même temps, le sujet porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilité de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres » (famille, amis, patrie), et qui apparaît dès la naissance où l’enfant ressent un besoin vital d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un nous, et il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractérisé par ce double principe, un quasi double logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour... Tout, dans notre civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire est partout présent, inhibé et dormant, et il peut se réveiller. C’est donc ce logiciel qui doit être développé.

Il faut donc concevoir également une éthique à trois directions, en vertu de la trinité humaine : Individu-société-espèce, les trois en interrelations permanentes.

Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société, c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité terrestre.

L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience d'appartenir à l'espèce humaine.

À partir de cela s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire : établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.

En conclusion : limites et possibilités

Les réformes sont interdépendantes. Les réformes morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus que leur somme.

Ceci est une énorme potentialité, mais nous devons aussi être conscients de leur limite. Homo est non seulement sapiens, faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens… On ne pourra jamais éliminer la capacité délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au demeurant, la normaliser, la standardiser, la mécaniser…) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de l’harmonie permanente, du bonheur assuré.

Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur.

Revenons au point de départ : nous allons vers l’abîme. Mais il y a des milliards de chrysalides végétales, animales, humaines qui sont en métamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais conditionnées à leur environnement. Concernant l’humanité des forces, encore virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abîme comme la métamorphose ne sont pas fatals.

La Voie des sept réformes proposée ici nous semble la seule susceptible de régénérer assez le monde pour faire advenir la métamorphose, pour un monde meilleur.

En faire une réalité suppose la mobilisation de tous ceux qui y aspirent, en un véritable

Mouvement pour la Métamorphose du Monde.

http://paskua.blogspot.com/2009/03/la-metamorphose-du-monde-par-edgar.html


Texte : Edgar Morin, Pierre Gonod, Paskua

Images : Paskua

2009/03/24

LE VIEUX DU MANGUIER

Dixième opus - Jonathan Bougard


- Ecoute, écoute ma chanson… Si tu avances pourras-tu revenir ? Ecoute, écoute ma chanson…

Cette voix déformée qui résonnait, se pouvait-il que ce fut enfin Circé ?

- Circé mon amie, où te caches tu ? Pour toi, j’ai capturé deux baleines. Je chemine en les portant sous le bras, à ta recherche.

- Je ne suis pas Circé. Je suis un mutant répondant au nom de Gédéon, et je n’ai que faire de tes baudruches. Si tu ne retrouves pas Circé elle va tomber du haut de la falaise… Le brouillard va se lever… Le brouillard va se lever…

- La falaise ? Quelle falaise ?

- Dans le tableau, voyons…

Je restais sur place, face à l’estampe. J’empoignais le cadre, mais il était solidement fixé à la cloison. Je ramassais une barre de fer qui traînait par terre, et je commençais à en asséner de solides coups dans le mur. Ca vola en éclats comme de la paille. J’arrachais le cadre. Par le trou ouvert je découvrais le paysage qui avait servit de modèle à cette estampe. A la place de la courtisane se tenait Circé. Je passais de l'autre côté, le cadre sous le bras. De l'autre côté on pouvait voir le ciel. Et à la place du dédale dont je sortais, il y avait un lac. Quand je suis arrivé à sa hauteur Circé a mit le doigt sur ses lèvres. Signe de surtout pas dire un mot. Elle m’a prit le cadre des mains et l’a jeté dans le lac. Il flotta un moment avant de sombrer. Le ciel orageux s’est soudain dégagé. Un vent chaud s’est levé. Elle m’a prit la main et on est partis sur un sentier élastique sous nos pas. Nous avons marché jusqu’à un petit bois, presque au sommet de la colline. J’ai trébuché sur une racine.

- Repos ? Proposa-t-elle. Puis elle poussa une sorte de miaulement.

Nous avions devant nous un village indigène. Je me suis allongé sur le ventre et j’ai enfoncé mon visage dans l'herbe pour en  chercher la fraîcheur. Alors elle s’est blottie contre moi.

- La tradition orale raconte que le grand lézard bleu a disparu ici. Ce qui fait que la colline est sacrée. On y est sujet au vertige et à des visions. On y fait des offrandes. Il faut immoler deux coqs si on a des soucis. Quant on veut prospérer, on vient solliciter les services du sorcier. Quant il y a un litige, on vient. La pierre sacrificielle se trouve dans une grotte, derrière la colline. Des buissons cachent l’entrée. Viens, je vais te montrer. Dit-elle.

 Je l’ai suivie jusqu’aux buissons. Absolument impossible de découvrir l’entrée de ce haut-lieu pour un œil non exercé. On entendait des chauve-souris dans la grotte. Au fond il y avait un tas de bûches, des pierres, du sang, un poulet et une chèvre égorgée.

- C’est un lieu de sacrifice. Quant on n’est pas initié on ne doit pas voir les fétiches. Ce qu’on appelle le patrimoine culturel à la douane. Dit-elle.

- Plus d’infos. Demandais-je.

- Ils s’enduisent d’ocres, de rouges, de jaunes, de bruns et de blanc. Une fois peintes, les filles vont danser sous des acacias blancs. Danses rituelles. C’est très très chaud. Ils attribuent des vertus de protection contre les mauvais esprits aux couleurs. Ils passent des semaines à se dessiner des motifs sur le corps. Ce sont les femmes qui choisissent l’homme. Elles se moquent que ce soit un homme puissant qui possède cinq cent chèvres où un crève la faim. Ce sont les peintures le critère déterminant. Dès lors qu’elles peuvent gambader, aller et venir, on envoie les fillettes chercher de l’eau et du bois. Il leur faut courir les plaines désertiques pour revenir le soir avec une charge importante de bois sur le dos. A la puberté, on les scarifie. Elles perdent beaucoup de sang. Avec leur sang on prépare des mixtures qui immunisent contre les maladies. Les tribus qui boivent le sang sont immunisées contre le sida. Les sorciers ont le vaccin contre le sida. Du coup les gros laboratoires pharmaceutiques américains emploient des mercenaires pour les éliminer. Mais les mercenaires disparaissent. Les sorciers sont trop forts pour eux…

- Méchant… Commentais-je.

