2009/06/29

L'HOMME QUE LA TERRE VENDIT


Notes préparatoires pour une conversation sur Kurt Cobain avec Michel du groupe Cocosuma pour « Le Sens de la Vie », Radio Campus, en juin 2009

  


   Déjà, le Nirvana, on ne sait même pas ce que c’est : l’extinction, l’illumination, la délivrance, la fin de l’ignorance, la fin des réincarnations… Pour les bouddhistes, c’est le but de la pratique elle-même, et il ne peut être décrit que négativement. C’est comme l’extinction d’une flamme : on ne peut pas plus définir un feu qui ne brûle pas qu’une personne qui s’est débarrassé de tous ses désirs, toutes ses volitions et toutes ses conceptions erronées. On ne peut pas plus définir la musique de Kurt Cobain qu’on ne peut définir le son d’une guitare dont on a cessé de jouer. « Nirvana, écrit Cobain dans son journal intime, signifie se délivrer de la douleur et de la souffrance du monde extérieur, et ça rejoint ma définition du punk rock. » Ca pourrait s’arrêter là.

   Ca pourrait s’arrêter là mais, d’évidence, on doit continuer. Pas pour Cobain, mais pour nous, car son drame est aussi le nôtre. Cobain nous a tué. En se tuant, c’est nous que Cobain a décidé de supprimer. On ne l’avait pas volé. Pour le concert « Unplugged » de MTV, Kurt Cobain (qui ne sourit pas une seule fois pendant les répétitions) demanda à décorer la scène avec un chandelier de cristal, des fleurs de lys et des petites bougies noires. « Comme un enterrement ? » lui demanda le producteur de l’émission. « Oui » répondit simplement Cobain. Il avait ses raisons : on avait fait à Cobain le cadeau empoisonné du succès. La starisation. Lui qui définissait Nirvana comme « un petit groupe de rock sans importance » !

   Pauvre Cobain. Nous avons fait avec lui ce que nous avons toujours fait : diviniser des hommes pour éviter de devenir dieu, se construire des idoles pour qu’elles portent les contradictions de nos aspirations dans leurs propres corps et soit décimées par ces contradictions de telle sorte à que nous en soyons les simples spectateurs. Nous avons préféré, encore une fois, Elvis aux Beatles, ou la religion à la gnose : soit le sacrifice de l’innocent plutôt que l’anamnèse de notre innocence sacrifiée, le spectacle de la gloire plutôt que la puissance de l’étude. Et cela durera jusqu’à la fin de notre cycle historique, jusqu’à la fin de Kali-Yuga, quand la Déesse aura enfin achevée de se dévorer elle-même, quand la solidification et la dissolution du monde auront atteint leur horizon, et que tout pourra repartir. Je ne sais pas si c’est pour demain, mais, au vu de la légende de Kurt Cobain, ce n’était pas pour hier. Parce que, tout ce qu’on peut vraiment dire du pauvre Cobain, c’est que nous l’avons tué quelque chose de bien. Et que ça n’a vraiment rien arrangé. On ne s’est encore délivré de rien.

   Tout ça est allé extrêmement vite : quatre ans seulement. Dommage pour lui qu’il ait eu cette extra-sensibilité et ce talent qui le rendirent impropre à soutenir cette divinisation plus longtemps. Cobain n’était pas suffisamment cynique pour ce job débile que nous lui avons refourgué. Car ce que nous avons divinisé en lui, c’est bien « l’homme ordinaire » qu’il représentait aux yeux de tous, et pas l’homme sensible et talentueux qu’il avait été aux oreilles des autres. L’accession de Cobain au rang de pop star précède d’assez peu la télé-réalité ; et il y a plus de lien entre l’image que nous avons construit de lui et la télé-réalité, qu’entre sa personnalité et celles d’Hendrix, Elvis ou Michael Jackson. Parce qu’il n’a jamais joué à l’homme extraordinaire : il n’a pas fait le premier pas vers son auto-divinisation ou son sacrifice ; il n’a eu qu’à s’avancer dans le monde de la pop music, et, le reste, nous l’avons fait pour lui. Cobain ne s’est même pas déguisé ; il a gardé ses vêtements d’origine, il est venu « comme il était » : le costume du « Grunge », c’est nous qui l’avons taillé à partir de ses fringues d’occasion. Nous l’avons tué mystiquement, pour que le soleil revienne. Et le soleil n’est pas revenu. M’as-t-on compris ? Le temps des stars est fini. Le vedettariat tout entier est « une chose qui veut mourir ». M’as-t-on compris ? Thomas Didyme contre le Crucifié !


   Le temps de stars est fini. Certes, il reste encore quelques résurgences, noyées dans l’apathie de la conscience collective, mais la dissolution par le nombre a eu lieu et les déplaisantes prophéties de Warhol-Antéchrist se sont réalisées. Aujourd’hui, tout le monde est une star pour quinze minutes, quinze personnes et sur un périmètre de quinze kilomètres. C’est-à-dire que tout le monde est un organe de domination, un agent d’humiliation et d’apitoiement pour son prochain et un être insacrifiable qu’il faut sacrifier.

   Le nombre de stars n’a cessé d’augmenter depuis le début du système Il y a soixante ans, ils étaient une cinquantaine. Aujourd’hui, ils sont des milliers. Si nous réfléchissons à notre position, nous sommes placés entre deux blocs relativement distincts de souveraineté par la célébrité : celle obtenue, par héritage, des « fils de » (surtout nombreuse au cinéma, presque infinie), et celle, acquise « démocratiquement » par méditation interposée, des « candidats à la gloire » des émissions de télé-réalité ou de télé-célébrité (ceux-là s’effondrant généralement après un an ou deux). Guillaume Depardieu a payé le prix de la première, Loanna Petrucciani, à sa manière, incarné pour nous la seconde (mais moins que l’anglaise Jade Goody qui en mourut d’un cancer, annoncé publiquement dans un Loft pakistanais, à 27 ans elle aussi – et qui voulait que son agonie soit diffusée en direct, mais le cancer se développa trop vite pour qu’elle soit exaucée). Kurt Cobain n’appartient ni à la première de ces « manufactures d’hommes » ni à l’autre ; il se place en rémanence des anciens types de notoriété. Il n’est pas même la « chose » d’un producteur machiavélique ou d’une cynique maison de disques, avec l’aide de parents abusifs. Ce n’est même pas un ambitieux bien malin, « prêt à tout » comme Madonna ou Courtney Love. C’était juste un bon mec bon musicien trop sensible qui avait trop de problèmes pour tenir le choc d’une civilisation aussi profondément mortifère. Emotionnellement, Kurt Cobain avait l’impression d’être mort. Emotionnellement vidé, il survivait difficilement à son sursis, jusqu’à ne plus survivre du tout. Oui – comme Paul McCartney avant « Sgt. Pepper » – Cobain avait été assassiné. Mais lui n’avait pas été remplacé. Il attendait son remplacement, il attendait sa métamorphose et celle-ci ne venait pas.

   Conscience destructrice de Kurt Cobain. Le problème qui s’est posé à lui, très vite, alors qu’il était dans un travail de création, c’est celui de la survivance des formes, et l’impression de survivance chez le créateur lui-même. Le problème : comment écrire des chansons quand on est capable de se rendre compte de leur limite. Il faudrait écrire autre chose, écrire à la limite de son savoir. Hors, Cobain écrivait encore dans les règles de la chanson telle qu’il la connaissait. Et il en souffrait. C’est que Cobain n’obéissait plus à aucun impératif bicaméral, contrairement à Elvis, aux Stones ou à Hendrix. Il était conscient de la voix qu’il tentait d’incarner, et cela rendait celle-ci d’autant plus chevrotante et rapeuse. Il savait très bien ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait – et donc il n’obtenait plus rien de cette fonction.

   Celui qui a très bien compris l’impératif bicaméral, c’est Burroughs. C’est la raison d’être même du cut-up que de couper court à la conscience réflexive et de tout ré-agencer à chaque fois, comme un nouveau coup de dés. Burroughs a d’ailleurs enregistré un morceau avec Cobain, « The Priest They Told Him », un maxi-CD tout à fait stupéfiant – un morceau de novembre 1992 où Burroughs lit son texte par téléphone et Cobain enregistre de la guitare électrique en accompagnement. Ils se sont rencontrés une fois, en octobre 1993 – et Burroughs a dit à son interlocuteur que quelque chose n’allait pas avec Cobain, qu’il se renfrognait sans raison. « There’s something wrong with that boy ». A sa mort, le vieux cow-boy se plongea dans les paroles de « In Utero » pour essayer de comprendre le geste du jeune chanteur…. Finalement, ce qu’il en tira était trois fois rien, c’est-à-dire ceci : « The thing I remember about him is the deathly grey complexion of hs cheeks. It wasn’t an act of will for Kurt to kill himself. As far as I was concerned, he was dead already. » (« Ce dont je me souviens à propos de Cobain est la complexion de ses joues, d’un gris de mort. Se tuer n’a pas été pour Kurt un acte de volonté. A mon avis, il était déjà mort. »)

   La seule différence de Cobain avec ses ancêtres, mais de taille – c’est que sa vie fut vraiment triste, vraiment pourrie. Hendrix a vécu dans l’excès et avec le flamboiement d’une étoile ; il est mort à 27 ans, mais en 27 ans, il avait fait mille fois le tour de lui-même. Cobain avait à peine commencé son chemin. Plus austère qu’un moine méditant sur les Ecritures, son intégration de l’écriture de la pop (passant par une assimilation des Beatles, de Neil Young, de David Bowie et du Punk) en était à ses balbutiements. « In Utero » promettait beaucoup. Mais ce n’est pas certainement pas un Requiem, pas même comme « First Rays of the New Rising Sun » ou » The Cry of Love » des éclairs sur l’au-delà, des « illuminations ». Il démarrait, vraiment, comme les Beatles ont démarré, en travaillant ses thèmes et ses airs, en proposant, avec l’humilité de l’artisan, de petites chansons belles et efficaces. Il en était à son « A Hard Day’s Night » quand il s’est tué. Et il nous a laissé comme ça, à se dépêtrer du cauchemar dans lequel nous l’avions cruellement plongé.

   Il n’y a plus de destin collectif de la musique pop, alors il n’y a plus aucune raison de se sacrifier pour elle ou de se laisser sacrifier par elle. Se retrouver collectivement sans passer par une figure de proue, un ou plusieurs médiateurs – ce serait ça, notre mission. Arriver à construire une culture qui nous nourrisse mutuellement mais qui ne passe pas par de grands Christ dressés comme des totems sur notre désert affectif – ce serait ça, l’objectif de notre époque. Et il suffit de sortir dans la rue ou d’ouvrir notre ordinateur pour voir que ce n’est pas encore le cas : on veut héroïser, sanctifier, sacrifier de nouvelles figures – et on y arrive pas. Nous avons encore du travail ! « Tu n’attendras pas de ta rock-star qu’elle te guide » écrivit Kurt Cobain, pour lui-même et pour les autres, dans son journal intime. Comme nous ne l’avons pas compris, ou pas assez vite, il en est mort, et il a eu raison de mourir, pas pour lui, mais contre nous. Nous aurions raison de cesser de diviniser les autres à notre place, de cesser de les sacrifier, de les tuer. Nous aurions raison d’apprendre à vivre, maintenant. 


Texte : Pacôme Thiellement

2009/06/14

L'ULYSSE DE JOYCE

Jorge Luis Borges - Traduction de Pedro Babel

Article paru en janvier 1925 dans le n°6 de la revue Proa et repris dans le volume d'essais Inquisiciones (Buenos Aires, Editorial Proa, 1925)

Je suis le premier aventurier hispanique à atteindre le livre de Joyce : pays embrouillé et sauvage que Valéry Larbaud a parcouru et dont il a tracé la texture avec une impeccable précision cartographique (N.R.F., tome XVIII) mais dont je vais récidiver la description, malgré l’aspect dilettante et transitoire de mon séjour dans ses confins.  Je parlerai de lui avec la licence que mon admiration me confère et avec la vague intensité qu’il y eut chez les voyageurs antiques, à décrire la terre qui était neuve face à leur stupéfaction errante et dans les récits desquels se rejoignirent le fabuleux et le véridique, le cours de l’Amazone et la Cité des Césars.

J’avoue ne pas avoir débroussaillé les sept cent pages qui le composent, j’avoue l’avoir seulement pratiqué par fragments et cependant je sais ce qu’il est, avec cette aventurière et légitime certitude qu’il y a en nous, en affirmant notre connaissance de la ville, sans nous adjuger pour autant l’intimité de toutes les rues qu’elle comprend. 

James Joyce est irlandais. Les Irlandais ont toujours été les célèbres agitateurs de la littérature d’Angleterre. Moins sensibles à la décence verbale que leurs maîtres détestés, moins enclins à émousser leur regard dans l’ingénuité de la lune et à déchiffrer en longs pleurs relâchés la fugacité des fleuves, ils ont effectué de profondes incursions dans les lettres anglaises, élaguant toute exubérance rhétorique avec une impiété désabusée. Jonathan Swift a agi à la manière d’un acide fort sur l’orgueil de notre espérance humaine et le Micromégas et le Candide de Voltaire ne sont qu’un rabaissement de son nihilisme sévère ; Lawrence Sterne a bouleversé le roman avec son maniement joyeux de l’attente déçue et des digressions obliques, aujourd’hui source d’une grande renommée ; George Bernard Shaw est la plus agréable réalité des lettres actuelles. De Joyce je dirai qu’il exerce dignement cette tradition d’audace.

Sa vie dans l’espace et le temps est résumable en peu de lignes, qu’abrègera mon ignorance. Il est né en quatre-vingt-deux à Dublin, fils d’une famille éminente et pieusement catholique. Les jésuites l’ont éduqué ; nous savons qu’il possède une culture classique, qu’il ne commet pas de quantités erronées dans la diction des phrases latines, qu’il a suivi la scolastique, qu’il a réparti ses errances en différentes terres d’Europe et que ses enfants sont nés en Italie. Il a écrit des chansons, de courtes nouvelles et un roman d’une grandeur de cathédrale : celui qui motive cette annotation.

Ulysse est diversement illustre. Son existence paraît située sur un seul plan, sans ces échelons idéaux qui vont de chaque monde subjectif jusqu’à l’objectivité, de la capricieuse rêverie du moi à la rêverie passagère de tous. La conjecture, le soupçon, la pensée fortuite, le souvenir, la pensée paresseuse et l’exécution efficace jouissent en lui de privilèges égaux et la perspective est absence. Cet amalgame du réel et des songeries, pourrait aussi bien invoquer l’approbation de Kant et de Schopenhauer. Le premier d’entre eux ne donna pas d’autre distinction entre les rêves et la vie que celle légitime par le lien causal, qui est constant dans la quotidienneté et qui de rêve à rêve n’existe pas ; le second ne rencontre plus comme critère pour les différencier, que celui simplement empirique que suscite l’éveil. Il ajouta avec une illustration prolifique, que la vie réelle et les rêves sont les pages d’un même livre, que l’habitude appelle vie réelle la lecture ordonnée et rêverie ce que feuillettent la négligence et l’oisiveté. Je veux ici même rappeler le problème que Gustav Spiller a énoncé (The Mind of Man, pp.322-323) sur la réalité relative d’une pièce dans l’objectivité, dans l’imagination et dupliquée dans un miroir et qu’il résout, estimant avec justesse que les trois sont réels et qu’ils occupent visuellement un même morceau d’espace.

Comme on le voit, l’olivier de Minerve projette plus d’ombre faible que le laurier sur la source d’Ulysse. De prédécesseurs littéraires je ne lui en trouve aucun, sauf peut-être Dostoïevski à la fin de Crime et Châtiment, et encore, qui sait. Révérons le miracle provisoire.

Son examen persévérant des détails les plus irréductibles qui forment la conscience, oblige Joyce à étancher la fugacité temporelle et à différer le mouvement du temps avec un geste apaisant, défavorable à l’impatience d’aiguillon qu’il y eut dans le drame anglais et qui enferma la vie de ses héros dans l’étroitesse précipitée de quelques heures populeuses. Si Shakespeare – selon sa propre métaphore – mettait dans un tour de sablier les prouesses des ans, Joyce inverse le procédé et déploie l’unique journée de son héros sur de nombreuses journées de lecteurs. (Je n’ai pas dit de nombreuses siestes.)

Dans les pages d’Ulysse bout avec un vacarme de manège la réalité totale. Non la médiocre réalité de ceux qui ne remarquent dans le monde que les opérations distraites de l’âme et sa peur ambitieuse de ne pouvoir surmonter la mort, ni cette autre réalité qui entre dans les sentiments et dans lesquels cohabitent la chair et le trottoir, la lune et la citerne. La dualité de l’existence est en elle : cette inquiétude ontologique qui ne s’étonne pas simplement d’être, mais d’être dans ce monde précis, où il y a des vestibules et des cartes à jouer et des écritures électriques dans la limpidité des nuits. Dans aucun livre – excepté ceux composés par Ramón – nous ne pouvons témoigner de la présence actuelle des choses avec une fermeté aussi convaincante. Toutes sont latentes et la diction de n’importe quelle voix est assez habile pour qu’elles surgissent et nous perdent dans leur brusque avenue. De Quincey raconte que lui suffisait dans ses rêves la brève expression consul romanus, pour allumer des visions multisonores de drapeaux en vol et de splendeurs militaires. Joyce dans le chapitre quinze de son œuvre évoque un délire dans un bordel et à l’éventuelle instigation de n’importe quelle idée ou phrase isolée il réunit des centaines – le nombre n’est pas une estimation, il est véridique – d’interlocuteurs absurdes et de transes impossibles.

Joyce peint une journée contemporaine et accumule dans son cours une variété d’épisodes qui sont l’équivalence spirituelle de ceux qui constituent l’Odyssée.

Il est millionnaire de vocables et de styles. Dans son commerce, auprès du prodigieux trésor de voix qui constituent la langue anglaise et lui concèdent sa césarité dans le monde, courent des doublons castillans et des sicles de Judée et des deniers latins et des monnaies antiques, là où pousse le trèfle d’Irlande. Sa plume innombrable exerce toutes les figures de rhétorique. Chaque épisode est l’exaltation d’une technique particulière, et son vocabulaire est spécifique. L’un est écrit en syllogismes, un autre en interrogations et réponses, un autre en une séquence narrative et dans deux autres se trouve le monologue intérieur, qui est une forme inédite (dérivée du Français Edouard Dujardin, selon une déclaration faite par Joyce à Larbaud) et par lequel nous entendons penser prolifiquement ses héros. A côté de la grâce nouvelle des incongruités totales et entre des tapages bordéliques et des vers macaroniques il parvient à élever des édifices d’une rigueur latine, comme le discours de l’Egyptien à Moïse. Joyce est audacieux comme une proue et universel comme la rose des vents. D’ici dix ans – son livre enfin facilité par des commentateurs plus entêtés et plus pieux que moi – nous profiterons de lui. Entre-temps, dans l’impossibilité pour moi d’emporter Ulysse dans le Neuquén et de l’étudier dans sa tranquillité posée, je veux faire miennes les paroles décentes que prononça Lope de Vega au sujet de Góngora : 

Quoi qu’il en soit, je dois quant à moi estimer et aimer le divin génie de ce chevalier, prenant de lui ce que j’ai compris avec humilité et admirant avec vénération ce que je n’ai pu parvenir à comprendre.