Nous sommes ressortis et nous avons fait quelques centaines de mètres jusqu’à un bâtiment avec une porte en fer et qui ressemblait à un transformateur électrique. Elle voulait me montrer une construction à étage, mélange de terre cuite et de paille. Derrière la mosquée.  Pour aller sur la terrasse, il fallut escalader des bouts de bois qui saillissaient. C’était un petit soldat bien initié à ce type de manœuvre, mais je dus l’aider. Une fois sur la terrasse, elle se mit à se gratter la tête.

- Je crois bien que j’ai attrapé des poux quelque part. Dit-elle. Elle se mit alors à rire nerveusement.

- Va falloir te raser la tête. Répondis-je. Ca lui a pas plût. Elle est devenue hystérique…

- Toi tu comprends vraiment rien ! Depuis le début tu comprends rien ! En plus t’es même pas joli ! Je peux plus supporter ça ! Connard ! Merde ! Chié !

- Salope… Répondis-je doucement… C’est sortit tout seul…

Elle s’est mise à pleurer…

- Hé ben tu sais quoi ? T’imagines même pas ! Je préfère pas te dire, ça serait trop dur pour toi…  ! Non mais… Tu seras mon caniche toi… Mon valet… Je te jure que je te ferais bouffer mes pots de chambre !!!

Elle a continué sur ce ton, et là j’ai quand même compris. De voir les choses comme elles étaient vraiment, du coup elle me faisait pitié… D’en être déjà là si jeune… J’en dépassais mon propre ressentiment. Je trouvais plus rien à dire. Tout ce scandale avait fait trop de bruit. Les indigènes du lieu sont apparus, nous ont entourés. Ils avaient leurs outils agricoles à la main. Le soleil couchant tapait sur leurs corps peints. Nous étions comme aux premiers jours du monde. Circé continuait de vitupérer.

- Sorcière ! Tu pues comme une rose de viande ! Dit celui qui la frappa de sa fourche.

Il se fit un grand silence. Circé se cassa en deux. Le guerrier s’inclina en maintenant le manche de son outil. Deux pointes saillirent du rein droit de la poétesse. Elle poussa un râle déchirant et la vie quitta son corps. Avec un cri triomphant le guerrier envoya le corps voler dans l’espace. Les autres avaient fait cercle autour de nous et ils éclatèrent de  rires. Un adolescent armé d’une faux en frappa deux fois la dépouille. Son ventre s’est ouvert et ses intestins se sont répandus. Les rires redoublèrent et je me joignis à eux. En fait, au point où ça en était il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Parmi eux il y avait un géant intégralement nu et peint en jaune, au visage recouvert d’un masque de Mickey Mouse. Lui ne riait pas. Il fixait le corps horriblement mutilé. A un moment donné il a crié quelque chose dans son dialecte.

- Sibani topa topa !!!

Les rires ont cessé. Ils ont tous observé une minute de silence. Puis le géant s’est approché du corps qui commençait à grouiller de mouches. Il se mit à lui parler tout doucement. Ca dura longtemps. Il ferma ses paupières et coupa une mèche de ses cheveux. Il me montra du doigt et les autres m’ont poussé jusqu’à lui. Il plongea l’index dans une plaie profonde et m’écrivit quelque chose sur le front avec le sang chaud. Ensuite, de la mèche de cheveux, il me tressa un bracelet autour du poignet gauche. Il empoigna son grand couteau, ouvrit la jeune poitrine et en retira un cœur qui palpitait encore. Avec une facilité confondante. Il présenta l’organe au soleil avant de relever son masque sur le haut de sa tête. Je vis qu’il n’avait plus de visage. Juste une tête de mort. Il mordit dans le cœur. Puis me le présenta.

- Manger. Petit Jésus ça. Recette vie éternelle. Dit-il.

Et il éclata d’un rire terrible. Je riais aussi.

- Si tu veux que je mange ça va falloir que tu me le cuises. Et aux petits oignons. Répondis-je.

Là, tout le groupe à explosé. Une rigolade pas possible.

- Bon à toi. Dit le géant. Il remit son masque en place et posa un bras sur mon épaule. On a fait quelques pas vers les autres.

- Bon à lui. Bon à le gars. Déclara-t-il.

Le soleil tapait fort sur cette terrasse. On est descendus s’asseoir à l’ombre d’un grand baobab, abandonnant Circé au bourdon des mouches. De partout déboulèrent des enfants magnifiques et pleins de vie. De sa musette, le géant à la tête de souris tira une pipe de terre qu’il bourra d’herbe. Il tira une longue bouffée et ne recracha pas la fumée. Puis me tendit la pipe et le briquet. Je tirais une bouffée et j’essayais de garder la fumée dans mes poumons. Mais la brûlure est devenue insupportable. Je me mis à tousser comme un asthmatique. Les rires sont repartis de plus belle.

- Vous les français, vraiment vous êtes pas des hommes alors. Commenta tristement le géant.

L’herbe commença à faire son effet, et je prêtais attention à une foule de détails tout à fait pittoresques. Nous étions près d’une rivière, et dans l’herbe verte et touffue, un chaton se promenait. Il n’avait pas le même air que les chatons que j’avais pu voir jusqu’alors. Beaucoup plus furtif. Ce petit être tigré avait vraiment l’air d’un lutin… Je ne décrochais plus un mot. L’horrible constatation s’imposait : Circé n’écrirait plus jamais rien du tout. Je ne la ramènerais pas à Gorée d’où elle s’était enfuie pour grossir la foule des enfants livrés à eux même.  La pipe tournait de main en main. Mon regard se fixa sur le jeune qui venait de prendre la vie de Circé, et une pensée s’imposa.