 

Jorge Luis Borges

Traduction : Pedro Babel, juin 2009

2009/06/06

J'ARRIVE

En réaction aux actions d’une féministe américaine, Mrs. Nation, faisant campagne dans le Kansas pour la fermeture des débits d’alcool une hachette à la main, le 1er avril 1901, Alfred Jarry proposait aux lecteurs de La Revue Blanche la spéculation suivante (reprise ensuite dans le recueil La Chandelle Verte:

 « Le Cas de Madame Nation

« Nous pensions en avoir fini avec la question de l’alcoolisme, et que toute personne sensée avait compris que l’usage, et à plus forte raison l’abus, des boissons fermentées était ce qui distinguait l’homme de la bête. Mais le cas de Madame Nation nous fait un devoir d’ajouter quelques considérations plus amples. Beaucoup s’étonnent que cette femme de cinquante-quatre ans, armée d’une simple hachette, puisse faire en quelques secondes, dans un bar, des dégâts pour tant de milliers de dollars. L’explication de cette vigueur et de cette activité juvéniles est simple, et permettent de rendre compte en même temps de la longanimité, incompréhensible autrement, des tenanciers de joints et de saloons à l’égard de la batailleuse vieille : Madame Nation entretient et centuple ses qualités par un procédé spécial : Madame Nation n’instrumente qu’IVRE MORTE.

Des chercheurs, anonymes mais dignes de fois, nous communiquent à propos du récent article sur le poison eau, leurs observations touchant le pouvoir destructeurs de cet agent appliqué à diverses substances alimentaires. Le sucre, paraît-il, serait rongé et anéanti en peu d’instants. Les loisirs nous ont manqué pour contrôler cette expérience. »

ICI-BAS soutient symboliquement Joey Starr dans son combat pour imprégner la société contemporaine des principes fondamentaux du jarrysme le plus conséquent.

2009/06/03

ADMIRABLE GUÉNON


La pensée traditionnelle présentée par René « Abdel Wahid Yahia » Guénon est incroyablement pertinente lorsqu’elle est confrontée aux formes idéologiques modernes et aux développements politiques contemporains. A Ici-Bas, nous pensons qu’il est de notre devoir de sélectionner des extraits de la grande prose lumineuse guénonienne, en attendant une application pertinente de celle-ci.

Aujourd’hui, trois passages de « La Crise du Monde Moderne », un ouvrage de 1929, qu’il sera loisible de mettre en relation avec l’occidentalisme, le droit d’auteur, la propriété intellectuelle, Hadopi, le « progrès », Suzy, Kouchner, le droit d’ingérence, le discours de Dakar, ETC. 

Ne lisez plus la presse, lisez René Guénon. 

« Quelques uns parlent aujourd’hui de « défense de l’Occident », ce qui est vraiment singulier, alors que (…) c’est celui-ci qui menace de tout submerger et d’entraîner l’humanité entière dans le tourbillon de son activité désordonnée ; singulier, disons-nous, et tout à fait injustifié, s’ils entendent, comme il le semble bien malgré quelques restrictions, que cette défense doit être dirigée contre l’Orient, car le véritable Orient ne songe ni à attaquer ni à dominer qui que ce soit, il ne demande rien de plus que son indépendance et sa tranquillité, ce qui, on en conviendra, est assez légitime. La vérité, pourtant, est que l’Occident a en effet grand besoin d’être défendu, mais uniquement contre lui-même. »

« Dans une civilisation traditionnelle, il est presque inconcevable qu’un homme prétende revendiquer la propriété d’une idée, et, en tout cas, s’il le fait, il s’enlève par là même tout crédit et toute autorité, car il la réduit ainsi à n’être qu’une sorte de fantaisie sans aucune portée réelle : si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre ; si elle est fausse, il n’y a pas à se faire gloire de l’avoir inventée. Une idée vraie ne peut être « nouvelle », car la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître ; en dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l’erreur. »

« Mais il ne suffit pas de faire, en ce qui concerne les inventions modernes, les réserves qui s’imposent en raison de leur côté dangereux, et il faut aller plus loin : les prétendus « bienfaits » de ce qu’on est convenu d’appeler le « progrès », et qu’on pourrait en effet consentir à désigner ainsi si l’on prenait soin de bien spécifier qu’il ne s’agit que d’un progrès tout matériel, ces « bienfaits » tant vantés ne sont-ils pas en grande partie illusoires ? Les hommes de notre époque prétendent par là accroître leur « bien-être » ; nous pensons, pour notre part, que le but qu’ils se proposent ainsi, même s’il était atteint réellement, ne vaut pas qu’on y consacre tant d’efforts ; mais, de plus, il nous semble très contestable qu’il soit atteint. Tout d’abord, il faudrait tenir compte du fait que tous les hommes n’ont pas les mêmes goûts ni les mêmes besoins, qu’il en est encore malgré tout qui voudraient échapper à l’agitation moderne, à la folie de la vitesse, et qui ne le peuvent plus ; osera-t-on soutenir que, pour ceux-là, ce soit un « bienfait » que de leur imposer ce qui est le plus contraire à leur nature ? On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd’hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable ; là comme dans le domaine politique, la majorité s’arroge le droit d’écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d’exister, puisque cette existence même va à l’encontre de la manie « égalitaire » de l’uniformité. Mais, si l’on considère l’ensemble de l’humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d’aspect : la majorité de tout à l’heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n’est-ce plus le même argument qu’on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c’est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires » veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu’ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandent rien ; et, comme cette « supériorité » n’existe qu’au point de vue matériel, il est tout naturel qu’elle s’impose par les moyens les plus brutaux. Qu’on ne s’y méprenne pas d’ailleurs : si le grand public admet de bonne foi ces prétextes de « civilisation », il en est certains pour qui ce n’est qu’une simple hypocrisie « moraliste », un masque de l’esprit de conquête et des intérêts économiques ; mais quelle singulière époque que celle où tant d’hommes se laissent persuader qu’on fait le bonheur d’un peuple en l’asservissant, en lui enlevant ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa propre civilisation, en l’obligeant à adopter des mœurs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l’astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité ! Car c’est ainsi : l’Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre, comme la quantité seule compte, et comme ce qui ne tombe pas sous les sens est d’ailleurs tenu pour inexistant, il est admis que celui qui ne s’agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu’un « paresseux » ; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n’y a qu’à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans des milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n’y a plus aucune place pour l’intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent ; il n’y a de place que pour l’action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification. »

2009/05/29

LE RENARD ET LE CORPS ASTRAL

Texte publié une première fois dans « L’Etoile Absinthe » en été 2007, relu, provisoirement recomposé, en attente de sa refonte totale dans une « Grande Identité Zappa-Jarry » future…

 


Les artistes sont pathétiques en amitié. Dante et Cavalcanti, Gilbert-Lecomte et Daumal, McCartney et Lennon, Lynch et Frost, Beefheart et Zappa, Fargue et Jarry… Ces complicités passionnées, ces tendresses glauques et ces alliances momentanées entre imaginaires ennemis ne nous hanteraient pas si leurs conséquences n’avaient délibérément imbibé de leur étrange venin la direction de leurs narrations particulières. Et les points de couture qui raccordent les psychés, les piqûres où se dessinent leurs découvertes communes, laissent apparaître le sens de ces amitiés : un sens souvent supérieur à celui du signataire isolé, une intuition du « projet de vie » impliqué par son œuvre, du « nouveau corps » et du « nouvel amour » qu’il était encore en train de constituer au moment où la Terre se déroba sous ses pieds.

D’où, théorème : Tout corps plongé dans l’amitié littéraire est poussé dans une passion agonique, grotesque et sérieuse, productrice de force spectres, impliquant nécessairement la conquête de Terres Communes & Interdites, vers lesquelles un effet de répulsion irrévocable entre pairs engendrera éventuellement une vaste tristesse et un double détournement.

 

En juin 1891, Alfred Jarry à 18 ans. Il monte à Paris avec sa mère et tente le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure. Recalé, il entre en rhétorique supérieure au lycée Henri-IV où il suit les cours de Henri Bergson : Quatre épais cahiers dans lesquels il puisera de nombreuses références et dont il pervertira les articulations dans une mise en équation méthodique de ce qu’il appellera sa « force » et, éventuellement, la Pataphysique. Il rencontre Léon-Paul Fargue au début de l’année suivante, alors qu’il s’installe avec sa mère 84 boulevard de Port Royal et improvise un atelier au 78, qu’il baptise le « Calvaire du Trucidé », et où les hiboux font de gracieux loopings dans les airs.

On sait que Léon-Paul Fargue est, à cette époque, un ambitieux jeune homme épris des lettres et des beaux-arts. Il a seize ans et fait tout et n’importe quoi (à part ses études). Ici, on insérera un diaporama désuet, couleur sépia, montrant les deux amis écumant les expositions de la Rose-Croix, passant la porte des bureaux du Mercure (Rachilde, en arrière-plan, sexy et chaste, est à son écheveau de soie ; Henri de Régnier fronce les sourcils en voyant les manières du petit Fargue), déboulant sous les espèces d’un « Androgyne » (Léon-Paul) et d’une « Tête de Mort » (Alfred) à une réunion de « L’Art Littéraire », ou aux Mardis de Mallarmé, tirant sur la sonnette grêle, passant l’antichambre de la rue de Rome remplie à ras-bord de pardessus, prenant place autour de la table ovale, derrière un grog, du tabac et un cahier de papier Job, alors que le Reverend Faune édifie son assistance d’une voix claire et posée. Association de malfaiteurs mise à part, Alfred Jarry et Léon-Paul Fargue semblent au moins d’accord sur le fond : La littérature ne produit qu’accessoirement des œuvres (chez Jarry, tout livre est nourriture : aliment et déchet, et les écrivains produisent leur littérature par assimilation des littératures précédentes, bonne ou mauvaise, par ingestion et défécation), mais – en tant qu’elle est susceptible de modifier suffisamment la perception du sujet qui s’y adonne, elle est d’abord une méthode pour acquérir de la puissance et se transformer en monstre.

Cette littérature, les jeunes Jarry et Fargue la trouvent chez Mallarmé d’abord ; ensuite, de façon plus sauvage, plus directe, plus vive, chez Isidore Ducasse. Si, chez Mallarmé, elle est constitutive d’une esthétique, et d’une méthode d’intellection très développée, très raffinée et très précise ; dans Ducasse, elle est encore nue, puissance pure s’apparentant à la fois à la folie, à l’humour, et à quelque chose que, à défaut d’autres termes, nous nommerons provisoirement la Littérature Absolue.

À travers les articles dithyrambiques successifs de Léon Bloy, « Le Cabanon de Prométhée » (septembre 1890), et de Rémy de Gourmont, « La Littérature « Maldoror » » (février 1891), les deux amis découvrent « Les Chants de Maldoror », que Léon Genonceaux vient de rééditer, et dont les premières traces dans leur écriture apparaissent au premier trimestre de 1894. C’est à travers Isidore Ducasse que Jarry et Fargue trouveront d’abord un maître en plagiat et en contrefaçon : Les « Poésies » ne s’écrivent qu’à partir de phrases préexistantes ; avec « Ubu Roi », Alfred Jarry ira jusqu’à signer une œuvre dont il n’est quasi-pas l’auteur ; et Léon-Paul Fargue, lui, s’attribuera la co-écriture des premiers poèmes du précédent. Isidore Ducasse est également une signature dont la production littéraire – conçue comme une opération unique et irréductible – ouvre avec elle un gouffre d’équivocité sur la signification des propositions les plus impératives. C’est une poétique de la fausse piste, de la parenthèse infinie, du couac ou des effets pervertis du roman populaire (que Fargue et Jarry épiceront de toutes les saveurs du folklore, des livres pour enfants et de la paralittérature). En bref : un maître dans la création d’effets de réception particulièrement riches en nouveaux états émotifs, un immense détraqueur du système nerveux, auquel seuls les Residents, en pop music, et, le Président Schreber, en théologie politique, pourront plus tard être comparés.

La Littérature est une Machine à Détruire le Temps. L’important n’est pas le contenu des textes, mais le contexte dans lequel le contenu vient à jour et fait basculer le sens de ceux-ci. La puissance d’Ubu est une question de contexte : comme trou au sein de la littérature symboliste, comme intégration de la matière potachique au sein du monde des adultes. Et tout Jarry est tissé sur cet obscur patron : Les remix des cours de Bergson dans « Les Jours et les Nuits » ; les extraits de Loti dans les chiottes de « Faustroll » ; le théâtre de mirliton ou l’opérette tirée de « Pantagruel »… On peut dire que, Ducasse mis à part, personne n’a mis autant le lecteur en scène qu’Alfred Jarry. Personne ne s’est autant soucié des effets probables de sa littérature dans le cerveau de ce dernier. De plus, la littérature ducassienne a un avantage sur toutes les autres : elle est assortie d’un vocabulaire pseudo-scientifique (biologique, mathématique, logique) particulièrement opératoire, et qui fait systématiquement de chaque vessie la lanterne (ou de chaque traînée de morve la chandelle verte) que, potentiellement, celle-ci est. On voit ce que Jarry compte, d’emblée, en faire. La pataphysique est une arme pour transformer le monde dans le sens de son caprice ; et Isidore Ducasse est un immense réservoir de munitions rhétoriques.

Dans cette réappropriation sauvage et fusionnelle, Jarry et Fargue se retrouvent vite face à face avec leurs différends ; comme un entrechoquement de tempos. Moins de trois ans plus tard, les deux amis se sépareront à jamais, et leur liaison – amicale, amoureuse, haineuse, particulière, adelphique, uranique, poseuse, passionnée, hypocrite, littéraire… – se dissoudra dans les allusions, les silences et les livres.


Après leur rupture, Jarry et Fargue ne s’adresseront plus la parole. Jamais. Même lorsqu’ils se retrouvaient, par hasard, dans une même soirée… Peu de temps avant celle-ci, Jarry consignera son meurtre d’âme dans un texte apocalyptique, où l’autobiographie s’échange contre la vision : « Haldernablou ». Le bois qui ouvre le texte présente Haldern et Ablou encadrés par deux caméléons qui se font face. Le premier, blanc, c’est Fargue. L’autre, noir – dont le ventre contient deux hiboux stylisés, c’est Jarry. Jarry qui voit en Fargue un double, mais dont le ventre ne recèle, à sa différence, rien de suffisamment obscur pour qu’il lui soit pardonné son caméléonisme littéraire. Les deux hiboux dans le ventre de Jarry, c’est le noyau irréductible d’hermétisme, de sagesse, cachée dans les stratégies artistique et mondaine que, momentanément, il s’est accordé pour s’imposer dans le milieu où il compte s’épanouir.

Qui a vu deux animaux qui s’aiment s’entredéchirer au premier signe de faiblesse de l’un d’entre eux comprendra la situation dont il est question ici. Si Jarry s’acharne sur Fargue, c’est impulsivement, à la mesure de la fragilité qu’il a découvert, conjointement, en eux deux. Tous deux ont découvert de quelle puissance de transformation était susceptible l’ingestion du Livre (acquérir de la puissance, se transformer en monstre), mais ils ne peuvent dès lors plus s’empêcher de s’en chipoter l’héritage… C’est une stupide histoire de cow-boys : Mon Lautréamont est plus beau que le tien ; this book ain’t big enough for the two of us. Ce que Jarry a tué, en exécutant symboliquement Fargue, c’est une aspiration personnelle, une ambition mal dégrossie, une stratégie de très jeune homme. Alors qu’il a déjà construit et son masque (Ubu) et sa fonction (occuper l’espace public pendant qu’il peaufine les subtilités de sa force), Jarry a pris peur. Et si il commençait, lentement, imperceptiblement, à s’enferrer dans une banale carrière d’homme de lettres au Mercure ? Tuer quelqu’un, c’est toujours se défaire d’un morceau de soi-même, se séparer d’un membre qu’on croit, à tort ou à raison, gangrené. Et une des conséquences (probables) de cet assassinat légal, c’est que le pauvre Fargue sera d’une inactivité hallucinante jusqu’en 1928, publiant – avec quels écarts – « Tancrède » en 1895, « Poèmes » dix ans plus tard, et « Pour la Musique » en 1912. L’autre conséquence (possible), c’est que Jarry aura dû mourir avant que la pleine résurrection littéraire de Léon-Paul Fargue ne soit en mesure de se produire.

Reste que, pendant deux ans et demi, la relation du duc Henry et du page Caméléo sera fusionnelle, et cette perpétuelle réécriture du monde à travers une expérience d’auto-intoxication littéraire commune orientera leurs jours et modifiera le sens de leurs nuits. Car l’état entraîné par leur partage de sensations n’est pas seulement la création d’une méthode pour tirer parti de leur puissance et se transformer en monstre, mais également la production, pour chacun, d’un second corps, électrique, projeté dans les Terres Interdites.

 Le but de l’amitié, c’est la littérature. Et celui de la littérature, c’est l’acquisition de la force. « Son corps marchait sous les arbres, matériel et bien articulé, écrit Jarry dans « Les Jours et les Nuits » : et il ne savait quoi de fluide volait au-dessus, comme si un nuage eût été de glace, et ce devait être l’astral ; et une autre chose plus ténue se déplaçait plus vers le ciel à trois cents mètres, l’âme peut-être, et un fil perceptible liait les deux cerfs-volants. »

Des « Minutes du Sable Mémorial » à « La Dragonne », le corps astral est une topique tellement omniprésente de la poétique jarryque qu’on est en droit de s’étonner qu’elle ne fut presque jamais traité qu’avec condescendance ou en en faisant une pauvre affaire de mode de l’époque (faute peut-être, pour ses commentateurs, de l’avoir concrètement expérimenté, ce qui n’est pourtant pas sorcier !). Comme, plus tard, la question centrale des envoûtements chez Antonin Artaud, nous n’en voudrions pas tant à ses précieux exégètes de ne pas la traiter exclusivement, si seulement elle avait été – ne serait-ce qu’une fois – posée avec le sérieux qu’elle mérite. Surtout que les grands textes de Léon-Paul Fargue – « Epaisseurs », « Vulturne », « Haute Solitude » – décrivent une expérience absolument similaire. Tel le talon de Jarry, les appels à cette expérience y sont toujours annoncés par un coup de pied très spécial : « Donne le coup de pied, donne-le. Monte. Je t’apprendrai. (…) Donne un coup de pied ! Il y a le sens, il faut le chercher. (…) Ai-je donné malgré moi le coup de pied qui chasse les hommes ? (…) Tu peux, si tu veux, marcher sur les eaux, monter très haut dans l’éther en donnant un coup de pied secret sur le sol, à l’endroit voulu, dans l’état de transe, te dissocier et te promener dans la lumière et dans la matière défendues. »

Seul René Daumal s’y attardera, familier qu’il était de ces états, expérimentés dans le cadre des Phrères Simplistes à Reims avec Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat et Roger Vaillant. Selon Daumal, d’ailleurs, c’est à partir de cette expérience déterminante qu’il faut comprendre le sens de la pataphysique, qu’il sera le premier – après Jarry – à se réapproprier volontairement et ambitieusement comme méthode de connaissance. Pour le poète, « loin d’être une plaisanterie », la pataphysique part d’une constatation : celle que chaque chose est telle qu’elle est et pas autrement. Constatation empirique, elle est également l’expression la plus profonde du désespoir. Mais c’est à partir d’elle que le successeur du docteur Faustroll compte brûler par l’acide toute présupposition humaine qui empêche la réappropriation de sa puissance. Le contenu de la pataphysique étant l’épiphénomène, elle s’attache à l’irréductible, mais poussé à son extrême retranchement, et dans lequel elle ne peut plus se prévaloir d’un universel quelconque, ou d’une quelconque généralisation abstraite. Ainsi, la pataphysique se présente pour Daumal comme l’aboutissement de la pensée occidentale, la science, un aboutissement qui a caractère d’impasse, mais d’impasse fissurée, et laissant se dégager, par l’expérience qui la détermine, toujours présente à chaque étape de sa sape minutieuse, toujours lisible, l’espoir d’une réappropriation immémoriale. Dans « La Pataphysique et la révélation du rire », un article fulgurant de 1929, René Daumal signale un instant la définition incluse dans le Docteur Faustroll : « Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions et expliquera l’univers supplémentaire à celui-ci. » Mais c’est bien pour préciser que cet univers supplémentaire est le « monde à l’envers où vont les morts et les rêveurs selon les croyances primitives, le moule en creux de ce monde ».