- Quoi tu penses ? Me demanda l’homme au masque.

- Il doit mourir. Répondis-je.

Tous les regards se rivèrent sur moi.

- Pourquoi ? Demanda le géant. La fille ne valait rien. Méchante fille. Rien de bon. Cœur goût de chèvre. Très mauvais.

- C’était pas de sa faute. Pas de chance. Affirmais-je.

- Gé ! Alors faut demander à le vieux. Déclara le géant. Bé, va chercher le vieux ! Ordonna-t-il à un enfant. L’enfant couru jusqu’à un grand manguier qu’il escalada. Il en redescendit avec un petit homme massif aux longs cheveux blancs et à la taille drapée d’une pièce de tissus rouge. Tout le monde s’est levé et se mit à parler en même temps. Le vieil homme est venu vers moi. Il s’inclina et je lui serrais la main.

- Alors c’est toi qui a accepté le cadeau de l’abeille. Dit-il avec un sourire plein de malice.

- Un cadeau ne se refuse pas. Répondis-je.

- Moi, je mange le miel mais les abeille, je les écrase.

Il s’est ensuite entretenu avec le géant. Ils parlaient dans leur dialecte, mais faisaient de si grands gestes que je parvenais à peu près à suivre. On est tous retournés sur la terrasse. Devant le corps le vieux a ordonné qu’on lui amène le coupable. Mais le jeune s’était enfuit et il demeura introuvable.

- On va transporter la fille dans une maison. On la veillera cette nuit et on l’enterrera demain. Je vais demander au charpentier de faire une grande croix. On peindra son nom dessus. Je te jure que le garçon sera puni. Ici, les jeunes sont bêtes. Très bêtes. C’est l’esprit de groupe. Dès qu’ils sont dix, ils deviennent des chiens. C’est comme ça. Le monde entier veut ça.

Il m’a invité à boire un thé et ça à duré toute l’après-midi. De toutes jeunes filles nous servaient de délicieux petits gâteaux, tandis que le vieux racontait des histoires croustillantes. Plus tard elles nous ont servit du riz avec du poulet très pimenté et des légumes. Plus tard encore, la nuit tombée, on est sortis et on a marché jusqu’à une grande case située en dehors du village. Deux guerriers équipés de fusils automatiques en gardaient l’entrée. A notre passage, ils se mirent au garde-à-vous. Au milieu de la première salle, il y avait la femme lézard. Une adolescente accroupie devant une cruche, un coq attaché par la patte à une ficelle nouée à sa cheville. Dans la cruche, il y avait de l’huile pour s’enduire le corps. La femme lézard était nue, le corps tout bosselé par des centaines de scarifications, très fine, avec un long cou gracieux. Sur un mur blanc, encadré, un portrait de Chaca, roi des zoulous. Par terre, chancelaient des centaines de petites bougies parfumées. Et au fond, à même le sol de terre battue était entreposée une dizaine de mètres cubes de haschisch. Le vieux à marché jusqu’au centre de la pièce et s’est assis. La femme lézard a bourré une pipe d’un mélange spécial, l’a allumée et l’a tendue au vieux. Le vieux a tiré une longue bouffée, lui à rendu son ustensile et a marché jusqu’au fond de la salle, où se trouvait encore une porte. La jeune fille me fit signe de la rejoindre. Je marchais jusqu’à elle. Elle a baissé les yeux avant de me bourrer une pipe du même mélange spécial qu’elle avait offert au vieux. Je tirais une longue bouffée et marchais jusqu’au fond de la salle. Dans cette autre salle, plus petite, il y avait beaucoup de tentures et de la broderie sur les murs. Circé était allongée sur une sorte d’établis, couverte d’une pièce de tissus blanc. A ses pieds un gros boomblaster diffusait une radio évangéliste. Dans un coin était remisées quatre petites presses destinées à extraire la résine des têtes de marijuana. Le vieux était assis par terre et chantait quelque chose de triste. J’ai été m’asseoir à ses côtés et me mis à chanter avec lui. Au bout d’un moment le vieux s’est endormis. La radio diffusait des airs de gospel tout en sonorités jamaïcaines. Je fixais depuis longtemps Circé. A un moment donné elle se redressa sur les coudes et plongea ses yeux dans les miens. Je lui souriais, et elle me rendit mon sourire.

- Vous pouvez venir me voir. Dit-elle.

Je suis resté figé sur place. Vraiment, je ne trouvais rien à lui répondre.

- C’est quoi cette musique ? Demanda-t-elle.

Je restais silencieux. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas quoi faire.

- Change le poste. Mets la cassette. Ordonna-t-elle.

Je me suis penché sur le boomblaster. Comme c’était un vieux modèle, j’ai mis un moment à mettre la cassette. Et pendant ce temps là, elle devenait hystérique. Elle se tortillait sur sa couche, toute excitée.

- Vraiment un idiot. Dit-elle.

J’ai appuyé sur le bouton. Circé est retombée, inerte. Sa voix a résonné, mais déformée.