Plus mystérieux, René Daumal inclut d’autorité Léon-Paul Fargue comme participant pleinement de cette pataphysique. C’est dans son article consacré à « Vulturne » (également de 1929), et le poète ne peut y masquer son enthousiasme terrifié pour le chef d’œuvre de l’auteur de « Trancrède » : « Chacune de ses pages exprime, avec une lumière qui m’a fait pousser plus d’un cri de stupeur, car je n’en croyais pas mes yeux, quelque aspect d’un Secret éternel que depuis les plus anciennes races toute une famille d’hommes se murmurent de vieille bouche à jeune oreille, et qui a tinté aussi quelque peu à la mienne. Il s’agit bien d’autre chose que de littérature ! » Et c’est à travers une phrase ; une phrase éclatante comme aucune autre, dans le corps de « Vulturne » (« La matière, syphilis de l’éther, ou, comme parlait plus calmement mon vieux patron, lieu géométrique des bizarreries de l’éther, noué de tourbillons et de torsions, bossué de fâcheuses protubérances, s’affaissait comme un faux calcul et se confessait fluide élastique. ») que Daumal lâche le morceau : « J’aperçois ici derrière Fargue la grande échine du docteur Faustroll : la pataphysique, que je persiste à tenir pour bien autre chose qu’une plaisanterie, a encore à parler ! » L’anachronisme est complet mais l’intuition est remarquable. À l’époque du docteur Faustroll (1897), Fargue et Jarry sont absolument brouillés et Fargue n’a jamais, à notre connaissance, cité le terme de pataphysique, fût-ce au milieu d’une liste rabelaisienne de sciences exactes ou inexactes. Mais l’expression « calme » du vieux patron, la logique mise en place et les significations afférentes, ne laissent pas de doute sur l’identité de la chose qui est, ici, visée. Et cette chose est, indubitablement, commune aux deux anciens complices. Faudrait-il alors poser, datant de l’époque de leur amitié et de leurs créations, une pré-pataphysique dont participeraient et Jarry et Fargue ? Une quasi-pataphysique d’où ils auraient tiré, ensuite, chacun leur voie propre, dont les fins seraient similaires, mais les méthodes élaborées parallèlement, dans une haineuse solidarité ? Ce serait cette quasi-pataphysique que pointerait Daumal. Ce serait de celle-ci dont auraient été tirés, par une interprétation très particulière du Texte Ducassien, hiboux et caméléons, pennes et parapluies, coups de talon ou de pied, et qui composeraient les éléments de leur voyage électrique dans les Terres Interdites. Et cette quasi-pataphysique serait indéfectiblement liée à l’usage réinterprété de l’imaginaire scientifique, allégrement épicé de tout le fond occultiste nécessaire pour en produire le plus grand réservoir de force nécessaire à plier le monde à leur caprice.

De son adelphisme même, et quelle que soit sa proie (Henri Morin, Claudius-Jacquet, Christian Beck ou autre), Jarry tire d’abord de la Force, une force peu commune le faisant basculer imperceptiblement hors du temps. Rencontrant Valens, Sengle vit deux moments de sa vie en un seul, contracte ainsi momentanément le facteur dissipateur de la force (le temps), et vit un moment d’éternité authentique. Dans cet état, il dirige les Choses avec sa pensée : prédit le tirage au sort sur Severus Altmensch et tire trois fois six aux dés. Il expérimente son influence sur « l’habitus de petits objets » et induit « l’obéissance probable du monde ». Et cela lui est rendu possible par l’acquisition d’une méthode para-scientifique ; une hérésie arithmétique à travers laquelle « sa force, expirée vers l’Extérieur, (rentre) en lui drainant l’apport de combinaisons mathématiques. » Chez Fargue aussi, la méthode poétique est orientée dans le sens de la force. Et elle produit des miracles tout aussi minuscules, dans le style du terrorisme infra-mince du Professeur Chaos dans « South Park » : « Si tu fixes sur la grève un pou de mer entre mille poux de mer, si tu ne le quittes pas des yeux, tu le fascines. Les autres s’en vont, dans un frémissement multiplié, sassés par la peur, lui reste sur place, avec son gros œil. »


Pour de simples questions de rythme biologique, Fargue fut un Valens raté ; et Jarry, cruel, de consigner : « Avant Valens, il eut plusieurs amitiés qui s’égarèrent, des faute-de-mieux, qu’il reconnut plus tard avoir subies parce que les traits étaient des à-peu-près de Valens, et les âmes, il faut un temps très long pour les voir. L’une dura deux ans, jusqu’à ce qu’il s’aperçut qu’elle avait un corps de palefrenier et des pieds en éventail, et pas d’autre littérature qu’un amiévrissement de la sienne, à lui Sengle ; laquelle fit des ronds des mois après avec des souvenirs rapetassés dans la cervelle de l’ex-ami. Il trouvait mauvais également, fervent d’escrime, qu’on eût peur des pointes et ne sût pas cycler assez pour jouir de la vitesse. Ces gens horripilaient Sengle, qui, se croyant poètes, ralentissent sur une route, contemplant les « points de vue ». » Dans « Colère », un poème qui n’est désormais pour nous que trop limpide, Fargue répondra, mot pour mot, à son vieil ami, ses attentats, son Colin-Maillard cérébral, ses références à Maldoror, et son culte de la vitesse : « Vous m’avez plombé de votre haine, de vos querelles, de vos attentats, de tout cela qui est de l’amour qui se cherche et se tord comme un ver ; vous ne pouvez pas trouver la formule, Colin-Maillard béni de gifles, vous le sentez là qui respire, et vous ne pouvez pas l’atteindre, et vous battez la semelle (…) avec ça vos propos n’amusaient pas la route, et vous vous déchiriez, fil à fil, au fond de la turbine. Pourtant, vos pierres creuses étaient posées dans un jardin, vous l’aviez belle, on vous donnait des feuilles neuves chaque matin, des feuilles fraîches comme si elles n’avaient jamais servi. Mais vous alliez trop vite, et vous n’avez rien vu. (…) Votre plainte n’est plus pour moi. Trop tard. À quoi bon, pélican, gonfler éternellement sans pouvoir l’ouvrir ton vieux parapluie nourricier ; c’est pour rien, casoar, que tu cours en boxant sous les arbres. »

C’est que l’amitié est également une question de synchronisation des biorythmes, une tentative de faire corps avec le tempo d’autrui, ce qui veut dire ne pas cesser de perdre son temps à remonter celui de l’autre quand celui-ci tombe, momentanément, en rade. À la différence de la vitesse jarryque, synthétique et assimilatrice, la lenteur farguienne, proverbiale comme ses retards, est également intrinsèque de son entreprise de résistance absolue à l’illusion du monde et à son combat contre Dieu ou la Science : « Parfois, il rapetisse le monde, pendant un temps incalculable. Il supprime un moment le temps, l’espace et la matière, jusqu’à nous rendre tous invisibles. Mais quelqu’un s’en aperçoit-il ? Car le monde reste à l’échelle. Toi, peut-être, chez qui l’adaptation ne se fait pas vite, avec tes manies, tes lenteurs, ta plasticité particulière, tes intuitions interminables. »

On connaît la théorie extrême du jeune Jarry dans « Etre et Vivre », pour qui l’idée déchoit qui se résout en acte et l’Etre est supérieur au Vivre, mais pour qui il faut cependant tuer la Pensée pour produire de la Beauté et acquérir de la puissance. Chez Fargue, par contre, « l’art ne sera là où vous saurez apercevoir la solidarité haineuse qui lie l’être et le vivre ». Dans « Broderies » encore, Fargue revient et répond à son fantôme d’ami : « Alors ? Être, ou vivre ? J’ai peur de choisir. Mais, pourquoi choisir ? » Et dans « Un désordre familier », vraiment las : « Être, à défaut de vivre. La vieille histoire… » Si Jarry, comme plus tard Artaud, fonctionne sur une opposition violente des contraires, basculant l’un dans l’autre par combat frontal, Fargue, lui, plus proche de Schreber, gomme les grandes discontinuités, et creuse la matière intermédiaire pour expérimenter l’extase poétique. Car si Ormutz et Ahriman entrent en lutte dans chaque cerveau supérieur, c’est moins par concurrence que par complicité. Les deux horizons sont semblables, mais les techniques de combat différent tant qu’elles semblent s’opposer aux yeux des guerriers fatigués. Vulpian et Aster, soit le Renard et le Corps Astral. Ou le Juif Errant et le Corps Sans Organes.

« C’est par le verbe, écrit Fargue, que je suis entré en communication avec les fantômes. » Léon-Paul Fargue rôdera toute sa poésie autour des hommes et des villes, avec sinuosité, méfiance, délicatesse, insistance. Alfred Jarry, en une vie si rapide qu’elle semble n’avoir jamais eu lieu que comme un rêve de son Être, aura renversé le monde comme une crème dans le masque de l’impossible et renvoyé la réalité à une affaire de goût. Peut-être aussi que les hommes savent toujours plus ou moins le temps qu’ils ont… Jarry mourra en 1904 et Fargue en 1947. Les dispositions à prendre lorsqu’on en a pour à peine quinze ans de production de textes ne sont pas les mêmes que quand on sait qu’on en a 70 à tirer, le corps transformé de fond en comble, le visage changé, l’errance assurée dans les labyrinthes de la ville et de la nuit, le ventre rempli de fils invisibles qui nous relient à des spectres intimes : « Je pense à eux comme à quelqu’un qu’on peut voir le lendemain, le jour même, écrira le vieux Fargue : Il va venir, il faut que je sache. Jarry, Levet, Charles-Louis Philippe, Raymonde Linossier, Ravel, qu’allez-vous me dire ? » 

Et si Jarry, mort, avait intégré le corps de son ancien adelphique ? Et si il avait infléchi le (plus si jeune) Fargue dans le sens de sa force ? On imagine le fantôme du cher et vieux Jarry, dédoublé depuis l’étoile Algol, soutenant Fargue dans ses errances noctambules dans Paris, tournant autour de sa littérature comme un renard… Peut-être aussi que les artistes n’arrivent à devenir des amis décents que dans la mort…

La dernière apparition publique d’Aster et Vulpian date à notre connaissance de 1938. C’est dans « La Grande Beuverie », où René Daumal les voit, à la suite de son maître Totochabo et de la nonne Rabelais, invités dans la même salle vide et propre, très claire – la salle d’armes sans armes d’un château féodal : « Le second personnage, au ventre ovale et mince de long poisson, ceint du blanc costume de l’escrimeur, l’œil de guêpe, la moustache de miel héroïque aux pointes peintes en vert, le fleuret démoucheté, c’était Alfred Jarry. Je l’entendais expliquer que « si les bas de ses pantalons n’étaient pas agrafés de pattes de langouste, c’est qu’il portait culottes et bas blancs » (…) Le troisième était Léon-Paul Fargue, en costume d’amiral, qu’il avait orné de nombreux galons supplémentaires ; il portait le bicorne en travers et avait remplacé l’épée par un sabre d’abordage. Il avait, tantôt au menton, tantôt à la main, une barbe arménienne postiche et, selon les moments, les courbures et les nœuds de la conversation, son visage passait du glabre au velu et du poilu au rasé comme par les phases étonnantes d’un astre humain errant. C’est dommage que j’aie entendu si peu de ce qu’ils dirent. »

Oui, c’est dommage. Peut-être qu’en insistant davantage, Daumal nous aurait fait entendre les raisons de l’éloignement de deux amis si proches et dont l’horizon fut fabriqué ensemble, ainsi que les bases pré-pataphysiques qui déterminèrent la création d’une telle science, et dont nous sommes encore loin d’avoir évalué toute la richesse. Nous aurions deviné les sources composites de leurs poétiques, les bases existentielles de leur expérimentation, le troisième corps qu’ils produisaient lorsqu’ils se rencontraient, les choses qu’ils se chuchotaient le soir, à la seule lumière du crâne qui leur servait de veilleuse, auprès des hiboux sauvages du Calvaire du Trucidé. Enfin, peut-être que, plus clair, oui, plus clair encore, nous aurions pu entendre le bruit exact du coup de pied qui faisait basculer le renard dans le corps astral. 

 Texte : Pacôme Thiellement

Images : droits réservés dans l'astral

2009/05/21

LE NON-SENS DE LA VIE

Notes préparatoires autour de « Baby Snakes » de Frank Zappa, prépubliées en 2005 sur le site Fredunzel en prévision d'un essai futur sur la « Grande Identité Zappa/Jarry » 

 

  

Comme « Uncle Meat » et « 200 Motels », « Baby Snakes » de Frank Zappa (1979) est un film dont le matériau narratif est principalement folklorique et documentaire. Mais si « 200 Motels » est un film concentré sur la problématique des tournées (indépendamment de ce que le groupe joue en concert), « Baby Snakes » est un film sur les concerts (en dehors des problématiques liées à la logique de la tournée). « Baby Snakes » est un film sur le concert comme événement ; c’est un film sur le concert comme aïôn débordant dans les deux sens du temps. Dans « Baby Snakes » : rien sur la fatigue inexorable des musiciens (à part un monologue extraordinaire de Terry Bozzio), rien sur les hallucinations momentanées, rien sur les drogues, rien sur les impressions de déjà-vu et presque rien sur les groupies (Zappa fait quelques smacks sur scène à une petite farfadette du premier rang ; cela ressort donc de l’activité publique et non de cette « seconde vie privée » qu’est la vie des musiciens en tournée). La seule « pratique sexuelle déviante » représentée dans le film est parodique. Son désir est inséparable de sa propre représentation, inséparable de sa désacralisation en tant que désir. C’est « la grande sœur de Ms. Pinky », une poupée gonflable bien laide, courtisée par Roy Estrada devant la caméra. Nous sommes donc loin du fourmillement de petites idiosyncrasies sexuelles de Flo & Eddie dans « 200 Motels », ou de celles des groupies incarnées magnifiquement par Lucy Offerall (une vraie groupie), Janet Ferguson (une fausse groupie) et Keith Moon (une pop star déguisée en groupie déguisée en nonne).

C’est que « 200 Motels » parlait de la répétition comme contenu immanent immédiatement décelable dans la pratique des tournées et qui se transforme en cauchemar (« Touring can make you crazy » ; « I think I’ve played in this place before »). « Baby Sakes » est, lui aussi, un film sur la répétition, mais sur la répétition au sens non réitératif, mais préparatoire. Le film commence d’ailleurs par sa propre répétition, et cette répétition fait partie intégrante du film. Elle s’enchaîne sur l’exécution du générique (le chant « Babysnakes », passant, en un éclair, de ses ébauches maladroites, ou de la grimace de Warren Cucurullo, à sa version définitive). Comme si le « making of » précédait le film, la répétition du morceau ouvre le morceau lui-même. Elle est incluse en lui, et lui-même est impliqué en elle comme la forme implicite, nécessaire, toujours présente, de sa substance génératrice.

Puis nous passons à la préparation du dessin animé de Bruce Brickford. Et ce qui est animé dans le dessin animé, c’est autant le dessinateur que son animation. Surprise : l’animateur parle, et explique les associations d’idées qui président aux dessins animés contenus dans le film. Les entretiens avec Bruce Bickford se poursuivent d’ailleurs tout le long de celui-ci, comme si « art » et « documentaire sur les conditions de possibilité de l’art » devaient toujours être pensés ensemble, dans un processus global et continu où la substance de l’art et les conditions immanentes de sa forme ne devaient plus être séparés dans l’entendement.

Tout ceci est l’application magistrale, en film, de ce que Zappa, au sein de Bizarre records, avait accompli en tant que producteur de disques, réalisant des albums « documentaires » comme « An evening with Wild Man Fischer » et « Permanent Damage » des G.T.O.’s (pour ne rien dire de « Trout Mask Replica » : Captain Beefheart lui aura assez reproché les côtés « documentaires » de l’album, qui en accroissent pourtant la beauté). Une des raisons de la passion documentaire du travail de Zappa est dans sa politique émancipatrice. Et celle-ci doit commencer par l’émancipation de l’auditeur lui-même. Dès « Freak Out ! », dès la chanson « You’re probably wondering why I’m here », Zappa avait annoncé la couleur. Son auditeur doit cesser de consommer passivement des disques et engager sa démarche dans une réflexion sur ce qui conditionne cette écoute. C’est cette démarche qui le rendra libre.

La valeur positive de la répétition dans « Baby Snakes » est d’arracher l’événement à son « il y a eu » afin de le recadrer au sein d’un processus global dont il est affecté et qu’il affecte en retour. L’événement de « Baby Snakes » est bien le concert de Halloween en 1977 (soir d’anomie et de célébration monstrueuse qui sied au paganisme et à l’anarchisme pragmatique de Zappa), vers lequel l’ensemble des séquences du film sont dirigées. Mais si le concert est le but de « Baby Snakes », il n’en est pas sa fin, qui est, au contraire, sa contamination dans le reste du temps éprouvé par ses participants, musiciens comme spectateurs. Zappa s’intéresse moins à l’objet du concert qu’à ses répercussions dans le temps, en amont comme en aval. Il l’étudie moins qu’il n’étudie ce qu’il transforme, à sa venue, dans le cours du temps. Il le passionne moins que ne le passionne son efficace.



« Uncle Meat » était un film qui luttait contre l’exclusion des activités folkloriques dans l’écriture officielle de l’Histoire : « donnant la preuve que pendant cette période du XXe siècle, il y avait également des gens qui ne pensaient ni ne vivaient comme les caricatures en plastique qui survivent en vue de nous représenter dans les rediffusions télévisuelles ou dans les livres d’Histoire. ». « Baby Snakes », à son tour, est un « film about people who do things that is not normal ». Le combat de Zappa contre le christianisme ou contre le capitalisme est, d’abord, un combat contre la norme. Et ce combat contre la norme est un combat contre la prédétermination de la valeur à travers la médiation du sens. Logiquement, il inclut une complète réfutation du destin, à travers une lecture positive, affirmative, de l’échec comme substance de toute vie (c’est la raison d’être du chapitre « Failure », la pièce central de « The Real Frank Zappa Book »). Ce qui s’explique ainsi : L’échec est la règle. Nous sommes sans destin. Et c’est le non-sens de la vie qui doit entrer dans nos corps et investir nos pensées. Ainsi s’explique l’affinité avec la ’pataphysique jarryque, qui donne à sa conception épiphénoménale monstrueuse une échelle à la taille de l’Univers : « One Size Fits All. »

Une pop music dont la connaissance est la plus puissante des passions doit d’abord détruire, un à un, tous les stéréotypes qui ne permettent qu’une appréciation passive d’elle-même. En l’occurrence, et en premier lieu, son principal fléau : les chansons d’amour. C’est l’objet du monologue le plus éclairant de « Baby Snakes » – repris ensuite dans le 6e volume de « You can’t do that on stage anymore » sous le titre « Is this guy kidding or what ? » – de réaliser quelque chose comme une généalogie de l’accoutumance à la chanson d’amour : une généalogie de la sentimentalité.