- Il y avait ce fait objectif incontestable : la lumière. Comment est-il possible d’en sortir ? Toute petite, le soleil me faisait peur. Tous ces soleils autours desquels gravitent de gentils petits mondes trop confiants… Avocat à la cour d’appel de B. mon père était distant comme la lune. Rien ne me semblait plus beau que la longue robe noire qu’on le voyait porter sur la photo encadrée dans le vestibule. Quant à ma mère, elle me faisait peur. Elle me terrifiait. Jalouses, mes grandes sœurs étaient méchantes avec moi. Surtout Charlotte. Une fois, alors que j’étais encore toute petite, elles sont venues toutes les trois avec une grande paire de ciseaux et se sont penchées sur mon berceau. Elles disaient qu’elles allaient me couper le nez. Quand notre mère fit irruption dans la pièce, Charlotte déclara qu’elles jouaient au coiffeur. Ma mère trouva ça très bien. J’ai comprit que je ne serais jamais chez moi dans cette maison. Plus tard, je restais cachée des heures dans l’espace noir qui se trouvait sous l’escalier, tandis qu’elles me cherchaient partout dans la maison. Une fois, j’ai passé toute la nuit ainsi, dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille. C’est là que le clown est venu pour la première fois. Il ne portait pas de nez rouge, pas de maquillage, c’était un monsieur très sérieux, mais j’ai tout de suite comprit que c’était un clown. Autour de lui flottaient des cœurs noirs et des fleurs noirs. Le clown disait des choses étranges qui apaisaient mon cœur affligé de solitude. De ses paroles mielleuses, je dirais qu’elles validaient ma défiance envers la lumière. Il y a une solidarité plus forte qu’ailleurs dans le mal… Pour mes huit ans, mon père consentit à m’abonner à la bibliothèque municipale, et j’y passais tous les mercredis après-midi. Je délaissais vite la salle de lecture des enfants pour celle des adultes, voisine. J’étais devenue cette jeune lectrice de Balzac déconnectée des jeunes de son âge. Un jour, un jeune homme est apparu. Il avait l’air de sortir d’une fresque de Botticelli. Un visage fin et des manières délicieusement précieuses. En elles, je retrouvais complètement celles du clown. Il n’était pas de prestidigitateur plus habile de ses mains que lui. Il a longtemps inspecté les rayonnages avant de choisir une édition anglaise de Shakespeare.   

 

                                          A MIDSUMMER NIGHT DREAM.

 

Je le regardais lire, fascinée. Lorsqu’il s’est levé, je l’ai suivi. Dans la rue, il marchait sans regarder les gens, comme perdu dans ses pensées. Il est entré dans un supermarché. Mon cœur battait la chamade. Je me suis décidée à entrer aussi. J’ai couru à sa recherche dans les rayons déserts. Je l’ai trouvé en train d’étudier l’étiquette d’un bocal d’olives. J’ai marché jusqu’à lui et je fis mine de m’intéresser aux boites de conserves. Il m’a regardé, et il a tout de suite comprit que je l’avais suivi.

- Je vous aime. Bredouillais-je.

Ses sourcils se froncèrent et il s’est gratté la tête. Il ne répondit rien. Face à son silence, je mesurais toute l’inopportunité de mes paroles. Il a prit trois bocaux d’olives et est partit vers la caisse, comme s’il ne s’était rien passé. J’ai fondu en larmes. Je suis retournée à la bibliothèque où mon père m’attendait. J’avais une heure de retard. Pendant deux ans je n’ai pas manqué un mercredi à la bibliothèque. L’homme aux olives n’est jamais revenu. C’est un peu à cause de ça que j’ai commencé à écrire des poèmes… Une graine, pour germer, a obligatoirement besoin de lumière. Même une mauvaise graine.

 

Bientôt je suis devenue folle de comédies musicales américaines, et j’ai obtenu de ma mère qu’elle m’inscrive à un cours de claquettes au conservatoire. Mes parents avaient divorcé, et mon père refaisait sa vie à Lyon avec une petite jeune. Je ne vivais plus qu’entourée de présences hostiles. Au conservatoire, en découvrant le visage de mon professeur de claquettes, j’ai manqué m’évanouir. C’était l’homme aux olives et il n’avait pas changé d’un cil. Mon mystérieux clown n’était rien d’autre que le fils du directeur du conservatoire. L’abondante littérature que j’avais consommée depuis notre dernière entrevue m’avait transformée en jeune fille capable d’attirer son attention. Je me suis révélée brillante, la meilleure du groupe. Et, le troisième soir, je suis passée à l’action. A la fin du cours j’ai attendu que tout le monde ai regagné le vestiaire pour lui demander si je pouvais m’entretenir un moment avec lui en particulier.

- C’est à quel sujet ? Me demanda-t-il avec une espèce de méfiance extrêmement avertie.

- Je souhaiterais quelques éclaircissements sur le dernier step que je ne suis pas sûre d’avoir très bien compris, et je me suis laissé dire que vous êtes l’homme de la situation. Lui répondis-je d’une voix que je voulais particulièrement enjôleuse.

- L’homme de la situation… Répéta-t-il. Je n’en suis pas si certain… Enfin, vous avez l’air très douée. Dans la mesure de mes moyens, naturellement, je suis disposé à éclaircir tout ce que vous voudrez.

- Vous, vous allez avoir droit à un bonus. Murmurais-je.

- Comment ?

Je me passais ostensiblement la langue sur les lèvres. Evidement il était assez intelligent pour savoir quoi dire.

- Vous vous écartez du sujet, mademoiselle. Papa maman doivent certainement vous attendre. Ce n’est pas bien de les retarder ainsi.

- Personne ne m’attend. Et il n’y a personne à la maison, ma mère est à la campagne avec mes sœurs. Je rentre à pieds. Je ne suis plus une enfant.

- Et… C’est loin chez vous ?

- Saint-Michel.

- Bon, je veux bien faire un détour pour vous raccompagner. On étudiera le dernier step chez vous. Dit-il du ton neutre d’un chirurgien qui vous annonce l’urgence d’une opération très invalidante.

- J’ai hâte de voir ça.

Il a fermé à clé la salle, et nous sommes sortis par une petite porte.

- Où est votre voiture ? Demandais-je.

- Qui a dit que j’avais une voiture ?

On a marché jusqu’à un Vespa bleu clair cadenassé à un panneau signalétique. Quant il a sortis la clé de sa poche, j’ai eu peur.