Car les rock stars mentent sur l’amour, et ils mentent sur l’amour qu’ils portent à leurs fans. Ils créent une dépendance affective basée sur des principes biaisés. Zappa retrouve l’esprit de Diogène quand il raille les déclarations passionnées des stars face à leurs groupies : ce « I’m in you ! » qui prélude à leur publicité. Zappa renverse la question du fan et de la star de la même manière que Sandor Ferenczi retourna la question de l’enfant et de l’adulte en psychanalyse : Ce n’est pas le fan qui est initialement fou de désir pour la star ; c’est la star qui sait très bien ce qu’elle fait en le séduisant et en profitant de cette séduction pour le baiser sans avoir à payer la dette de la reconnaissance.

Les G.T.O.’s aimées de Zappa avaient du génie car elles transformaient leur fanatisme en vampirisme. Elles n’étaient pas des stars ; elles étaient pire. Elles gagnaient ainsi une souveraineté morale sur leurs séducteurs, les musiciens, et les transformaient en proies. Elles reprenaient la monnaie de leur pièce.

« Sheik Yerbouti » commencera après cette modalité : « I have been in you », chant désacralisant répété dans une séquence magnifique de « Baby Snakes ». C’est que Zappa s’intéresse moins au lieu du concert lui-même ou à ses composantes qu’à son efficace déjà impliqué lors de ses répétitions. Ce qui l’intéresse dans la préparation du concert, c’est ce qui va en rester, et ce qui va en rester est déjà présent en amont… « Baby Snakes » insiste d’ailleurs énormément sur la naissance des choses (les tendres boutons que « Baby Snakes » métaphorisent ne sont-ils pas à la naissance du processus érogène ? Le serpent de la Génèse n’est-il pas à la naissance du processus de la connaissance ?). Le morceau-clé du film, c’est le grand monologue qui suit « Stink Foot », où Zappa corrige le récit de la Génèse. Toute son œuvre est une correction des principes fondateurs qui régissent nos vie, correction dirigée vers l’idée du bonheur.

Comme l’écrit Hölderlin : « Les dieux bienheureux sont sans destin. » En effet, ce sont toujours les héros et les hommes qui ont un destin (et celui-ci est toujours, par nature, expiatoire). Les dieux, eux, et eux seuls, sont libres. La vie philosophique est orientée vers la réalisation du bonheur à l’échelle humaine, et l’acquisition prométhéenne de cette liberté divine. Qu’est-ce qu’une vie heureuse ? Celle qui exclue le désir d’échanger la nôtre contre celle d’aucun autre. On voudrait tous changer quelque chose à nos vies. Mais nos espoirs ont toujours le goût de nos plaisirs, et ce que nous nous souhaitons ressemble singulièrement à ce que nous avons ou aurions pu avoir. C’est toujours les riches qui se plaignent de manquer d’argent. Ils se sentent pauvres à l’aune de leurs dépenses. C’est toujours les plus grands séducteurs qui se broient les nerfs sur leur plus dure conquête, qui s’épuisent sur un refus, s’escriment pour une invite. Tout ratage est relatif à une échelle de valeurs. On a raté, on est raté relativement à quelque chose. Mais ce fantasme de réussite, il aura encore fallu le construire.

L’important, dans la vie, n’est pas la vie, mais la valeur que nous attribuons à la vie et à la mort. Seul la valeur compte, et la valeur est déductible de ce que nous avons pu rencontrer comme matière à évaluation. La valeur ne s’établit qu’à travers le pacte, le contrat. Il ne faut pas placer la valeur en amont du pacte. Ce n’est pas facile, parce que c’est cette valeur qui motive la décision, et que la pleine conscience de l’aval de la valeur à tendance à restreindre nos possibilités d’action. Il faut cependant tenir à cette tension car les deux facilités (absence de valeur, comme valeur en amont) sont les deux erreurs. Il y a donc nécessité de plan, et nécessité de son immanence : continuité conceptuelle dans un Univers à une seule taille, « Project/Object ».

Certes, réaliser le non-sens de nos vies n’est pas chose facile. Et pourtant, « Baby Snakes » le prouve : tout le monde le fait, même si tout le monde ne sait pas qu’il le fait.

Le savoir, c’est commencer à être heureux.

 

 

Texte : Pacôme Thiellement

Images : Society of Motion Picture and Television Engineers

2009/05/13

LE BÉBÉ DE POLANSKI



Borges disait que tout écrivain invente son lecteur. L’idée peut s’appliquer à toutes les formes d’art, dont l’Histoire devrait toujours être une Histoire des inventions de formes de perception et une typologie des hommes auxquels elles s’adressent. Dans le cas du cinéma, depuis les subtilités du dispositif scénaristique jusqu’aux dernières décisions relatives au montage, chaque cinéaste manipule avec plus ou moins de bonheur cet espace à la fois énigmatique et violent qui sépare le film qu’il a sous les yeux de celui que percevra son spectateur. Le style d’un cinéaste, ce qui fait sa qualité et son caractère inéchangeable, c’est le spectateur qu’il invente, que celui-ci soit un spectateur incubé (comme chez Polanski), un spectateur déterminé et devant acquérir, pour l’exercice de sa liberté, la conscience de sa détermination (Kubrick) ou encore un spectateur voué à une enquête infinie (Rivette). Diriger un film, c’est induire une certaine manière de percevoir et de penser dans la tête de son spectateur.

« Rosemary’s baby » est un exemple paradigmatique en ceci que la distance qui sépare ce qui est montré par le cinéaste de ce qui est perçu par le spectateur a fait toute la saveur de sa réception. Je pense bien entendu au bébé de la dernière scène. Dans cette scène, on voit simplement un flash d’un chat en gros plan, ainsi que les remarques effrayées de Rosemary (« Que lui avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait à ses yeux ? ») À la sortie du film, tout le monde a parlé du bébé, et de la terreur qu’il était susceptible de générer. Cependant, ce bébé n’a jamais été montré.



Dans son autobiographie, Polanski prétend que cet effet de réception était prémédité. Il dit que son art poétique tient de la règle optique qui veut qu’on complète toujours la perception morcelée qu’on a d’un événement. On y introduit tous les éléments manquants pour reconstituer les images vécues. En l’occurrence, le spectateur voit la scène du bébé. Il voit le landau au milieu de la pièce. Il voit les réactions de Rosemary et de son entourage. Il entend l’information principale ; une information crainte mais attendue tout le long du film (l’enfant est le fils du diable) mais il ne voit pas l’enfant lui-même. Il imagine donc le corps de l’enfant, et c’est de lui-même qu’il créé l’image terrifiante de ce bébé monstrueux.

C’est donc l’information manquante du film, ce qui n’est pas manifesté, qui parfait le dispositif créé par Polanski. C’est un dispositif dans lequel tout est vu du point de vue du personnage principal. Un dispositif dans lequel tout est vu du point de vue de l’incubé. Pas une seule scène n’est perçue sans lui. Plus généralement, c’est le cas de la « Trilogie des appartements » : ni « Répulsion » (à part la dernière scène), ni « Rosemary’s baby » ni « Le Locataire » ne quittent leur protagoniste un seul instant. Ce qui rend imperceptible son basculement dans la folie (folie qui est, dans les trois cas, l’explication « officielle » du récit, la version rationnelle et même rationaliste de Polanski). On a beau savoir que Rosemary hallucine éventuellement son incubation, on ne peut pas le percevoir. On ne peut pas le vivre. Le spectateur éprouve la vision de l’héroïne. Ce qui rend la « version officielle » de Polanski intenable émotionnellement, et donne au spectateur les atours du fou lui-même, les atours de l’incubé. De son spectateur, Polanski fait un paranoïaque : un homme dont la vision est toujours niée officiellement, mais qui perdure sempiternellement en lui. Cela tient du meurtre d’âme ; du meurtre d’âme au sens strindberguien du terme.

Tout ceci est déjà mis en place dans plusieurs scènes du film. En particulier, le rêve de Rosemary, rêve dans lequel celle-ci tisse une histoire visuelle à partir d’informations auditives venant de l’autre côté du mur. Dans cette scène, si Rosemary voit une bonne soeur, la femme qui parle et que nous entendons est Minnie Castevet. On reconnaît sa voix. Les images du rêve de Rosemary sont créées à partir des éléments réels de la conversation des voisins. Ce rêve est le moment-clé du film. C’est le moment où le rapport du cinéaste à son spectateur se révèle. Il révèle la façon dont Polanski joue de son spectateur. Il annonce la façon dont il fera voir le bébé du diable par l’intermédiaire des paroles exprimées par les personnages comme de l’horreur apparente de Rosemary.



À cet égard, la technique narrative de Polanski est suffisamment particulière pour qu’on s’y arrête quelques instants. À partir de « Rosemary’s baby » et également pour « Le Locataire », Polanski part d’un roman auquel il reste particulièrement fidèle (si fidèle que les dialogues se retrouvent parfois tels quels, si fidèle que les noms des personnages restent inchangés). Simplement, dans l’économie du scénario, et dans la vision qu’il y ajoute (ou plutôt qu’il en retire), il pousse le caractère hallucinatoire à un degré supérieur. Ce que fait Polanski dans « Rosemary’s Baby », en ôtant de l’information visuelle et en suggérant des actes atroces mais en ne les montrant pas ; ce qu’il fait rend le récit beaucoup plus éprouvant que le roman dont il est tiré. Polanski participe de cette idée que l’horreur est d'autant plus forte qu'elle reste absente de toute volonté descriptive.

Ceci tient encore au principe de suggestion qui a une longue histoire au cinéma, mais déjà auparavant dans la littérature (Mallarmé, Jarry). Et la question de la suggestion est indissociable des questions connexes d’hypnose et de magie. L’hypnose a eu une influence essentielle dans la littérature du XIXe siècle, en particulier le « De la suggestion » de Bernheim dont des écrivains (Huysmans, Strindberg) tireront une sorte d’art poétique. On retrouve Messmer et Bernheim jusque dans le cinéma de Fritz Lang (« Mabuse »), dans le cinéma de Kiyoshi Kurosawa (« Cure »). Dans la poésie de Mallarmé ou de Jarry, il s’agit de faire naître l’image de façon indirecte, comme si l’écrivain s’introduisait à l’intérieur de la personne à qui il s’adresse et actionnait des pans nouveaux de son imaginaire. Chez Lang, Polanski ou Kiyoshi Kurosawa, il s’agit de diriger le film à l’intérieur du cerveau du spectateur, de toucher directement son système nerveux. De lui faire rêver le film autant que de le lui faire voir. 



Pour cela, il faut déjà remarquer que la relation de Polanski au texte de son film (le roman de Ira Levin, « Le Bébé de Rosemary ») n’est pas exempt d’une part importante de suggestion. On a affaire à un cinéaste hanté, dont le rationalisme explicite, officiel, est toujours contrebalancé par des effets de sens induits, des fétiches scénaristiques, des signes. Certains détails onomastiques déjà présents dans le roman font froid dans le dos. Le voisin de Rosemary s’appelle Roman Castevet. Et l’auteur comme l’acteur principal du film – Roman (Polanski) et (John) Cassavetes – fonctionneront comme un rappel homophonique de ce nom. Le Dakota Hotel dans lequel Polanski place l’action est lui aussi mentionné dans le roman (c’est l’hôtel que conseille Hutch, contre le Brandford dans lequel échouent Rosemary et Guy). Polanski hante et habite le roman jusqu’à transformer la caractérisation implicite du couple Castevet. Dans le roman, ce sont des américains du Middle-West (la femme est une grande et grosse femme débonnaire) mais, dans le film, ce sont clairement des juifs de l’Est – et Minnie a même un accent à couper au couteau. Roman et Minnie Castevet pourraient être les parents de Polanski lui-même ; tandis que Rosemary (son spectateur) est une catholique qui a passé sa jeunesse chez les soeurs. Le film devient l’enfant que Polanski (vrai diable) fait dans le dos de son spectateur (une bonne sœur).



Le résultat ultime est l’inscription de « Rosemary’s baby » dans l’histoire des films maudits. Le meurtre rituel de Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, par la Family de Charles Manson, est devenu indissociable de notre perception de celui-ci. Anton LaVey, le chef de l’église satanique de Los Angeles, prétend d’ailleurs avoir participé à l’élaboration du film comme consultant (une information toujours démentie par Polanski). En outre, non créditée au générique, Sharon Tate apparaît rapidement dans le film, de façon presque hallucinatoire, au sein de la scène de la fête. Elle a la présence invraisemblable d’un spectre. Enfin, il y aura l’assassinat de John Lennon en 1980 (dont les Beatles étaient les inspirateurs supposés de la Family de Charles Manson) alors locataire du Dakota Hôtel, lieu même du tournage du film. L’assassin de Lennon, Mark David Chapman, déclarera d’ailleurs avoir croisé Mia Farrow dans les rues du New York le jour même de son crime. Ces deux meurtres (celui de Sharon Tate et celui de John Lennon) font que ce n’est plus du tout le même film que nous voyons, et que ce ne sera plus jamais le même.

L’idée clé du film est celui d’un bébé que tout le monde voit mais qui n’est jamais montré. Ce qui veut dire faire naître le bébé directement dans le cerveau du spectateur. L’incuber de sorte que le film que le spectateur aura vu (et le diable qu’il aura croisé) sera le sien et celui de personne d’autre. Polanski nous laisse avec une expérience hallucinatoire dont nous ne pouvons rendre compte à personne, qui reste accroché à notre psyché, à nos peurs, à nos démons. Quelque temps après « Rosemary’s Baby », un film sera réalisé qui présentera à son tour un bébé, et le montrera ; mais dont personne ne sera susceptible de dire comment il a été fait. C’est « Eraserhead », film anti-subjectif par excellence, mais dont le caractère descriptif, expressif, touche également au plus près le mystère du système nerveux. David Lynch est un fan notoire de Polanski et « Eraserhead » fonctionne comme une réponse possible à « Rosemary’s baby ». On sait que Stanley Kubrick re-visionnera le film un nombre invraisemblable de fois dans le but d’essayer de comprendre comment le bébé fut fabriqué. On l’ignore encore aujourd’hui, et on l’ignorera peut-être toujours. Si le bébé de Rosemary est celui du spectateur lui-même, celui d’Eraserhead est l’enfant qu’il n’aura jamais, l’enfant qu’il ne comprendra jamais. 


Texte : Pacôme Thiellement

Images : un vrai diable

DANS LE TEMPS


   Le 4 mai 2009, au moment où je sors de Joseph Gibert, et que j’attends le bus 85 qui doit me ramener jusque chez moi, je surprend une conversation entre un clochard et un touriste. Le touriste, un quinquagénaire anglais à casquette, demande au clochard la direction vers la tour Eiffel. Et le clochard, très sérieusement, répond, montrant d’abord la gauche, ensuite la droite :

   – Dans le temps, la tour Eiffel était de ce côté-ci, désormais elle est de ce côté-là.

   – Pardon ?

   – Dans le temps, elle était de ce côté-ci, désormais elle est de ce côté-là. 

   Instant gnostique : le monde a été retourné dans la nuit. Suis-je en route vers l’éternité depuis le cinquième arrondissement de Paris ?


Texte : Pacôme Thiellement

Image : Oh well

2009/05/09

ZAPPA EN MODE GONZO

John Raby



Etant acouphéniques, faut une sacrée lumière pour que je m’aventure dans un concert sans céder à la panique de loger un aéroport de plus dans ma tronche. C’est pourquoi depuis cinq ans je n’ai pas vu une scène. Mais ce soir la lumière, c’est Zappa. Alors je me grille à l’ampoule (que dis-je: au soleil!) sans plus attendre.

Le concert a lieu à l’Antipode, salle qui porte bien son nom vu sa place, un district paumé dont le centre névralgique est un kebab nommé “Wow Kebab”. Suivant quelques chevelus pressés je découvre sur le chemin le nom de la salle entre des feuilles. Je me sens la fibre d’un explorateur. Au détour d’un tournant, machette à la main, je suis surpris par des petites étincelles. Tout ces sourires pincés, ces briquets, ces baskets qui remuent, ces roulées qui se roulent, tout ça suinte une petite nervosité qui se diffuse dans l’entrée. Une nervosité à l’opposé des vernissages: ça sent le coeur pas l’anus. Et vue la raison de cette électricité je suis pointé. C’est que je fais parti de la tribu sans jamais trop avoir pris part au cérémonial. Je découvre un monde dont je fais partis depuis des lustres sans l’avoir su.

J’entre. L’installation sonore me flippe (c’est noir, et y’a des micros, et plein d’instruments: deux vents, une batterie pleine de toms, deux guitares (électriques!), une bassiste emperruquée qui a l’air folle et un xylophone). Je réfléchis trop, je me sens partir mais « I’m the Slime » m’extirpe de ma trouille. En m’éclatant à la gueule comme dirait Pacôme au sujet de “200 Motels”, le riff provoque presto une petite marée de cheveux qui saturent l’espace, ou plutôt la sortie, comme si c’était Zappa en personne qui sonnait le dîner. Résultat des courses je ne peux m’enfuir, la marée m’empêche de filer en douce mais faut que tu te dises John que l’heure est bien trop joyeuse pour que tu te défile! Dans ce tourbillon d’excitation, partir serait dommage et très con. Tu te vois attendre le bus devant “Wow Kebab” alors que Zappa est à 200 mètres? J’enfonce alors mes boules quiès jusqu’aux molaires et mon corps entre une poubelle et le stand de verres consignés, là où les infrabasses ne peuvent m’avoir. D’ici je vois même la moitié de la scène où le leader guitariste avec son bonnet Tigrou chante le refrain. J’ai trouvé mon spot pour le show. Un très bon show. J’y bois des bières. J’ai même pleurnichouillé sur “Big Swifty” (les bières). Mais zappez le dernier tableau, revenons à Zappa.

Le show fût court mais épais. Le groupe a intégré ce que j’intitulerai faute de goût “l’esprit Zappa”, ce qui ne doit pas être de la tarte. Composés de musiciens de conservatoire, ils ont su, malgré leur discipline, intégrer l’esprit sans le singer, s’autorisant des fantaisies persos. La distance salvatrice avec l’exercice de la copie conforme était au rendez-vous (ainsi on a évité le concert virtuel à la Elvis tout près d’un kebab ce qui aurait des conséquences inconnues). Il y eût de très belles improvisations, un saxo trafiqué en direct, des guitares assurées, une direction selon la signalétique zappaïenne et plein d’autres pitreries très enlevées. La joie était là, la caricature très loin. Dans ce fouillis je retiendrai pour ma part un clou. Un petit clou de rien du tout mais qui moi, m’a cloué. Je raconte. La fin du show se fait sentir. Ca sent le bouquet final: « Eat that question » est à l’honneur, LA question qui cueille le public comme des pâquerettes prêtes à défaillir. L’ivresse est donc à son comble, je regarde ma moitié de scène ému comme tout le monde, jusqu’à ce qu’un type fasse gondoler mon champ. Ce type, avec sa salopette, sa paire de bottes, son crâne dégarni, son air de titi parisien, m’a tout l’ air d’un voisin qui s’incruste chez son voisin. Il est entré par une petite porte si bien nichée que je ne l’avais pas vue et tout de suite son attitude m’a intrigué. Il s’installe et (je crois rêver) se tape une copieuse viande en sauce tout en jetant des regards furtifs sur la scène en fusion, entre deux fourchettes… Est-ce le Canard du Jour? Ou le barbecue de Dolphy? Je n’y comprends rien. L’emphase de la musique est à son max, je suis prêt à manger mes boules quiès tandis que lui tapotte tranquillement des bottes en mastiquant bovinement son charal. Il s’amuse doucement… et se régale! Je n’en décolle pas mes yeux. Un solo survolté de sax trafiqué étire le set? Rien à faire, le type en profite pour repartir et mieux revenir… avec un sorbet, un petit sorbet rouge dans une coupelle. Il la tient entre sa main, le rikiki levé. La fin est proche et c’est cette coupelle qui est censé l’annoncer? Le type se replace et mange, tranquillement, à la petite cuillère, tandis que le final propulse nos pétales dans le Grand Wazoo. “Eat that question”… et un sorbet, visez l’écart ! La musique mange les échelles et lui suce sa cuillère! Il ne faut pas y voir une contradiction mais plutôt une extension. Et là Eurêka.

Morale gonzo?

Les reprises post-mortem de Zappa m’ont toujours laissé perplexe. Je peux difficilement croire en une quelconque magie de retour. Ca sent la mélancolie de fan. Mais grâce non seulement à la qualité de la prestation, très prometteuse, mais aussi à ce voisin venu d’ailleurs, qui a sans doute installé sa cuisine à même l’Antipode, j’ai compris que je me trompais. J’ai mésestimé la dynamique de cette musique qui, sous mes yeux, s’est emparée d’une coupelle pour mieux nourrir son affaire, mieux étirer son échelle, encore et toujours. Ainsi, grâce à ce sorbet, le concert a atteint des sommets. Car cette musique est plus que vivante, elle a encore très faim, elle vampirise le réel, suce des substances. Voir ce gueuleton poétique n’a pu que relancer mon propre appétit, et j’imagine ceux de tous les cheveux présents à cet hommage pas piqué des hannetons.

P.S: Les musiciens ne pouvant se douter d’un si infime événement (à moins de se munir de loupe), j’espère qu’ils tomberont sur ce petit texte qui leur donnera la joie d’avoir invité “paupiette” et “sorbet” dans la Continuité Conceptuelle.


Texte : John Raby

Image : Mange cette question

2009/04/24

FAIRE BEAU PLUS VITE

Sur deux albums de 1966 : « A Quick One » des Who et « Revolver » des Beatles.

Notes écrites dans la perspective d’une conversation radiophonique pour Radio Campus – Le Sens de la Vie, avec Michel, du groupe Cocosuma. 



Faire beau plus vite

C’est quoi le sujet de « A Quick One » des Who ? C’est le voyage dans le temps.

L’un des problèmes principaux des disques de pop music, c’est leur rapport au temps – ou plus précisément : leur rapport au voyage dans le temps ; leur manière d’aller dans le futur et d’en revenir. Ca paraît commun, comme problème, mais les disques de pop music, dans leur grande période créatrice, sont en grande partie évaluables à partir des éléments qu’ils ont pu intégrer des avancées technologiques de leur époque – et ils travaillent à glisser le long de cette ligne technologique qui est, d’abord et avant tout, une ligne transformatrice de temps. Et, comme l’histoire de la pop music est récente, et courte, c’est quelque chose que nous, aujourd’hui, quarante ans plus tard, nous pouvons évaluer. Parmi celles-ci, la révolution technologique qui nous intéresse en premier lieu, c’est l’invention de l’album de pop music. L’invention de la collection de chansons qui s’écoute d’un bloc, ensemble, chez soi, et seul.

Le moment de l’invention de l’album comme invention d’une nouvelle forme, ce moment où les musiciens de pop investissent l’album, donne la clé de leur démarche profondément spirituelle. Tout change à partir de ce moment-là. Sur l’album, et son apothéose, l’album-concept (qui fait de l’album la Terre Promise de la création pop : à savoir quelque chose qu’on écoute chez soi, et seul, alors que le single s’écoute à la radio, et dans un bar, ou dans une boite, et sur lequel on peut danser ou flirter). L’album, donc, c’est de la pop, non à danser ou à vivre, mais à écouter. La pop music à écouter suppose nécessairement l’apparition d’un temps d’écoute, un temps nouveau, non préétabli dans la vie de l’auditeur et qu’il doit volontairement lui consacrer. C’est un temps pendant lequel l’auditeur devient actif. Il ne consomme plus passivement de la pop music en faisant autre chose (danser, flirter) mais écoute, et intègre des éléments qui transforment son rapport au temps. C’est un temps pendant lequel l’auditeur voyage sur place. Il voyage dans le temps, dans un espace qui a été conçu de façon sonore pour le déplacer.

Ce n’est pas du tout pareil d’écouter une chanson et d’écouter un album.

D’ailleurs les premiers grands albums ne contiennent pas de singles.

Et les artistes à album n’aiment pas écrire des singles non plus.

L’album concept par excellence, c’est « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » en 1967, mais avant « Sgt. Pepper » il y a des disques qui sont déjà des albums-concepts. Ce sont des albums quasi-concepts ; des albums potentiellement conceptuels. Le plus célèbre est « Pet Sounds » des Beach Boys, le plus important (à mon sens) « Freak Out ! » de Frank Zappa & the Mothers of Invention ; et le plus injustement méconnu : « Between the Buttons » des Rolling Stones. Mais ceux qui nous intéressent ici sont « A Quick One » des Who et « Revolver » des Beatles, tous deux de 1966. 

Qu’est-ce que c’est « A Quick One » ? C’est un des deux albums quasi-concepts que les Who écriront et joueront avant de passer à l’opéra rock avec « Tommy ». Le deuxième, c’est « The Who Sell Out ». Qu’est-ce que ça vient dire, « A Quick One » ? Ca vient dire que les Who doivent traverser le temps, mais n’ont pas beaucoup de temps pour ça. C’est un court voyage dans le temps, et dans un futur proche. Ils passent de l’autre côté de « Sgt. Pepper ». Ils font un aller-retour entre 1968 et 1966. D’ailleurs la pochette ressemble à l’imagerie de « Yellow Submarine ». C’est comme si ils avaient voyagé dans le temps, vu le film et étaient revenus. La chanson « I Need You » est une réponse, agressivement amicale, aux Beatles. Le texte de Keith Moon est d’ailleurs très bizarre, mais il parle clairement des Beatles, de sa relation aux Beatles. Le problème des Who, c’est que tous les groupes sont en rivalité avec les Beatles, et tout d’abord les Rolling Stones (qui singent et dégriffent les Beatles) et les Beach Boys. Ils sont les troisième à se confronter brutalement aux Beatles, et leur technique c’est de tenter d’aller plus vite qu’eux dans le sens du beau. Pas faire plus beau, mais faire beau plus vite. 

Pour ça, pour faire beau plus vite, pour voyager vite dans le temps et revenir, les Who doivent dégager un maximum d’énergie. Cette énergie, c’est patent, est la clé de leur voyage. Donc l’accélération : c’est cette accélération à laquelle répondront les Beatles sur « Helter Skelter ». Le hard rock est une invention Who-Beatlesienne, c’est une invention des Who implémentée supplémentairement par les Beatles. Cette énergie, cette accélération permanente, on l’entend partout. Il y a dans tous leurs morceaux une fausse impression de bâclé. C’est du bâclé étudié, du travaillé pour sonner bâclé, du « faire beau plus vite » extatique. Dans l’enregistrement de « Cobwebs and Strange » par exemple, les musiciens jouent autour d’un micro unique. Le micro est posé au centre du studio, et la parade des musiciens se déplace autour de lui, comme si on devait, en écoutant, se recréer la scène pour entendre. Comme si l’auditeur devait s’imaginer être au milieu d’une parade de musiciens. Tout ça est fait très vite, mais il y a un plan derrière tout cela ; ce plan, c’est la musique comme productrice d’une scène sonore. Le disque comme support d’un voyage mental. Ca va être une des clés de la pop post-Who : la bande originale d’un film invisible, la bande originale d’un « film dans la tête ». 

Le premier morceau s’appelle « Run Run Run ». Les Who doivent courir. Après qui ? Après les Beatles et les Rolling Stones, qui ont empoché le morceau de leur époque, l’achévement de la première période de l’histoire du rock. Les Who vivent et jouent et créent en plein dans la période la plus créatrice de la pop music, et cette période est suprêmement incarnée par les Beatles et les Stones. Pas très généreusement, à deux, en mettant tous les autres groupes anglais derrière eux, à la ramasse. Parmi ces groupes parfois divins et renvoyés au rang de suiveurs (les Zombies, les Easybeats, les Yardbirds, Them, Harpers Bizarre, les Kinks, etc.) il y en a un qui ne veut pas être mis au rencard du tout, c’est les Who. Pour s’en sortir, ils doivent courir, anticiper la suite, basculer de l’autre côté de l’histoire de la pop music, et en revenir pour en rendre compte avant tout le monde. C’est le sens de « A Quick One ». 

« A Quick One » paradoxalement est un morceau long. 9 minutes 10. « A Quick One » est un album court, qui va vite, et qui finit par s’exténuer dans un morceau long.

C’est un chef d’œuvre, on peut le dire, une petite merveille – un conte, sur l’adultère et le pardon. Une de ses forces de vitesse s’exprime dans le chorus « Cello cello cello » qui remplace une mélodie qui aurait du être jouée au violoncelle. Là, il y a encore une part importante d’interactivité. L’auditeur doit entendre le violoncelle quand on dit violoncelle, et pas les voix de types qui disent « violoncelle ». Cela reprend l’idée de « Cobwebs And Strange » : celle du film dans la tête.

Ce morceau long annonce déjà les opéras rock, et d’ici seulement deux albums, avec « Tommy », les Who vont tomber dedans. Avant de tenter de remonter à la surface par du gros rock qui tache, des disques comme « Who’s Next » sur lesquels je préfère ne pas trop insister, et un film comme « Quadrophenia » que je trouve personnellement assez pénible. L’opéra rock, c’est la tombe des premiers Who. Parce que, comme les Beatles, comme les Rolling Stones, comme les Beach Boys, comme tous les grands groupes de la période créatrice de la pop music, les Who est un groupe concerné par le problème de l’identité. Ils se demandent, donc, « qui » ils sont ; c’est même dans leur nom. C’est pour ça qu’ils plongeront dans le panneau de l’opéra rock, qui, comme l’opéra wagnérien, est une méditation sur l’identité. On le verra encore plus clairement avec Pink Floyd, les gros opératiques par excellence. Mais « The Wall » est déjà dans « Tommy » : qui suis-je, quel a été, mon complexe, mon Œdipe, mon mythe, mes problèmes, mon rapport au monde. Bref : Le problème de l’identité qui s’exténue dans la psychanalyse. Et comme tout le monde le sait, la majeure partie du temps, la psychanalyse fait beaucoup, beaucoup de mal à l’artiste. On peut même dire qu’il ne s’en remet pas. Pourquoi ? Parce que la psychanalyse accroît la prédominance de la conscience. Elle renforce la conscience, alors que les états créatifs sont des états de conscience suspendue. La psychanalyse n’est qu’une des multiples formes de la police du cerveau dont Zappa parle dans « Freak Out ». Ce n’est déjà plus le problème des Beatles, qui s’arrêtent avant, dans la découverte de l’absence de moi (sur « Strawberry Fields forever »). Les Beatles sont Zen, ils sont taoïstes sur cette question. Les Who, comme Pink Floyd, vont faire de la psychologie – et vont en mourir.

On retrouvera l’esprit des Who, l’esprit de « A Quick One » longtemps dans la pop music. L’esprit des Who, on le retrouve dans le glam, on le retrouve dans le punk, on le retrouve dans le grunge, on le retrouve surtout dans le power pop : Weezer, par exemple. Mais cet esprit des Who disparaît aussi vite qu’il est arrivé : il dure le temps de deux albums, deux albums seulement : « A Quick One » et « The Who Sell Out ». Ce sont des titres qu’il faut prendre à la lettre : un truc court, et puis les Who se sont vendus. À quoi ? A la quête de soi. 

Il faut écouter les voix des Who. Ce sont des voix de tête, mais aigres, à la limite de l’harmonie. On a l’impression de voix qui s’extraient du corps. On les retrouve dans les disques des Sparks. Ces voix qui s’extraient du corps sont comparables aux images des musiciens sur la pochette, dont les chansons et les instruments s’extraient du cadre. Les voix tentent de sortir du disque comme matière. Ce qu’elles annoncent, c’est ce qu’elles ne réalisent pas – c’est le voyage astral, la sortie du corps. Le voyage astral est relativement rare et il suit cette extraction : la voix alors redevient sereine – même dans certains cris – elle redevient harmonieuse, comme la voix des sphères. La voix du corps astral, on l’entend chez les Beatles, ou dans les disques de Led Zeppelin. 


Ce lieu est la mort

« Revolver » des Beatles, c’est autre chose. C’est presque trop beau pour être un disque d’avant. Certains préfèrent d’ailleurs « Revolver » à « Sgt. Pepper », et on peut comprendre, parce que le caractère tournoyant, tourbillonnant, spiralé, de la musique des Beatles s’y trouve absolument déjà.

Avec « Revolver », avec « Tomorrow Never Knows », les Beatles inventent le disque d’après. Le vrai disque du disque d’après, c’est « Sgt. Pepper », mais « Tomorrow Never Knows » est un morceau de « Revolver » qui se situe encore après « Sgt. Pepper ». « Tomorrow Never Knows » c’est déjà le trip-hop. C’est déjà le post-rock. C’est déjà le sample. C’est déjà une sorte de « dance » tribal, ethnique. C’est avant tout, non plus une simple traversée du temps, mais une traversée de la mort. Si les Who font un voyage dans le temps, les Beatles font un voyage dans la mort. On sait l’influence des drogues sur cette musique, mais on la comprend mal, parce que les drogues ne sont pas la clé de leur voyage, c’est un simple variateur de perspective, qui leur permet de relativiser leur vision du monde et donc de voyager à travers les visions du monde jusqu’à la vision la plus extrême, pour la constitution de cet espace psychique intermédiaire – qui est un des enjeux les plus profonds de la pop music, un enjeu par lequel la pop rejoint le gnosticisme, le néo-platonisme et l’ésotérisme chi’ite. « Tomorrow Never Knows » dessine un espace – un espace intermédiaire, qui vaut pour la vie et pour la mort – le monde des images et des visions, ce que Sohravardî appelle « le monde des formes en suspens ». 

Paul McCartney dit que, après l’avoir écrit, enregistré et réécouté, il avait l’impression que « Revolver » sonnait faux. Mais « Revolver » n’est pas faux, il est presque faux, ou plutôt : il sonne presque faux. Qu’est-ce qui sonne presque faux ? C’est la dimension de la mort que le disque traverse. McCartney a peur de « Revolver » parce que le disque n’est pas un simple saut dans l’avenir, il est un saut dans la mort. Et Paul est humain : il a peur de ne jamais en revenir. Et le voilà qui hurle, comme Charlotte Lewis dans « Lost » au milieu d’un voyage de sa conscience dans le temps, incertain de sa constante (John) : Ce lieu est la mort ! This Place is Death !

 

Texte : Pacôme Thiellement

Images : La mort (tous droits réservés)

2009/03/30

APPEL A LA METAMORPHOSE DU MONDE

par Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua

 


Chers amis

Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et plus vite que les autres la souffrance et les espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives. Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.

Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre qu’elle est le résultat de l’enchevêtrement de multiples composants, des relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.

Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.

L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.

Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité maintenue dans l’altérité.

Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.

Il y a des raisons d’espérer.

L’Homme Générique de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à l’humanité. Il y a toujours en lui ces capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées, rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve. 

La crise financière et économique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à « réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.

Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser l’idée de développement.

Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis, des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées.

Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. Il en a été ainsi des religions, de Bouddha, Jésus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne, du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme à prendre à la lettre : l’aspiration à un autre monde.

Des centaines de propositions ont vu le jour, cela ne suffit pas à en faire un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire. C’est ce « supplément d’âme » que nous proposons avec les « 7 réformes fondatrices » d’une « Voie nouvelle ».

À cette fin, 7 orientations principales sont proposées : la réforme politique, politique de l’humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l’éducation ; réforme de vie ; réforme morale.

 

1 La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation

 La voie en a été tracée par des travaux successifs pour régénérer la pensée politique. Il y a plus de 40 ans Edgar Morin constatait la crise de la politique à tous les échelons. La politique en miettes trahissait la difficulté, l’échec dans la gestation d’une politique de tout l’être humain, ou anthropolitique. C’est ce dernier concept majeur qui sera développé et enrichi dans des œuvres successives .

Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément planétaire, continental, national et local.

La politique de l’humanité est planétaire et « la terre-patrie » est l’héritière concrète des internationalismes, encore en germe au sein de l’alter-mondialisme.

Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction massive.

Dans le monde global, le développement d’une conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire, sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur le développement de la conscience planétaire.

C’est aussi à l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette notion ou développer l’idée elle-même. 

Sa carence tient à son noyau exclusif technico-économique fondé sur le seul calcul. Le développement technico-économique est conçu comme la locomotive qui doit forcément entraîner démocratie et vie meilleure. La réalité est plus ambivalente. C’est aussi la destruction des solidarités traditionnelles, l’exacerbation des égoïsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains et culturels. En effet, le développement tel qu’il est pratiqué s’applique de façon indifférenciée à des sociétés et cultures très diverses, sans tenir compte de leurs singularités, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y compris chez les peuples que l’on réduit à une vision analphabétisme alors qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles. 

Le développement repensé doit respecter les cultures et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.

La politique de réforme de la civilisation concerne toutes les parties du monde occidentalisé. Elle s’exercerait contre les effets négatifs croissants du « développement » de notre civilisation occidentale, viserait à restaurer les solidarités, re-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme de vie.

Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.

Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.

 

2 les réformes économiques

La débâcle financière, la récession économique, les plans de sauvetage du crédit, condition permissive du capitalisme, la protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de dépenses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde désormais pleinement capitaliste à essayer de le remettre sous contrôle, à placer « un pilote dans l’avion ». Simultanément à notre réunion et cet appel, le G20 se réunit. Nous verrons ce qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu à somme nulle, chacun protégeant son économie et se gardant que les partenaires en bénéficient.

Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. La récession crée du chômage, mais elle est aussi prétexte à licenciements pour, dans le cadre d’une compétition féroce, réduire les dépenses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont pas frappés subitement par la grâce de la nuit française du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les défenseurs. Il faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussée des forces sociales dispersées dans le monde, pour donner un sens aux mesures et ouvrir une nouvelle voie, établir une institution permanente, sorte de conseil de la sécurité économique, chargé des régulations de l’économie planétaire et du contrôle des spéculations financières.

La sortie du modèle énergétique actuel est le grand chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pétrolières, mais de la détérioration de l’environnement, du changement climatique dont il est vraisemblablement une des causes. On ne sous-estime pas le mouvement de recherche et développement d’amélioration des rendements énergétiques et des énergies renouvelables, mais le principal tient à la réforme du modèle de développement et à celle du mode de vie.