- Mais je n’ai pas de casque ! Dis-je.

- Moi non plus. Répondit-il.

- Non, j’ai peur !!! Je suis jamais montée sur un scooter !!! C’est très dangereux !!! On peut se casser la figure et rester paralysé toute sa vie !!!

- Pas si tu t’accroches bien à moi.

J’ai prit mon courage à deux mains et suis montée derrière lui. Il a poussé un grand cri en démarrant. Je me suis collée à lui. Le trajet passa comme en rêve. Il s’est garé un peu à l’écart et on est montés en silence. Une fois la porte de l’appartement désert refermée sur nous, on est enfin passés à l’action… Ensuite on a continué à se voir sur le coup de cinq heures dans la chambre de bonne qu’il occupait. Très curieux de tout, il me posait des tas de questions. Lorsque je lui ai raconté que ma sœur Charlotte répétait une pièce au conservatoire, ça lui inspira un curieux défi.

- On ne peut pas continuer à se voir comme ça. Je vais devenir le petit ami de ta sœur. Ca sera beaucoup plus simple. Dit-il.

J’ai trouvé l’idée épatante. Moi je détestais Charlotte. Depuis que j’étais toute petite on se faisait la guerre. C’était un sacré bon tour à lui jouer.

- Je te préviens, elle change de mec comme de chemise.

- Tant mieux, ça n’en sera que plus simple.

- Je compte sur toi pour la faire tourner en bourrique.

Dès le lendemain il a été assister à la répétition. Charlotte travaillait un monologue au terme duquel il applaudit chaudement. C’était la première fois qu’un truc pareil arrivait à la théâtreuse. Ca lui a fait tourner la tête évidement. Après la répétition il a été la rejoindre à la buvette. Avec des fleurs. Il l’a complimentée. Il a été bien obséquieux. Il a proposé d’aller boire du champagne. Deux heures plus tard il la ramenait dans sa chambre de bonne. La semaine suivante il débarquait chez nous. J’étais en train de me prélasser devant la télé, à moitié nue sur le divan. Charlotte m’a demandé ou était notre mère. Je lui ai tiré la langue. Elle m’a balancé une godasse et ils ont été s’enfermer dans sa chambre. Dans son dos, il m’a fait un signe du pouce. Jamais je ne m’étais sentie aussi puissante. J’étais à l’école lorsque Charlotte présenta Pim à l’homme aux olives. Une semaine plus tard, il est passé à l’action suivante et lui a fait cette déclaration pas piquée des hannetons que nous avions imaginé ensemble :

- Charlotte, je suis désolé mais depuis que j’ai vu ta mère je n’arrête pas de penser à elle. Je n’ai jamais ressentis pour aucune femme ce que je ressens pour elle. Ma décision est prise. Je vais la demander en mariage. C’est sérieux. J’ai de la sympathie pour toi mais tout est fini entre nous. J’espère que tu comprendras ce qui arrive.

Charlotte a piqué une crise et puis s’est calmée. Le soir même elle ramenait un nouveau mec à la maison. Entre-temps l’homme aux olives avait fait sa déclaration à Pim. Evidement Pim ça la gratifiait de piquer son mec à sa fille. Elle a dit oui. Un mois plus tard Charlotte assistait au mariage. Le dindon de la farce dansa toute la soirée et on admira toutes beaucoup son courage. Moi, j’étais au paradis. Mon clown devenait le beau-père de mes harpies de sœurs.

 

Souvent, au milieu de la nuit l’homme aux olives quittait le lit conjugal pour venir me retrouver une heure où deux. Pim a vite éventé notre petit manège et elle a tout fait pour m’envoyer dans un internat mais j’ai refusé. Alors elle lui a trouvé un job de graphiste. Comme ça, il se levait de bonne heure et dormait la nuit. Face à sa vigilance attentive les occasions où nous pouvions nous retrouver seuls à seuls sont devenues rares. Et alors nous ne parlions plus que d’une chose : du meilleur moyen de se débarrasser de Pim. L’homme aux olives était d’avis d’attendre ma majorité. Alors j’hériterais d’un patrimoine suffisant pour partir au bout du monde, mener une vie d’aisance et d’oisiveté. Moi je n’étais pas sûre de pouvoir attendre aussi longtemps. De leur côté, un souci tout différent les tracassait : dans mes moments de colère, il m’arrivait de menacer d’aller trouver une assistante sociale, une autre que ma mère. Les assistantes sociales sont comme les psys : des collabos. Obligé d’être soi-même un cas social pour comprendre les autres cas sociaux. Mais un cas social au service du système. C’est ce qu’était Pim. Et elle connaissait tous les trucs. C’est ça qui rend ses masques si forts. N’empêche que cette menace leur causait bien du souci.

 

C’est à ce moment là qu’elle t’a ramené à la maison. Lorsqu’ils sont partis au Pyla en nous laissant tous les deux, je me suis sentie abandonnée et trahie par l’homme au olives, qui faisait démonstration d’une insane faiblesse en m’abandonnant à cet inconnu qui sortait des horreurs en pleine figure de tout le monde. J’étais prête à jouer le jeu, même si c’était un jeu à perdre son âme. S’il partait avec elle, il le méritait bien. Mais toi, tu n’as pas joué le jeu. Parce que le pire dans ton cas c’est que tu comprenais, mais que tu ne jouais pas le jeu pour autant. C’est ça qui m’a fait péter les plombs. Quand quelqu’un comprend il joue le jeu. Quelqu’un qui ne joue pas le jeu ne peut pas comprendre… En tout cas elle s’est bien servie de toi.

 

En ramenant Malik, Pim est passée maîtresse du jeu. En Afrique, l’homme aux olives est devenu la chose de ma mère et de son amant, tandis qu’on m’avait collée en pension. Ses plans ainsi contrariés, il n’avait plus d’autre choix que de se soumettre à leurs caprices. Jusqu’aux plus dégradants. Il a perdu tout honneur, et prit goût à cette déchéance. Son jeu trop insouciant des dieux l’a finalement damné, et il ne pourra plus lever la tête aux cieux sans s’en rappeler, aveugle et sourd à leurs signes qu’il est devenu !!! Pour l’homme aux olives, il était écrit que le ciel sera chaque jour un peu plus lourd, et mon innocence un petit peu rebelle ne fut que l’instrument malheureux du sort  !!! (…)

 

 

Par terre, toute une colonie d’insectes rouges cavalait vers la dépouille. Je suis passé dans la pièce à côté. La femme lézard dormait, étalée sur une natte. J’ai emprunté sa cruche et suis retourné déverser un cercle d’huile par terre, entre la morte et les insectes. Le vieux s’est réveillé. Il s’est étiré et est sortit finir sa nuit ailleurs. J’ai été faire un tour dehors. Les gardiens ronflaient comme des débroussailleuses. Je suis retourné m’asseoir aux côtés de la fille. Je restais longtemps la regarder dormir. Sa bouche était ouverte. Son ventre et sa poitrine se gonflaient et se dégonflaient. De temps en temps, elle se redressait et criait quelques mots précipités. Son ventre se contractait et ses yeux se révulsaient. Des spasmes secouaient ses cuisses. Puis elle retombait dans les profondeurs de son rêve. Autour d’elle l’air était brûlant. Je me suis rapproché et penché jusqu’à sentir son souffle sur mon visage. Une odeur capiteuse m’est entrée dans les narines, m’est passée par le cerveau et ça a fait boum. Je l’ai secouée jusqu’à ce qu’elle se réveille.

- Viens avec moi veiller la morte. Le vieux est partit. Lui dis-je.

- Pourquoi tu me réveilles pour me provoquer comme ça ? Je veux pas voir ton cadavre. Tu me fais chier, blanco !

- Tu peux pas me laisser comme ça avec la morte. Elle arrête pas de parler.

- Gé ! Zombie à elle ? Il faut couper sa langue !

Elle a ramassé un grand couteau qui trainait et a attrapé par le cou le coq noué à sa cheville. D’un geste sûr, d’un coup sec, elle à coupé sa crête et me l’a donnée.

- Vas mettre ça dans sa bouche !!!

D’un autre coup, elle a achevé le coq. Je suis retourné dans l’autre pièce et j’ai fait ce qu’elle m’avait dit.

- Blanc, ramène ma cruche !

Elle avait le bras droit posé sur le genou, une longue cigarette allumée coincée entre les dents, le menton écrasé sur l’épaule, la jambe gauche étalée par terre et de petits grelots sonnaient au bout de ses mille nattes tordues dans la fumée. Le blanc de ses yeux brillait dans la pénombre. Je déposais la cruche à ses pieds. Elle plongea la main gauche dedans et se mit à se caresser.

- C’est gros mon trou. Quatre doigts. Dit-elle. Et elle éclata d’un vrai rire de folle. Enlève un peu tes linges, blanc. Je vais te masser pour demain. Ajouta-t-elle.

Je me suis déshabillé et allongé sur le dos à ses côtés. Elle a commencé par déverser un filet d’huile dans mes cheveux, avant de me shampouiner de la tête aux pieds. Elle connaissait son affaire, alternant les caresses et les coups. Elle s’est attardée sur mon sexe. Quand j’ai joui dans ses mains, elle dit :

- Blanc, c’est pas beaucoup ton jus. Tu viens de t’occuper du cadavre.

- C’est ça, il m’a taillé une pipe. répondis-je.

- Ha ha !!! Bon à toi, blanc. Dit-elle. Avec toi on peut rigoler. Mets toi un peu sur le ventre, je vais faire craquer ton dos. Je me suis exécuté, elle s’est levée et est montée piétiner mes omoplates jusqu’à ce qu’ils fissent crac. Ceci fait, elle se bourra une pipe de mélange spécial et se mit à fumer en silence. Je suis retourné veiller Circé. Elle ne décrocha plus un mot. Le maléfice de la crête de coq était radical. Le lendemain matin, je demandais à la jeune fille d’où elle tenait ce remède.

- Gi, c’est comme ça on fait pour les méchantes femmes. Répondit-elle.

 

Après l’inhumation j’ai continué mon chemin vers la région des lacs. Le vieux m’avait fait cadeau d’une besace de galettes de mil, d’une bouteille d’eau, de tabac ainsi que d’un grand couteau. Trois jours durant j’ai longé la rivière sans rencontrer âme qui vive. Finalement je suis arrivé au bord du grand lac. Sur une avancée rocailleuse, je repérais une Harley-Davidson toute chromée. Je tournais la tête et vis une jeune fille blonde qui se baignait à quelques mètres du rivage, debout de l’eau jusqu’à la taille. Sur son épaule était perché un perroquet.

- Aye miss ! Lui criais-je. Elle se retourna lentement, découvrant une poitrine ferme et dorée. A son nombril était piquée une chainette dorée au bout de laquelle oscillait une perle noire. Sur son bas-ventre était tatouée une grosse tête de bull-terrier, ainsi qu’une ceinture de croix gammées. Il y avait aussi de ravissants bracelets de fils de fer barbelés sur ses bras. Elle me décocha un sourire qui me transperça.

- Hola chico ! Where do you come from ?

- I’m french.

- Je m’appelle Iris. Je suis espagnole.

- Et tu parles français ?

- J’ai grandit à l’île Maurice. Mon père est propriétaire d’un hôtel de luxe. Cinq étoiles…

- Tu es magnifique… Une vraie idole…

- Qu’est-ce que c’est idole ?