Il faudra faire face aussi à un autre défi mondial : nourrir l’humanité. Bien que le boom démographique se soit atténué, il n’en demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandémie mondiale- 9 milliards d’êtres à nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dégâts dans les pays qui ont industrialisé leur agriculture ? L’irrigation, qui consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource rare ? Par la modification génétique des organismes, avec les interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des paysans par les monopoles ?

Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de l’énergie, et que le reste compte moins.

Il faudra que la communauté internationale fasse des choix clairs. 

Quel autre modèle est envisageable ?

D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux

Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose

 

3 Réformes sociales 

Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques, techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement par les inégalités du PIB entre nations et par personne.

Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. Les différenciations ont grandi avec la mondialisation. Le Tiers-Monde des années 60 a volé en éclats. L’économie pétrolière a donné une rente de situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel à des migrants, corvéables et rejetables. La Chine, virée au capitalisme sauvage, réalise l’accumulation primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percée industrielle pour les biens manufacturés, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression sur les salaires des pays développés. Le problème est devenu la répartition du profit à l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie dans les PVD sans altérer celui des pays développés et résorber les inégalités partout ? Comment faire converger des forces sociales défendant leurs revendications nationales dans un ensemble plus vaste dominé par les firmes multinationales ?

Nous pourrions en Europe fournir de premières réponses. L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalité, sont d’autres chantiers.

Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population, et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec le problème sociétal. 

Les réformes économiques et sociales sont en relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.

 

4 réforme de la pensée 

Il est difficile de penser le présent de la crise planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à renoncer à sa compréhension et à l’action.

La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos modes de pensée doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux.

Pour dominer la complexité du monde, le système de pensée doit être complexe.

Si nos esprits restent dominés par une façon mutilée, incapable de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité, si la pensée philosophique reste enfermée dans des jeux de dentelle, alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, destins, de la relation individu-société-espèce, mais aussi celle de l’ère planétaire, peut opérer le diagnostic de la course de la planète vers l’abîme, et définir les orientations qui permettraient de donner un fil directeur aux réformes primordiales.

En bref, seule une pensée complexe peut nous armer pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et anthropologique.

 

5 Réforme de l’éducation 

Elle est peut-être la condition permissive de tout le reste.

L’éducation forme un guide d’existence, individuel et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de l’évolution des sociétés.

La transmission de connaissances ne met pas à l’abri des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances, des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son contenant.

Les principes d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre. Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.

L'enseignement doit contribuer, non seulement à une prise de conscience de la trinité individu-espèce-société, et ce qu’elle implique comme comportement vis-à-vis des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté terrienne.

 

6 La réforme de vie 

C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes. 

Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires que ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.

La recherche d’un art de vivre est un problème très ancien abordé par les traditions de sagesse des différentes civilisations et en occident par la philosophie grecque. La réforme de vie vise à régénérer l'art de vivre en art de vivre poétiquement. Elle se présente de manière particulière dans notre civilisation occidentale caractérisée par l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie donnée au quantitatif… Civilisation qui régit aujourd’hui sur la planète apportant non seulement ses indéniables vertus mais aussi ses moins indéniables vices et dégradations qui se sont révélées dans le monde occidental d'abord et qui déferlent à présent dans le monde entier.

L’homme vit aujourd’hui dans une « Technosphère ». Et il en fait partie intégrante. Malgré l’essor récent des biotechnologies, c’est la civilisation mécanique qui domine depuis la révolution industrielle du 20 e siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est le maître, et, avec lui, les cadences de travail, la réduction des temps alloués et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la compétitivité et du profit à court terme. Les nouvelles technologies de l’information, potentiellement libératoires de la communication personnelle, deviennent une tyrannie avec le téléphone portable, la perte de liberté qui s’ensuit quand tout individu peut-être suivi voire traqué n’importe où. Ainsi, la combinaison de l’évolution de la civilisation industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions du travail et du profit, provoque une mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanéité. Le culte de l’urgence conduit à une société malade du temps, et qui perd le temps de vivre. Elle se défend en revendiquant du temps libre.

La société en devient consciente et réagit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration à « une vraie vie » se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-être physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes, aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels étouffés dans une civilisation vouée aux besoins matériels, à l’efficacité et à la puissance. 

La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à travers l’aspiration à une autre vie, le renoncement à une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie visant à mieux vivre avec soi-même et autrui, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi-même et le monde. Cette aspiration à vivre "autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste à des recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poésie de la vie, amours, fêtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces éléments qui, séparément, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre civilisation. Le dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le besoin d’autonomie est lié aux besoins de communauté, la poésie de l’amour est notre vérité suprême.

La prise de conscience que « la réforme de la vie » est une des aspirations fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider à ouvrir la Voie.

 

7 La réforme morale 

Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le mépris, la haine, l’aveuglement sur soi-même et sur autrui sont notre quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste des relations humaines.

Nous retombons là sur une préoccupation très ancienne puisque les principes moraux sont présents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale laïque. Mais les religions qui ont prôné l’amour du prochain ont déchaîné des haines épouvantables, et rien n’a été plus cruel que ces religions d’amour.

Il semble donc évident que la morale mérite d’être repensée et qu’une réforme doit l’inscrire dans le vif du sujet. La réforme morale nécessite, d’abord, l’intégration, dans sa propre conscience et sa propre personnalité, d’un principe d’auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse.

Si on définit le sujet humain comme un être vivant capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au centre de son monde, il s’avère que chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je » à ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute autre personne ou considération et favorise les égoïsmes. Dans le même temps, le sujet porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilité de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres » (famille, amis, patrie), et qui apparaît dès la naissance où l’enfant ressent un besoin vital d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un nous, et il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractérisé par ce double principe, un quasi double logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour... Tout, dans notre civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire est partout présent, inhibé et dormant, et il peut se réveiller. C’est donc ce logiciel qui doit être développé.

Il faut donc concevoir également une éthique à trois directions, en vertu de la trinité humaine : Individu-société-espèce, les trois en interrelations permanentes.

Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société, c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité terrestre.

L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience d'appartenir à l'espèce humaine.

À partir de cela s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire : établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.

En conclusion : limites et possibilités

Les réformes sont interdépendantes. Les réformes morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus que leur somme.

Ceci est une énorme potentialité, mais nous devons aussi être conscients de leur limite. Homo est non seulement sapiens, faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens… On ne pourra jamais éliminer la capacité délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au demeurant, la normaliser, la standardiser, la mécaniser…) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de l’harmonie permanente, du bonheur assuré.

Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur.

Revenons au point de départ : nous allons vers l’abîme. Mais il y a des milliards de chrysalides végétales, animales, humaines qui sont en métamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais conditionnées à leur environnement. Concernant l’humanité des forces, encore virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abîme comme la métamorphose ne sont pas fatals.

La Voie des sept réformes proposée ici nous semble la seule susceptible de régénérer assez le monde pour faire advenir la métamorphose, pour un monde meilleur.

En faire une réalité suppose la mobilisation de tous ceux qui y aspirent, en un véritable

Mouvement pour la Métamorphose du Monde.

http://paskua.blogspot.com/2009/03/la-metamorphose-du-monde-par-edgar.html


Texte : Edgar Morin, Pierre Gonod, Paskua

Images : Paskua

2009/03/24

LE VIEUX DU MANGUIER

Dixième opus - Jonathan Bougard


- Ecoute, écoute ma chanson… Si tu avances pourras-tu revenir ? Ecoute, écoute ma chanson…

Cette voix déformée qui résonnait, se pouvait-il que ce fut enfin Circé ?

- Circé mon amie, où te caches tu ? Pour toi, j’ai capturé deux baleines. Je chemine en les portant sous le bras, à ta recherche.

- Je ne suis pas Circé. Je suis un mutant répondant au nom de Gédéon, et je n’ai que faire de tes baudruches. Si tu ne retrouves pas Circé elle va tomber du haut de la falaise… Le brouillard va se lever… Le brouillard va se lever…

- La falaise ? Quelle falaise ?

- Dans le tableau, voyons…

Je restais sur place, face à l’estampe. J’empoignais le cadre, mais il était solidement fixé à la cloison. Je ramassais une barre de fer qui traînait par terre, et je commençais à en asséner de solides coups dans le mur. Ca vola en éclats comme de la paille. J’arrachais le cadre. Par le trou ouvert je découvrais le paysage qui avait servit de modèle à cette estampe. A la place de la courtisane se tenait Circé. Je passais de l'autre côté, le cadre sous le bras. De l'autre côté on pouvait voir le ciel. Et à la place du dédale dont je sortais, il y avait un lac. Quand je suis arrivé à sa hauteur Circé a mit le doigt sur ses lèvres. Signe de surtout pas dire un mot. Elle m’a prit le cadre des mains et l’a jeté dans le lac. Il flotta un moment avant de sombrer. Le ciel orageux s’est soudain dégagé. Un vent chaud s’est levé. Elle m’a prit la main et on est partis sur un sentier élastique sous nos pas. Nous avons marché jusqu’à un petit bois, presque au sommet de la colline. J’ai trébuché sur une racine.

- Repos ? Proposa-t-elle. Puis elle poussa une sorte de miaulement.

Nous avions devant nous un village indigène. Je me suis allongé sur le ventre et j’ai enfoncé mon visage dans l'herbe pour en  chercher la fraîcheur. Alors elle s’est blottie contre moi.

- La tradition orale raconte que le grand lézard bleu a disparu ici. Ce qui fait que la colline est sacrée. On y est sujet au vertige et à des visions. On y fait des offrandes. Il faut immoler deux coqs si on a des soucis. Quant on veut prospérer, on vient solliciter les services du sorcier. Quant il y a un litige, on vient. La pierre sacrificielle se trouve dans une grotte, derrière la colline. Des buissons cachent l’entrée. Viens, je vais te montrer. Dit-elle.

 Je l’ai suivie jusqu’aux buissons. Absolument impossible de découvrir l’entrée de ce haut-lieu pour un œil non exercé. On entendait des chauve-souris dans la grotte. Au fond il y avait un tas de bûches, des pierres, du sang, un poulet et une chèvre égorgée.

- C’est un lieu de sacrifice. Quant on n’est pas initié on ne doit pas voir les fétiches. Ce qu’on appelle le patrimoine culturel à la douane. Dit-elle.

- Plus d’infos. Demandais-je.

- Ils s’enduisent d’ocres, de rouges, de jaunes, de bruns et de blanc. Une fois peintes, les filles vont danser sous des acacias blancs. Danses rituelles. C’est très très chaud. Ils attribuent des vertus de protection contre les mauvais esprits aux couleurs. Ils passent des semaines à se dessiner des motifs sur le corps. Ce sont les femmes qui choisissent l’homme. Elles se moquent que ce soit un homme puissant qui possède cinq cent chèvres où un crève la faim. Ce sont les peintures le critère déterminant. Dès lors qu’elles peuvent gambader, aller et venir, on envoie les fillettes chercher de l’eau et du bois. Il leur faut courir les plaines désertiques pour revenir le soir avec une charge importante de bois sur le dos. A la puberté, on les scarifie. Elles perdent beaucoup de sang. Avec leur sang on prépare des mixtures qui immunisent contre les maladies. Les tribus qui boivent le sang sont immunisées contre le sida. Les sorciers ont le vaccin contre le sida. Du coup les gros laboratoires pharmaceutiques américains emploient des mercenaires pour les éliminer. Mais les mercenaires disparaissent. Les sorciers sont trop forts pour eux…

- Méchant… Commentais-je.

Nous sommes ressortis et nous avons fait quelques centaines de mètres jusqu’à un bâtiment avec une porte en fer et qui ressemblait à un transformateur électrique. Elle voulait me montrer une construction à étage, mélange de terre cuite et de paille. Derrière la mosquée.  Pour aller sur la terrasse, il fallut escalader des bouts de bois qui saillissaient. C’était un petit soldat bien initié à ce type de manœuvre, mais je dus l’aider. Une fois sur la terrasse, elle se mit à se gratter la tête.

- Je crois bien que j’ai attrapé des poux quelque part. Dit-elle. Elle se mit alors à rire nerveusement.

- Va falloir te raser la tête. Répondis-je. Ca lui a pas plût. Elle est devenue hystérique…

- Toi tu comprends vraiment rien ! Depuis le début tu comprends rien ! En plus t’es même pas joli ! Je peux plus supporter ça ! Connard ! Merde ! Chié !

- Salope… Répondis-je doucement… C’est sortit tout seul…

Elle s’est mise à pleurer…

- Hé ben tu sais quoi ? T’imagines même pas ! Je préfère pas te dire, ça serait trop dur pour toi…  ! Non mais… Tu seras mon caniche toi… Mon valet… Je te jure que je te ferais bouffer mes pots de chambre !!!

Elle a continué sur ce ton, et là j’ai quand même compris. De voir les choses comme elles étaient vraiment, du coup elle me faisait pitié… D’en être déjà là si jeune… J’en dépassais mon propre ressentiment. Je trouvais plus rien à dire. Tout ce scandale avait fait trop de bruit. Les indigènes du lieu sont apparus, nous ont entourés. Ils avaient leurs outils agricoles à la main. Le soleil couchant tapait sur leurs corps peints. Nous étions comme aux premiers jours du monde. Circé continuait de vitupérer.

- Sorcière ! Tu pues comme une rose de viande ! Dit celui qui la frappa de sa fourche.

Il se fit un grand silence. Circé se cassa en deux. Le guerrier s’inclina en maintenant le manche de son outil. Deux pointes saillirent du rein droit de la poétesse. Elle poussa un râle déchirant et la vie quitta son corps. Avec un cri triomphant le guerrier envoya le corps voler dans l’espace. Les autres avaient fait cercle autour de nous et ils éclatèrent de  rires. Un adolescent armé d’une faux en frappa deux fois la dépouille. Son ventre s’est ouvert et ses intestins se sont répandus. Les rires redoublèrent et je me joignis à eux. En fait, au point où ça en était il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Parmi eux il y avait un géant intégralement nu et peint en jaune, au visage recouvert d’un masque de Mickey Mouse. Lui ne riait pas. Il fixait le corps horriblement mutilé. A un moment donné il a crié quelque chose dans son dialecte.

- Sibani topa topa !!!

Les rires ont cessé. Ils ont tous observé une minute de silence. Puis le géant s’est approché du corps qui commençait à grouiller de mouches. Il se mit à lui parler tout doucement. Ca dura longtemps. Il ferma ses paupières et coupa une mèche de ses cheveux. Il me montra du doigt et les autres m’ont poussé jusqu’à lui. Il plongea l’index dans une plaie profonde et m’écrivit quelque chose sur le front avec le sang chaud. Ensuite, de la mèche de cheveux, il me tressa un bracelet autour du poignet gauche. Il empoigna son grand couteau, ouvrit la jeune poitrine et en retira un cœur qui palpitait encore. Avec une facilité confondante. Il présenta l’organe au soleil avant de relever son masque sur le haut de sa tête. Je vis qu’il n’avait plus de visage. Juste une tête de mort. Il mordit dans le cœur. Puis me le présenta.

- Manger. Petit Jésus ça. Recette vie éternelle. Dit-il.

Et il éclata d’un rire terrible. Je riais aussi.

- Si tu veux que je mange ça va falloir que tu me le cuises. Et aux petits oignons. Répondis-je.

Là, tout le groupe à explosé. Une rigolade pas possible.

- Bon à toi. Dit le géant. Il remit son masque en place et posa un bras sur mon épaule. On a fait quelques pas vers les autres.

- Bon à lui. Bon à le gars. Déclara-t-il.

Le soleil tapait fort sur cette terrasse. On est descendus s’asseoir à l’ombre d’un grand baobab, abandonnant Circé au bourdon des mouches. De partout déboulèrent des enfants magnifiques et pleins de vie. De sa musette, le géant à la tête de souris tira une pipe de terre qu’il bourra d’herbe. Il tira une longue bouffée et ne recracha pas la fumée. Puis me tendit la pipe et le briquet. Je tirais une bouffée et j’essayais de garder la fumée dans mes poumons. Mais la brûlure est devenue insupportable. Je me mis à tousser comme un asthmatique. Les rires sont repartis de plus belle.

- Vous les français, vraiment vous êtes pas des hommes alors. Commenta tristement le géant.

L’herbe commença à faire son effet, et je prêtais attention à une foule de détails tout à fait pittoresques. Nous étions près d’une rivière, et dans l’herbe verte et touffue, un chaton se promenait. Il n’avait pas le même air que les chatons que j’avais pu voir jusqu’alors. Beaucoup plus furtif. Ce petit être tigré avait vraiment l’air d’un lutin… Je ne décrochais plus un mot. L’horrible constatation s’imposait : Circé n’écrirait plus jamais rien du tout. Je ne la ramènerais pas à Gorée d’où elle s’était enfuie pour grossir la foule des enfants livrés à eux même.  La pipe tournait de main en main. Mon regard se fixa sur le jeune qui venait de prendre la vie de Circé, et une pensée s’imposa.

- Quoi tu penses ? Me demanda l’homme au masque.

- Il doit mourir. Répondis-je.

Tous les regards se rivèrent sur moi.

- Pourquoi ? Demanda le géant. La fille ne valait rien. Méchante fille. Rien de bon. Cœur goût de chèvre. Très mauvais.

- C’était pas de sa faute. Pas de chance. Affirmais-je.

- Gé ! Alors faut demander à le vieux. Déclara le géant. Bé, va chercher le vieux ! Ordonna-t-il à un enfant. L’enfant couru jusqu’à un grand manguier qu’il escalada. Il en redescendit avec un petit homme massif aux longs cheveux blancs et à la taille drapée d’une pièce de tissus rouge. Tout le monde s’est levé et se mit à parler en même temps. Le vieil homme est venu vers moi. Il s’inclina et je lui serrais la main.

- Alors c’est toi qui a accepté le cadeau de l’abeille. Dit-il avec un sourire plein de malice.

- Un cadeau ne se refuse pas. Répondis-je.

- Moi, je mange le miel mais les abeille, je les écrase.

Il s’est ensuite entretenu avec le géant. Ils parlaient dans leur dialecte, mais faisaient de si grands gestes que je parvenais à peu près à suivre. On est tous retournés sur la terrasse. Devant le corps le vieux a ordonné qu’on lui amène le coupable. Mais le jeune s’était enfuit et il demeura introuvable.

- On va transporter la fille dans une maison. On la veillera cette nuit et on l’enterrera demain. Je vais demander au charpentier de faire une grande croix. On peindra son nom dessus. Je te jure que le garçon sera puni. Ici, les jeunes sont bêtes. Très bêtes. C’est l’esprit de groupe. Dès qu’ils sont dix, ils deviennent des chiens. C’est comme ça. Le monde entier veut ça.