- Baby doll… C’est comme une étoile…

- Ha oui ? Ca c’est vraiment très gentil. Tu peux venir si tu veux. I’m open, guy.

- I’m open, guy… Répéta le perroquet.

- Et les crocodiles ? Demandais-je.

- Fuck les crocodiles !!!

Là j’ai éclaté de rire. Elle avait raison… Je me suis débarrassé de mes vêtements et j’ai plongé dans l’eau claire. Un homme se doit de réagir de manière positive aux sollicitations du monde. C’est comme ça. J’ai nagé sous l’eau jusqu’à elle, j’ai attrapé ses chevilles et je l’ai entraîné avec moi. Le perroquet a regagné la berge en continuant à répéter :

- I’m open, guy !

On a batifolé comme ça pendant des heures. Finalement on est allés se sécher au soleil avant que la nuit tombe. Elle s’est mise à me raconter son histoire.

- J’ai une formation d’ingénieur. Je faisais du bénévolat. Comme assistante vétérinaire. Pour les œuvres hospitalières de l’ordre de Malte. Mais ils m’ont vraiment prit la tête. Tu peux pas imaginer leurs combines, à tous ces messieurs soi disant humanistes… Organisations non gouvernementales mon cul… Tous de mèche avec les pires crapules… Alors je suis partie avec le cheval du grand maître. Un haut fonctionnaire israélien.  Je pense m'installer au Gabon. Ils n’ont rien là-bas. A par Total… Ils gobent n’importe quoi et s’intoxiquent. Les pays africains tentent de développer une industrie locale en médicaments génériques. Ceux dont la formule n’est plus protégée par un brevet. En fait, nos envois désorganisent leurs efforts. Ils sont détournés par des trafiquants locaux. Vendus à la sauvette. Revendus beaucoup plus chers que les médicaments génériques. Même dans les dispensaires tenus par des œuvres caritatives. Surtout dans les dispensaires. Au Gabon je pourrais servir à quelque chose peut-être… Ici c’est trop tard, il n’y a plus rien à faire…

- Et tu savais que ceux qui boivent le sang sont vaccinés contre le sida ?

- Je suis pas docteur, je sais pas… C’est possible mais c’est pas chrétien…

- Ha bon, t’es une catholique alors… Une gentille petite protectrice des animaux… T’as vraiment pas l’air avec ton look bikeuse… Tu ressembles plutôt à un ange de l’enfer…

- Je suis pas un ange. D’abord ma tête est vraiment affreuse. Je suis pas belle. Je suis de la merde. J’ai toujours eu tout ce que je voulais…

- C’est passionnant de t’entendre te dénigrer comme ça…  T’es quand même une sacrée bonne cochonne…

- Espèce de sale petit voyou !

- Et toi, de quoi tu crois que t’as l’air avec tes croix gammées… D’une Lorelei à deux balles… T’as l’air revenue de ta période skin, c’est déjà ça, t’auras au moins compris quelque chose…

- Ca n’a rien à voir… Moi je suis dans les védas… C’est la sovatiska sur mon ventre… La roue éternelle… J’ai jamais été skin… Les nazis n’avaient rien compris… Ils imaginaient qu’en inversant le mouvement de la roue ils s’approprieraient sa puissance… Ca n’a rien à voir… Ce mouvement est sensuel, il n’a rien de signifiant… Moi je sacralise pas l’icône. Il n’y a pas de problème. Je trouve ça joli, c’est tout… Le truc c’est juste que dans l’hémisphère nord, on n’est pas dans le jardin. On est dans la maison. Tu captes ? Hitler n’avait rien, mais vraiment rien du tout comprit… Un du samedi soir Adolf Hitler. Un qui n’existait pas. Un homme qui ne savait même pas manger. Un végétarien. Un malheureux flicard aux nichons qui sentaient la respiration.

- Bon, sur ces bonnes paroles je vais nous aménager une litière dans un grand arbre pour la nuit. Il faut devenir inaccessibles…

- Attends, je dois te dire quelque chose.

- Oui ?

- Non, finalement c’est trop tard… C’est plus la peine.

Ca faisait trois jours que l’on campait sur cette rive lorsque une pirogue est apparue sur la rivière. On était en train de se baigner et on a nagé sous l’eau jusqu’à l’abris des roseaux. La pirogue glissait doucement. A l’avant, une ombrelle à la main, un casque colonial sur la tête et une carabine posée sur les genoux, Roland Goupil scrutait l’horizon. Circonspect. Il avait un œil au beurre noir ainsi qu’un bras dans le plâtre. A l’arrière pagayait un vieil homme à la barbe blanche. Ils avaient dû repérer la moto depuis un moment et se tenaient sur leurs gardes.

- Ohé, du bateau ! Criais-je.

- Tiens, cher ami, je vais dire une banalité, mais moi personnellement franchement je ne me baignerais pas dans ces eaux… Ca pullule de crocodiles, je vous assure…

- Ne vous en faites pas pour moi, j’ai encore de bonnes dents. Et vous-même, Gorée est donc devenu si ennuyeux pour que vous vous embarquiez dans une telle expédition ?

- Notre petit safari n’est pas tout à fait sans objet. Nous sommes sur la piste de Circé. Peut-être pourrez-vous nous en dire quelque chose ? On nous a encore signalé son passage au dernier village.

- En effet, moi de même. Hélas, cher ami, j’ai bien peur que la piste se perde ici… Plus de traces…

- Comme c’est regrettable… Et à qui donc appartient ce bel engin ? Demanda-t-il en désignant la moto du bout de sa carabine.