Il m’a invité à boire un thé et ça à duré toute l’après-midi. De toutes jeunes filles nous servaient de délicieux petits gâteaux, tandis que le vieux racontait des histoires croustillantes. Plus tard elles nous ont servit du riz avec du poulet très pimenté et des légumes. Plus tard encore, la nuit tombée, on est sortis et on a marché jusqu’à une grande case située en dehors du village. Deux guerriers équipés de fusils automatiques en gardaient l’entrée. A notre passage, ils se mirent au garde-à-vous. Au milieu de la première salle, il y avait la femme lézard. Une adolescente accroupie devant une cruche, un coq attaché par la patte à une ficelle nouée à sa cheville. Dans la cruche, il y avait de l’huile pour s’enduire le corps. La femme lézard était nue, le corps tout bosselé par des centaines de scarifications, très fine, avec un long cou gracieux. Sur un mur blanc, encadré, un portrait de Chaca, roi des zoulous. Par terre, chancelaient des centaines de petites bougies parfumées. Et au fond, à même le sol de terre battue était entreposée une dizaine de mètres cubes de haschisch. Le vieux à marché jusqu’au centre de la pièce et s’est assis. La femme lézard a bourré une pipe d’un mélange spécial, l’a allumée et l’a tendue au vieux. Le vieux a tiré une longue bouffée, lui à rendu son ustensile et a marché jusqu’au fond de la salle, où se trouvait encore une porte. La jeune fille me fit signe de la rejoindre. Je marchais jusqu’à elle. Elle a baissé les yeux avant de me bourrer une pipe du même mélange spécial qu’elle avait offert au vieux. Je tirais une longue bouffée et marchais jusqu’au fond de la salle. Dans cette autre salle, plus petite, il y avait beaucoup de tentures et de la broderie sur les murs. Circé était allongée sur une sorte d’établis, couverte d’une pièce de tissus blanc. A ses pieds un gros boomblaster diffusait une radio évangéliste. Dans un coin était remisées quatre petites presses destinées à extraire la résine des têtes de marijuana. Le vieux était assis par terre et chantait quelque chose de triste. J’ai été m’asseoir à ses côtés et me mis à chanter avec lui. Au bout d’un moment le vieux s’est endormis. La radio diffusait des airs de gospel tout en sonorités jamaïcaines. Je fixais depuis longtemps Circé. A un moment donné elle se redressa sur les coudes et plongea ses yeux dans les miens. Je lui souriais, et elle me rendit mon sourire.

- Vous pouvez venir me voir. Dit-elle.

Je suis resté figé sur place. Vraiment, je ne trouvais rien à lui répondre.

- C’est quoi cette musique ? Demanda-t-elle.

Je restais silencieux. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas quoi faire.

- Change le poste. Mets la cassette. Ordonna-t-elle.

Je me suis penché sur le boomblaster. Comme c’était un vieux modèle, j’ai mis un moment à mettre la cassette. Et pendant ce temps là, elle devenait hystérique. Elle se tortillait sur sa couche, toute excitée.

- Vraiment un idiot. Dit-elle.

J’ai appuyé sur le bouton. Circé est retombée, inerte. Sa voix a résonné, mais déformée.

- Il y avait ce fait objectif incontestable : la lumière. Comment est-il possible d’en sortir ? Toute petite, le soleil me faisait peur. Tous ces soleils autours desquels gravitent de gentils petits mondes trop confiants… Avocat à la cour d’appel de B. mon père était distant comme la lune. Rien ne me semblait plus beau que la longue robe noire qu’on le voyait porter sur la photo encadrée dans le vestibule. Quant à ma mère, elle me faisait peur. Elle me terrifiait. Jalouses, mes grandes sœurs étaient méchantes avec moi. Surtout Charlotte. Une fois, alors que j’étais encore toute petite, elles sont venues toutes les trois avec une grande paire de ciseaux et se sont penchées sur mon berceau. Elles disaient qu’elles allaient me couper le nez. Quand notre mère fit irruption dans la pièce, Charlotte déclara qu’elles jouaient au coiffeur. Ma mère trouva ça très bien. J’ai comprit que je ne serais jamais chez moi dans cette maison. Plus tard, je restais cachée des heures dans l’espace noir qui se trouvait sous l’escalier, tandis qu’elles me cherchaient partout dans la maison. Une fois, j’ai passé toute la nuit ainsi, dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille. C’est là que le clown est venu pour la première fois. Il ne portait pas de nez rouge, pas de maquillage, c’était un monsieur très sérieux, mais j’ai tout de suite comprit que c’était un clown. Autour de lui flottaient des cœurs noirs et des fleurs noirs. Le clown disait des choses étranges qui apaisaient mon cœur affligé de solitude. De ses paroles mielleuses, je dirais qu’elles validaient ma défiance envers la lumière. Il y a une solidarité plus forte qu’ailleurs dans le mal… Pour mes huit ans, mon père consentit à m’abonner à la bibliothèque municipale, et j’y passais tous les mercredis après-midi. Je délaissais vite la salle de lecture des enfants pour celle des adultes, voisine. J’étais devenue cette jeune lectrice de Balzac déconnectée des jeunes de son âge. Un jour, un jeune homme est apparu. Il avait l’air de sortir d’une fresque de Botticelli. Un visage fin et des manières délicieusement précieuses. En elles, je retrouvais complètement celles du clown. Il n’était pas de prestidigitateur plus habile de ses mains que lui. Il a longtemps inspecté les rayonnages avant de choisir une édition anglaise de Shakespeare.   

 

                                          A MIDSUMMER NIGHT DREAM.

 

Je le regardais lire, fascinée. Lorsqu’il s’est levé, je l’ai suivi. Dans la rue, il marchait sans regarder les gens, comme perdu dans ses pensées. Il est entré dans un supermarché. Mon cœur battait la chamade. Je me suis décidée à entrer aussi. J’ai couru à sa recherche dans les rayons déserts. Je l’ai trouvé en train d’étudier l’étiquette d’un bocal d’olives. J’ai marché jusqu’à lui et je fis mine de m’intéresser aux boites de conserves. Il m’a regardé, et il a tout de suite comprit que je l’avais suivi.

- Je vous aime. Bredouillais-je.

Ses sourcils se froncèrent et il s’est gratté la tête. Il ne répondit rien. Face à son silence, je mesurais toute l’inopportunité de mes paroles. Il a prit trois bocaux d’olives et est partit vers la caisse, comme s’il ne s’était rien passé. J’ai fondu en larmes. Je suis retournée à la bibliothèque où mon père m’attendait. J’avais une heure de retard. Pendant deux ans je n’ai pas manqué un mercredi à la bibliothèque. L’homme aux olives n’est jamais revenu. C’est un peu à cause de ça que j’ai commencé à écrire des poèmes… Une graine, pour germer, a obligatoirement besoin de lumière. Même une mauvaise graine.

 

Bientôt je suis devenue folle de comédies musicales américaines, et j’ai obtenu de ma mère qu’elle m’inscrive à un cours de claquettes au conservatoire. Mes parents avaient divorcé, et mon père refaisait sa vie à Lyon avec une petite jeune. Je ne vivais plus qu’entourée de présences hostiles. Au conservatoire, en découvrant le visage de mon professeur de claquettes, j’ai manqué m’évanouir. C’était l’homme aux olives et il n’avait pas changé d’un cil. Mon mystérieux clown n’était rien d’autre que le fils du directeur du conservatoire. L’abondante littérature que j’avais consommée depuis notre dernière entrevue m’avait transformée en jeune fille capable d’attirer son attention. Je me suis révélée brillante, la meilleure du groupe. Et, le troisième soir, je suis passée à l’action. A la fin du cours j’ai attendu que tout le monde ai regagné le vestiaire pour lui demander si je pouvais m’entretenir un moment avec lui en particulier.

- C’est à quel sujet ? Me demanda-t-il avec une espèce de méfiance extrêmement avertie.

- Je souhaiterais quelques éclaircissements sur le dernier step que je ne suis pas sûre d’avoir très bien compris, et je me suis laissé dire que vous êtes l’homme de la situation. Lui répondis-je d’une voix que je voulais particulièrement enjôleuse.

- L’homme de la situation… Répéta-t-il. Je n’en suis pas si certain… Enfin, vous avez l’air très douée. Dans la mesure de mes moyens, naturellement, je suis disposé à éclaircir tout ce que vous voudrez.

- Vous, vous allez avoir droit à un bonus. Murmurais-je.

- Comment ?

Je me passais ostensiblement la langue sur les lèvres. Evidement il était assez intelligent pour savoir quoi dire.

- Vous vous écartez du sujet, mademoiselle. Papa maman doivent certainement vous attendre. Ce n’est pas bien de les retarder ainsi.

- Personne ne m’attend. Et il n’y a personne à la maison, ma mère est à la campagne avec mes sœurs. Je rentre à pieds. Je ne suis plus une enfant.

- Et… C’est loin chez vous ?

- Saint-Michel.

- Bon, je veux bien faire un détour pour vous raccompagner. On étudiera le dernier step chez vous. Dit-il du ton neutre d’un chirurgien qui vous annonce l’urgence d’une opération très invalidante.

- J’ai hâte de voir ça.

Il a fermé à clé la salle, et nous sommes sortis par une petite porte.

- Où est votre voiture ? Demandais-je.

- Qui a dit que j’avais une voiture ?

On a marché jusqu’à un Vespa bleu clair cadenassé à un panneau signalétique. Quant il a sortis la clé de sa poche, j’ai eu peur.

- Mais je n’ai pas de casque ! Dis-je.

- Moi non plus. Répondit-il.

- Non, j’ai peur !!! Je suis jamais montée sur un scooter !!! C’est très dangereux !!! On peut se casser la figure et rester paralysé toute sa vie !!!

- Pas si tu t’accroches bien à moi.

J’ai prit mon courage à deux mains et suis montée derrière lui. Il a poussé un grand cri en démarrant. Je me suis collée à lui. Le trajet passa comme en rêve. Il s’est garé un peu à l’écart et on est montés en silence. Une fois la porte de l’appartement désert refermée sur nous, on est enfin passés à l’action… Ensuite on a continué à se voir sur le coup de cinq heures dans la chambre de bonne qu’il occupait. Très curieux de tout, il me posait des tas de questions. Lorsque je lui ai raconté que ma sœur Charlotte répétait une pièce au conservatoire, ça lui inspira un curieux défi.

- On ne peut pas continuer à se voir comme ça. Je vais devenir le petit ami de ta sœur. Ca sera beaucoup plus simple. Dit-il.

J’ai trouvé l’idée épatante. Moi je détestais Charlotte. Depuis que j’étais toute petite on se faisait la guerre. C’était un sacré bon tour à lui jouer.

- Je te préviens, elle change de mec comme de chemise.

- Tant mieux, ça n’en sera que plus simple.

- Je compte sur toi pour la faire tourner en bourrique.

Dès le lendemain il a été assister à la répétition. Charlotte travaillait un monologue au terme duquel il applaudit chaudement. C’était la première fois qu’un truc pareil arrivait à la théâtreuse. Ca lui a fait tourner la tête évidement. Après la répétition il a été la rejoindre à la buvette. Avec des fleurs. Il l’a complimentée. Il a été bien obséquieux. Il a proposé d’aller boire du champagne. Deux heures plus tard il la ramenait dans sa chambre de bonne. La semaine suivante il débarquait chez nous. J’étais en train de me prélasser devant la télé, à moitié nue sur le divan. Charlotte m’a demandé ou était notre mère. Je lui ai tiré la langue. Elle m’a balancé une godasse et ils ont été s’enfermer dans sa chambre. Dans son dos, il m’a fait un signe du pouce. Jamais je ne m’étais sentie aussi puissante. J’étais à l’école lorsque Charlotte présenta Pim à l’homme aux olives. Une semaine plus tard, il est passé à l’action suivante et lui a fait cette déclaration pas piquée des hannetons que nous avions imaginé ensemble :

- Charlotte, je suis désolé mais depuis que j’ai vu ta mère je n’arrête pas de penser à elle. Je n’ai jamais ressentis pour aucune femme ce que je ressens pour elle. Ma décision est prise. Je vais la demander en mariage. C’est sérieux. J’ai de la sympathie pour toi mais tout est fini entre nous. J’espère que tu comprendras ce qui arrive.

Charlotte a piqué une crise et puis s’est calmée. Le soir même elle ramenait un nouveau mec à la maison. Entre-temps l’homme aux olives avait fait sa déclaration à Pim. Evidement Pim ça la gratifiait de piquer son mec à sa fille. Elle a dit oui. Un mois plus tard Charlotte assistait au mariage. Le dindon de la farce dansa toute la soirée et on admira toutes beaucoup son courage. Moi, j’étais au paradis. Mon clown devenait le beau-père de mes harpies de sœurs.

 

Souvent, au milieu de la nuit l’homme aux olives quittait le lit conjugal pour venir me retrouver une heure où deux. Pim a vite éventé notre petit manège et elle a tout fait pour m’envoyer dans un internat mais j’ai refusé. Alors elle lui a trouvé un job de graphiste. Comme ça, il se levait de bonne heure et dormait la nuit. Face à sa vigilance attentive les occasions où nous pouvions nous retrouver seuls à seuls sont devenues rares. Et alors nous ne parlions plus que d’une chose : du meilleur moyen de se débarrasser de Pim. L’homme aux olives était d’avis d’attendre ma majorité. Alors j’hériterais d’un patrimoine suffisant pour partir au bout du monde, mener une vie d’aisance et d’oisiveté. Moi je n’étais pas sûre de pouvoir attendre aussi longtemps. De leur côté, un souci tout différent les tracassait : dans mes moments de colère, il m’arrivait de menacer d’aller trouver une assistante sociale, une autre que ma mère. Les assistantes sociales sont comme les psys : des collabos. Obligé d’être soi-même un cas social pour comprendre les autres cas sociaux. Mais un cas social au service du système. C’est ce qu’était Pim. Et elle connaissait tous les trucs. C’est ça qui rend ses masques si forts. N’empêche que cette menace leur causait bien du souci.

 

C’est à ce moment là qu’elle t’a ramené à la maison. Lorsqu’ils sont partis au Pyla en nous laissant tous les deux, je me suis sentie abandonnée et trahie par l’homme au olives, qui faisait démonstration d’une insane faiblesse en m’abandonnant à cet inconnu qui sortait des horreurs en pleine figure de tout le monde. J’étais prête à jouer le jeu, même si c’était un jeu à perdre son âme. S’il partait avec elle, il le méritait bien. Mais toi, tu n’as pas joué le jeu. Parce que le pire dans ton cas c’est que tu comprenais, mais que tu ne jouais pas le jeu pour autant. C’est ça qui m’a fait péter les plombs. Quand quelqu’un comprend il joue le jeu. Quelqu’un qui ne joue pas le jeu ne peut pas comprendre… En tout cas elle s’est bien servie de toi.

 

En ramenant Malik, Pim est passée maîtresse du jeu. En Afrique, l’homme aux olives est devenu la chose de ma mère et de son amant, tandis qu’on m’avait collée en pension. Ses plans ainsi contrariés, il n’avait plus d’autre choix que de se soumettre à leurs caprices. Jusqu’aux plus dégradants. Il a perdu tout honneur, et prit goût à cette déchéance. Son jeu trop insouciant des dieux l’a finalement damné, et il ne pourra plus lever la tête aux cieux sans s’en rappeler, aveugle et sourd à leurs signes qu’il est devenu !!! Pour l’homme aux olives, il était écrit que le ciel sera chaque jour un peu plus lourd, et mon innocence un petit peu rebelle ne fut que l’instrument malheureux du sort  !!! (…)

 

 

Par terre, toute une colonie d’insectes rouges cavalait vers la dépouille. Je suis passé dans la pièce à côté. La femme lézard dormait, étalée sur une natte. J’ai emprunté sa cruche et suis retourné déverser un cercle d’huile par terre, entre la morte et les insectes. Le vieux s’est réveillé. Il s’est étiré et est sortit finir sa nuit ailleurs. J’ai été faire un tour dehors. Les gardiens ronflaient comme des débroussailleuses. Je suis retourné m’asseoir aux côtés de la fille. Je restais longtemps la regarder dormir. Sa bouche était ouverte. Son ventre et sa poitrine se gonflaient et se dégonflaient. De temps en temps, elle se redressait et criait quelques mots précipités. Son ventre se contractait et ses yeux se révulsaient. Des spasmes secouaient ses cuisses. Puis elle retombait dans les profondeurs de son rêve. Autour d’elle l’air était brûlant. Je me suis rapproché et penché jusqu’à sentir son souffle sur mon visage. Une odeur capiteuse m’est entrée dans les narines, m’est passée par le cerveau et ça a fait boum. Je l’ai secouée jusqu’à ce qu’elle se réveille.

- Viens avec moi veiller la morte. Le vieux est partit. Lui dis-je.

- Pourquoi tu me réveilles pour me provoquer comme ça ? Je veux pas voir ton cadavre. Tu me fais chier, blanco !

- Tu peux pas me laisser comme ça avec la morte. Elle arrête pas de parler.

- Gé ! Zombie à elle ? Il faut couper sa langue !

Elle a ramassé un grand couteau qui trainait et a attrapé par le cou le coq noué à sa cheville. D’un geste sûr, d’un coup sec, elle à coupé sa crête et me l’a donnée.

- Vas mettre ça dans sa bouche !!!

D’un autre coup, elle a achevé le coq. Je suis retourné dans l’autre pièce et j’ai fait ce qu’elle m’avait dit.

- Blanc, ramène ma cruche !

Elle avait le bras droit posé sur le genou, une longue cigarette allumée coincée entre les dents, le menton écrasé sur l’épaule, la jambe gauche étalée par terre et de petits grelots sonnaient au bout de ses mille nattes tordues dans la fumée. Le blanc de ses yeux brillait dans la pénombre. Je déposais la cruche à ses pieds. Elle plongea la main gauche dedans et se mit à se caresser.

- C’est gros mon trou. Quatre doigts. Dit-elle. Et elle éclata d’un vrai rire de folle. Enlève un peu tes linges, blanc. Je vais te masser pour demain. Ajouta-t-elle.

Je me suis déshabillé et allongé sur le dos à ses côtés. Elle a commencé par déverser un filet d’huile dans mes cheveux, avant de me shampouiner de la tête aux pieds. Elle connaissait son affaire, alternant les caresses et les coups. Elle s’est attardée sur mon sexe. Quand j’ai joui dans ses mains, elle dit :

- Blanc, c’est pas beaucoup ton jus. Tu viens de t’occuper du cadavre.

- C’est ça, il m’a taillé une pipe. répondis-je.

- Ha ha !!! Bon à toi, blanc. Dit-elle. Avec toi on peut rigoler. Mets toi un peu sur le ventre, je vais faire craquer ton dos. Je me suis exécuté, elle s’est levée et est montée piétiner mes omoplates jusqu’à ce qu’ils fissent crac. Ceci fait, elle se bourra une pipe de mélange spécial et se mit à fumer en silence. Je suis retourné veiller Circé. Elle ne décrocha plus un mot. Le maléfice de la crête de coq était radical. Le lendemain matin, je demandais à la jeune fille d’où elle tenait ce remède.

- Gi, c’est comme ça on fait pour les méchantes femmes. Répondit-elle.

 

Après l’inhumation j’ai continué mon chemin vers la région des lacs. Le vieux m’avait fait cadeau d’une besace de galettes de mil, d’une bouteille d’eau, de tabac ainsi que d’un grand couteau. Trois jours durant j’ai longé la rivière sans rencontrer âme qui vive. Finalement je suis arrivé au bord du grand lac. Sur une avancée rocailleuse, je repérais une Harley-Davidson toute chromée. Je tournais la tête et vis une jeune fille blonde qui se baignait à quelques mètres du rivage, debout de l’eau jusqu’à la taille. Sur son épaule était perché un perroquet.

- Aye miss ! Lui criais-je. Elle se retourna lentement, découvrant une poitrine ferme et dorée. A son nombril était piquée une chainette dorée au bout de laquelle oscillait une perle noire. Sur son bas-ventre était tatouée une grosse tête de bull-terrier, ainsi qu’une ceinture de croix gammées. Il y avait aussi de ravissants bracelets de fils de fer barbelés sur ses bras. Elle me décocha un sourire qui me transperça.

- Hola chico ! Where do you come from ?

- I’m french.