- A mon acolyte en matière de sports aquatiques, une jeune espagnole que sa pudeur à contraint à chercher le refuge des roseaux… Elle redoute les mauvaises rencontres et ne se sépare jamais de son Famas. Tenez, à cette heure ça ne m’étonnerait pas qu’elle vous tienne en joue, la vilaine…

- Je vois, je vois… J’ai connu des espagnoles moins farouches… Et bien, je m’en voudrais de vous importuner plus longtemps… Je dois toutefois vous informer d’une chose : Pim et moi avons rompu, et que je retrouve où non Circé je ne remettrais pas les pieds à Gorée.

- Vraiment ? Vous éveillez ma curiosité, cher ami…

- Elle m’a remplacé. Malik, vous imaginez bien. Nous nous sommes battus, finalement, un soir, sur la plage… J’ai brûlé tous mes poèmes et je suis partis. C’est ce que j’avais de mieux à faire, je crois.

- Certes, l’honneur est sauf. Dans la région, les jeunes filles sont épatantes, à mon avis. A votre place, j’irais boire du mousseux dans un hôtel.

- J’y penserais à l’occasion. Pour l’heure, je vais persévérer dans mes recherches. Je m’en voudrais de n’avoir pas fait tout ce qui est en mon pouvoir pour ramener cette petite égarée.

- Je vois, c’est un retour dément de rimeur

- Si calembour il y a, j’avoue ne pas comprendre.

- Excusez-moi, c’est le soleil. Puis-je vous demander si vous avez déjà des projets à plus long terme ?

- Pour l’heure aucun… Je vous souhaite le meilleur pour la suite, cher ami…

- Moi de même. Faîtes attention à vous. Et à la prochaine.

La pirogue s’est éloignée. Iris est sortie de sa cachette et a nagé vers moi.

- C’était qui ce fou ?

- Un type très dangereux. Tu as bien fait de ne pas te montrer.

- Oui, je sais pas quelle partie vous jouez mais ça ne me dit rien qui vaille. J’ai un petit ami qui m’attend quelque part moi… Cette situation n’est juste ni pour toi ni pour lui…

- Je comprends… Reste encore ce soir, et qui vivra verra…



Texte et images : Jonathan Bougard

2009/03/15

DES FRAISES EN HIVER

Le Désaccord, neuvième opus

Jonathan Bougard

Ca c’est passé à Paris, à Saint-Sulpice. Un concert de chants grégoriens, fin août. Avec ce soleil, s’enfermer dans une église était une drôle d’idée. Voire même douteuse. Une idée de Smarrouck. Elle était sensible, ce n’est pas non plus un défaut. On aurait dit que ces chants la touchaient personnellement. Ces chants si ennuyeux, voire sinistres… Ces voix de glace… Une fille normale aurait préféré un bon film à trois heures de chants grégoriens. Celle-ci trouvait ça vachement spirituel…

- Pour pas kiffer faut vraiment être sourd. L’entendis-je déclarer.

Ces chants m’ont vraiment prit la tête. Je m’en suis allé. Deux jours durant, j’ai marché sans m’arrêter. Parvenu dans une lointaine banlieue inconnue de moi, je me reposais dans un coin de parc, sur un tapis de feuilles, quand une femme à la tunique écarlate, à la chevelure épaisse et aux pieds nus est apparue à l’autre bout de la clairière. Avec une légèreté troublante, elle a marché vers moi. Lentement, comme au ralenti. Parvenue à mes pieds, elle s’est penchée. Elle souriait avec une douceur infinie, mais il y avait d’autres choses encore que de la douceur dans ce sourire.

- C’est l’heure de la fermeture. Dit-elle.

Je gardais mes yeux fascinés plongés dans les siens. Elle attendit que je me relève, toujours souriante. On a marché côte à côte jusqu’à la grille de fer forgé. Des buissons s’envolaient des sons de cloche, des tintements de tambourins, de moelleuses résonances de luth et des voix enfantines. Quand j’eu franchit la grille, j’ai cherché la gardienne du regard. Elle avait disparu.

Je me suis éloigné. J’ai été m’asseoir sur un banc. Ce soir-là je suis retourné au parc. Au-dessus de la grille, je remarquais une inscription en lettres de fer forgé qui m’avait échappé lors de mon premier passage :

 

LE TERRAIN D’AVENTURE

 

Ces lettres scintillaient sous la clarté lunaire. J’ai escaladé la haute grille et suis retourné m’allonger à l’endroit où m’était apparu la gardienne. Les nuages projetaient des ombres profondes dans le feuillage des grands arbres. Et ces ombres s’animèrent. J’entendis une complainte assez profonde. Je baissais les yeux. Des dryades étaient là, en demi-cercle autour de la femme à la tunique écarlate.

- Bonsoir, vous. Dis-je.

En guise de réponse, la femme traça du doigt des lettres de feu dans l’air. Je pus lire ceci :

 

L’individu n’a rien à gagner à se fondre dans un groupe

 

On la promena dans une sorte de grand panier d'osier, puis tous s’en allèrent. Elle restait seule, debout au milieu d'un parterre de rosiers grimpants. Elle me fixait. Je fis quelques pas vers elle. Elle tomba, se recroquevilla et se perdit dans les épines. Au milieu de ces roses il y avait une rose noire qui brillait. Je la cueillis et la respirais. Elle sentait le souffre.

Elle réapparu face à un vieux mur de briques. Elle recula, s'adossa au mur. J'approchais. Elle se changea en lierre. Je tâtonnais contre ce mur. Cassais une feuille de lierre et la respirais. L’odeur de la feuille était celle du souffre.

Elle apparu encore, derrière un portail, et me montra une direction du doigt. Je suivis du regard et tombais sur une affiche qui scintillait. Dessus, je pus lire ceci :

 

Suis la bohémienne

 

J'escaladais la grille, sautais dans la rue et m'éloignais vivement. Je parvins ainsi jusqu’à l’arrière d’un château s’ouvrant sur une large prairie. Le soleil jouait sur la façade. Sur le coté gauche quelques personnages déployaient un tissus coloré. Des antillaises.