- Je m’appelle Iris. Je suis espagnole.

- Et tu parles français ?

- J’ai grandit à l’île Maurice. Mon père est propriétaire d’un hôtel de luxe. Cinq étoiles…

- Tu es magnifique… Une vraie idole…

- Qu’est-ce que c’est idole ?

- Baby doll… C’est comme une étoile…

- Ha oui ? Ca c’est vraiment très gentil. Tu peux venir si tu veux. I’m open, guy.

- I’m open, guy… Répéta le perroquet.

- Et les crocodiles ? Demandais-je.

- Fuck les crocodiles !!!

Là j’ai éclaté de rire. Elle avait raison… Je me suis débarrassé de mes vêtements et j’ai plongé dans l’eau claire. Un homme se doit de réagir de manière positive aux sollicitations du monde. C’est comme ça. J’ai nagé sous l’eau jusqu’à elle, j’ai attrapé ses chevilles et je l’ai entraîné avec moi. Le perroquet a regagné la berge en continuant à répéter :

- I’m open, guy !

On a batifolé comme ça pendant des heures. Finalement on est allés se sécher au soleil avant que la nuit tombe. Elle s’est mise à me raconter son histoire.

- J’ai une formation d’ingénieur. Je faisais du bénévolat. Comme assistante vétérinaire. Pour les œuvres hospitalières de l’ordre de Malte. Mais ils m’ont vraiment prit la tête. Tu peux pas imaginer leurs combines, à tous ces messieurs soi disant humanistes… Organisations non gouvernementales mon cul… Tous de mèche avec les pires crapules… Alors je suis partie avec le cheval du grand maître. Un haut fonctionnaire israélien.  Je pense m'installer au Gabon. Ils n’ont rien là-bas. A par Total… Ils gobent n’importe quoi et s’intoxiquent. Les pays africains tentent de développer une industrie locale en médicaments génériques. Ceux dont la formule n’est plus protégée par un brevet. En fait, nos envois désorganisent leurs efforts. Ils sont détournés par des trafiquants locaux. Vendus à la sauvette. Revendus beaucoup plus chers que les médicaments génériques. Même dans les dispensaires tenus par des œuvres caritatives. Surtout dans les dispensaires. Au Gabon je pourrais servir à quelque chose peut-être… Ici c’est trop tard, il n’y a plus rien à faire…

- Et tu savais que ceux qui boivent le sang sont vaccinés contre le sida ?

- Je suis pas docteur, je sais pas… C’est possible mais c’est pas chrétien…

- Ha bon, t’es une catholique alors… Une gentille petite protectrice des animaux… T’as vraiment pas l’air avec ton look bikeuse… Tu ressembles plutôt à un ange de l’enfer…

- Je suis pas un ange. D’abord ma tête est vraiment affreuse. Je suis pas belle. Je suis de la merde. J’ai toujours eu tout ce que je voulais…

- C’est passionnant de t’entendre te dénigrer comme ça…  T’es quand même une sacrée bonne cochonne…

- Espèce de sale petit voyou !

- Et toi, de quoi tu crois que t’as l’air avec tes croix gammées… D’une Lorelei à deux balles… T’as l’air revenue de ta période skin, c’est déjà ça, t’auras au moins compris quelque chose…

- Ca n’a rien à voir… Moi je suis dans les védas… C’est la sovatiska sur mon ventre… La roue éternelle… J’ai jamais été skin… Les nazis n’avaient rien compris… Ils imaginaient qu’en inversant le mouvement de la roue ils s’approprieraient sa puissance… Ca n’a rien à voir… Ce mouvement est sensuel, il n’a rien de signifiant… Moi je sacralise pas l’icône. Il n’y a pas de problème. Je trouve ça joli, c’est tout… Le truc c’est juste que dans l’hémisphère nord, on n’est pas dans le jardin. On est dans la maison. Tu captes ? Hitler n’avait rien, mais vraiment rien du tout comprit… Un du samedi soir Adolf Hitler. Un qui n’existait pas. Un homme qui ne savait même pas manger. Un végétarien. Un malheureux flicard aux nichons qui sentaient la respiration.

- Bon, sur ces bonnes paroles je vais nous aménager une litière dans un grand arbre pour la nuit. Il faut devenir inaccessibles…

- Attends, je dois te dire quelque chose.

- Oui ?

- Non, finalement c’est trop tard… C’est plus la peine.

Ca faisait trois jours que l’on campait sur cette rive lorsque une pirogue est apparue sur la rivière. On était en train de se baigner et on a nagé sous l’eau jusqu’à l’abris des roseaux. La pirogue glissait doucement. A l’avant, une ombrelle à la main, un casque colonial sur la tête et une carabine posée sur les genoux, Roland Goupil scrutait l’horizon. Circonspect. Il avait un œil au beurre noir ainsi qu’un bras dans le plâtre. A l’arrière pagayait un vieil homme à la barbe blanche. Ils avaient dû repérer la moto depuis un moment et se tenaient sur leurs gardes.

- Ohé, du bateau ! Criais-je.

- Tiens, cher ami, je vais dire une banalité, mais moi personnellement franchement je ne me baignerais pas dans ces eaux… Ca pullule de crocodiles, je vous assure…

- Ne vous en faites pas pour moi, j’ai encore de bonnes dents. Et vous-même, Gorée est donc devenu si ennuyeux pour que vous vous embarquiez dans une telle expédition ?

- Notre petit safari n’est pas tout à fait sans objet. Nous sommes sur la piste de Circé. Peut-être pourrez-vous nous en dire quelque chose ? On nous a encore signalé son passage au dernier village.

- En effet, moi de même. Hélas, cher ami, j’ai bien peur que la piste se perde ici… Plus de traces…

- Comme c’est regrettable… Et à qui donc appartient ce bel engin ? Demanda-t-il en désignant la moto du bout de sa carabine.

- A mon acolyte en matière de sports aquatiques, une jeune espagnole que sa pudeur à contraint à chercher le refuge des roseaux… Elle redoute les mauvaises rencontres et ne se sépare jamais de son Famas. Tenez, à cette heure ça ne m’étonnerait pas qu’elle vous tienne en joue, la vilaine…

- Je vois, je vois… J’ai connu des espagnoles moins farouches… Et bien, je m’en voudrais de vous importuner plus longtemps… Je dois toutefois vous informer d’une chose : Pim et moi avons rompu, et que je retrouve où non Circé je ne remettrais pas les pieds à Gorée.

- Vraiment ? Vous éveillez ma curiosité, cher ami…

- Elle m’a remplacé. Malik, vous imaginez bien. Nous nous sommes battus, finalement, un soir, sur la plage… J’ai brûlé tous mes poèmes et je suis partis. C’est ce que j’avais de mieux à faire, je crois.

- Certes, l’honneur est sauf. Dans la région, les jeunes filles sont épatantes, à mon avis. A votre place, j’irais boire du mousseux dans un hôtel.

- J’y penserais à l’occasion. Pour l’heure, je vais persévérer dans mes recherches. Je m’en voudrais de n’avoir pas fait tout ce qui est en mon pouvoir pour ramener cette petite égarée.

- Je vois, c’est un retour dément de rimeur

- Si calembour il y a, j’avoue ne pas comprendre.

- Excusez-moi, c’est le soleil. Puis-je vous demander si vous avez déjà des projets à plus long terme ?

- Pour l’heure aucun… Je vous souhaite le meilleur pour la suite, cher ami…

- Moi de même. Faîtes attention à vous. Et à la prochaine.

La pirogue s’est éloignée. Iris est sortie de sa cachette et a nagé vers moi.

- C’était qui ce fou ?

- Un type très dangereux. Tu as bien fait de ne pas te montrer.

- Oui, je sais pas quelle partie vous jouez mais ça ne me dit rien qui vaille. J’ai un petit ami qui m’attend quelque part moi… Cette situation n’est juste ni pour toi ni pour lui…

- Je comprends… Reste encore ce soir, et qui vivra verra…



Texte et images : Jonathan Bougard

2009/03/15

DES FRAISES EN HIVER

Le Désaccord, neuvième opus

Jonathan Bougard

Ca c’est passé à Paris, à Saint-Sulpice. Un concert de chants grégoriens, fin août. Avec ce soleil, s’enfermer dans une église était une drôle d’idée. Voire même douteuse. Une idée de Smarrouck. Elle était sensible, ce n’est pas non plus un défaut. On aurait dit que ces chants la touchaient personnellement. Ces chants si ennuyeux, voire sinistres… Ces voix de glace… Une fille normale aurait préféré un bon film à trois heures de chants grégoriens. Celle-ci trouvait ça vachement spirituel…

- Pour pas kiffer faut vraiment être sourd. L’entendis-je déclarer.

Ces chants m’ont vraiment prit la tête. Je m’en suis allé. Deux jours durant, j’ai marché sans m’arrêter. Parvenu dans une lointaine banlieue inconnue de moi, je me reposais dans un coin de parc, sur un tapis de feuilles, quand une femme à la tunique écarlate, à la chevelure épaisse et aux pieds nus est apparue à l’autre bout de la clairière. Avec une légèreté troublante, elle a marché vers moi. Lentement, comme au ralenti. Parvenue à mes pieds, elle s’est penchée. Elle souriait avec une douceur infinie, mais il y avait d’autres choses encore que de la douceur dans ce sourire.

- C’est l’heure de la fermeture. Dit-elle.

Je gardais mes yeux fascinés plongés dans les siens. Elle attendit que je me relève, toujours souriante. On a marché côte à côte jusqu’à la grille de fer forgé. Des buissons s’envolaient des sons de cloche, des tintements de tambourins, de moelleuses résonances de luth et des voix enfantines. Quand j’eu franchit la grille, j’ai cherché la gardienne du regard. Elle avait disparu.

Je me suis éloigné. J’ai été m’asseoir sur un banc. Ce soir-là je suis retourné au parc. Au-dessus de la grille, je remarquais une inscription en lettres de fer forgé qui m’avait échappé lors de mon premier passage :

 

LE TERRAIN D’AVENTURE

 

Ces lettres scintillaient sous la clarté lunaire. J’ai escaladé la haute grille et suis retourné m’allonger à l’endroit où m’était apparu la gardienne. Les nuages projetaient des ombres profondes dans le feuillage des grands arbres. Et ces ombres s’animèrent. J’entendis une complainte assez profonde. Je baissais les yeux. Des dryades étaient là, en demi-cercle autour de la femme à la tunique écarlate.

- Bonsoir, vous. Dis-je.

En guise de réponse, la femme traça du doigt des lettres de feu dans l’air. Je pus lire ceci :

 

L’individu n’a rien à gagner à se fondre dans un groupe

 

On la promena dans une sorte de grand panier d'osier, puis tous s’en allèrent. Elle restait seule, debout au milieu d'un parterre de rosiers grimpants. Elle me fixait. Je fis quelques pas vers elle. Elle tomba, se recroquevilla et se perdit dans les épines. Au milieu de ces roses il y avait une rose noire qui brillait. Je la cueillis et la respirais. Elle sentait le souffre.

Elle réapparu face à un vieux mur de briques. Elle recula, s'adossa au mur. J'approchais. Elle se changea en lierre. Je tâtonnais contre ce mur. Cassais une feuille de lierre et la respirais. L’odeur de la feuille était celle du souffre.

Elle apparu encore, derrière un portail, et me montra une direction du doigt. Je suivis du regard et tombais sur une affiche qui scintillait. Dessus, je pus lire ceci :

 

Suis la bohémienne

 

J'escaladais la grille, sautais dans la rue et m'éloignais vivement. Je parvins ainsi jusqu’à l’arrière d’un château s’ouvrant sur une large prairie. Le soleil jouait sur la façade. Sur le coté gauche quelques personnages déployaient un tissus coloré. Des antillaises.

- Aujourd’hui c’est le mariage de Smarrouck. Me dit l’une d’elles.

Je me joignis à un cortège de fiacres drapés de blanc. La mariée ne tarda pas à faire son apparition. Son succès fut immédiat. Elle portait un voile très transparent. Quasiment nue sous un tissus plissé difficile à distinguer. Son corps ainsi avait quelque chose d’allégorique. Je remarquais que la position de ses pieds était tout à fait non naturelle. Elle ne marchait pas, elle flottait plutôt. Parfois ses pieds s’enfonçaient jusqu’aux chevilles dans le carrelage. L’instant d’après, ils étaient dix centimètres au-dessus. Son sourire aussi était étrange. Un sourire n’exprimant en rien la joie. Ses yeux semblaient avoir rapetissé. Des yeux de vieux chinois. Son visage, à la fois lisse et très malsain. A la fois très avenant et cruel.

Il y avait un silence qui ne se définissait nullement par une absence de bruit, les convives bougeaient étrangement, une forte odeur d’encaustique flottait dans la salle. Maintenant, on valsait. La valse américaine. Je suis sortis. Le parc était immense. Je me suis délecté de cet espace désert, éprouvant de la volupté à chaque pas que je fis vers un bassin où ondulaient de grosses carpes. Des flocons de neige se mirent à tomber. Les ombres de lune étaient bleues sur le verglas. Toutes ces ombres perdaient pied dans la neige. Tout remuait et bougeait. J’entendis un bruit de métal qui s’entrechoque. La mariée apparu, entourée de ses demoiselles d’honneur. Elle prirent la pose au pied des grands ormes. Tout un peuple de femmes qui restent debout dans la nuit, face aux grands flashs du daguerréotype. Le ciel se colorait lentement à l’est. Des flammes glacées. A petits pas, elles avancèrent dans la lumière comme solidifiée. Alors les bleus nous ont assaillis de toute part. Ils nous ont regroupés puis scindés en groupes d’une vingtaine de prisonniers. Je vis Smarrouck qui s’éloignait dans une autre direction. Elle portait une enfant dans ses bras. On nous a tous embarqués dans des camionnettes. Le trajet dura deux jours, au terme desquels le convoi s’immobilisa.

- Terminus, tout le monde descend. Dit un gros bleu.

Nous attendions depuis des heures, tous alignés dans un stade à la pelouse carbonisée, lorsque une femme en bleu est venue se planter devant nous. Deux géants l’encadraient. Ses cheveux noirs et longs cachaient à demi un visage d’aspect désagréable.

- Les analphabètes sont souvent très curieux. Mais l’amour nous invite à nous mettre en route. Dit-elle en préambule.

Puis elle éclata d'un petit rire sec. Elle tenait à la main une bouteille où macérait un bout de cordon ombilical, et la porta à ses lèvres. Elle bu deux longues gorgées de cette potion.

- Ca fait du bien par où ça passe. Dit-elle en se raclant la gorge. 

Un personnage de haute taille et tout de blanc vêtu fit alors une apparition tumultueuse sur la berge. Il portait un gros livre relié de cuir rouge sous le bras.

- Arrêtez ça ! Ordonna-t-il. Impérieux. Certaines personnes n’ont pas leur place dans ce cercle et vous allez me les remettre.

- Si ce que tu dis est exact, nous allons obtempérer. C’est simple à vérifier : il suffit de faire l’appel. Répondit obséquieusement la femme en bleu. 

Nous avons tous du décliner notre identité. Quand vint mon tour, le géant blanc feuilleta son livre et grimaça.

- Sortez-le de cette casserole !

Sa voix fit trembler le sol. Personne n’osa discuter. On es repartis en voiture. Un véhicule officiel avec chauffeur et une escorte de deux motards. Tout le long du trajet il resta silencieux et moi je n’osais rien dire. On s’est arrêté devant un petite église.

- Toi tu descends ici. Dit-il.

- Merci beaucoup monsieur. Répondis-je.

Je suis resté un moment devant la porte du lieu saint, avant de me décider à rentrer. Par terre, entre deux bancs je ramassais une feuille de papier.

 

C’en est fini des fraises en hiver

 

Était-il écrit dessus. J’ai marché jusqu’à une petite chapelle. Dedans je trouvais un curé en train de se masturber devant un film innommable qui passait sur un ordinateur portable posé sur l’autel.

- Comment êtes-vous rentré ? Me demanda-t-il.

- Les portes sont faites pour ça. Répondis-je.

- Allez-vous en tout de suite ou j’appelle la police. Hurla-t-il.

Son culot m’estomaquait. Je ne trouvais rien à dire et m’en suis allé. Plus loin j’ai eu la surprise de trouver une ville complètement détruite. Des immeubles éventrés en leur milieu. Des ménagères en pyjama. Assises en tailleur et prostrées. Un tas de ruines à hauteur du premier étage. Sur la place il y avait des distributeurs de soupe et des policiers. Des vigiles fouillaient les clients à l’entrée des restaurants, des cinémas. De gros blocs de béton bloquaient les routes. A coté de moi, une édentée déposa un petit bâton d’encens au centre d’une silhouette dessinée à la craie sur le trottoir, et puis se mit à parler toute seule. Beaucoup de corps restaient impossibles à identifier.  

Il y avait la rivière et un tas de cadavres énorme qui n’avaient pas étés incinérés. Il y avait des jeunes filles qui tiraient leurs fiancés empilés sur des chariots et elles pleuraient. Une sorte d’iguane se cachait au milieu des cailloux. Il est venu vers moi. 

- Vas te cacher trois jours dans les bois. Me dit-il.

Quelques faibles lumières perçaient la masse sombre des bois. Des feux de camps. D’autres fuyards. Il faisait tiède. La lune s’est levée. J’ai continué d’avancer vers la lisière. Quelques centaines de mètres à parcourir. Le sol était humide. Des ombres se groupèrent à mon arrivée. Des visages apparurent. Je restais figé dans une immobilité de plomb. La lune brilla sur un crâne rasé. Je reconnus une des demoiselles d’honneur de Smarrouck.

- Viens. Dit-t-elle en me prenant la main.  

Je la suivis jusqu’à un petit cimetière où les pierres tombales étaient debout, avec une chapelle disparaissant sous les mousses à coté. Derrière il y avait un jardin avec des rosiers taillés. Par terre, près du robinet, il y avait des petits pots de yaourts remplis de bière. Une bière qui avait la consistance d'un miel très liquide.

- C'est pour se débarrasser des escargots en les saoulant. Les feuilles sont enlaidies par leur bave. Me dit la petite.

- Pardonnez moi cette question peut-être irrévérencieuse. Je dois savoir. Cette demande, pour moi, personnellement, est très importante. Je dois retrouver Smarrouck. Où est elle passée ? Lui demandais-je, avec tout le respect que l’on doit aux mages.

- Je l'ai très peu connue. Une femme de sa génération doit ressentir le besoin de voyager. Me répondit-elle.

- Pourquoi, d'un seul coup, toute cette violence ? Continuais-je.

- C'est difficile pour moi, vraiment, d'expliquer. Les bleus sont impitoyables. Consentit-t-elle à dire avant de s’en aller en sautillant.

Comme me l’avait conseillé l’iguane, je restais trois jours dans cette roseraie perdue dans les bois. Chaque matin la demoiselle m’apporta du miel en rayon et une cruche de lait chaud qu’elle tenait du jardinier. Ce délai expiré, je repartis à la recherche de Smarrouck. Tentant d’apercevoir au loin sa silhouette, je tombais dans un immense espace vert traversé par des personnes seules qui se croisaient vaguement. Un grand homme sec aux cheveux ondulés, avec une petite moustache et un costume beige se dirigea vers moi, tout en faisant des moulinets avec sa cane. Un dandy. Un poil guindé.

- Excusez-moi mon jeune ami, auriez vous vu Smarrouck, par hasard ? Sa question.

- Justement je suis à sa recherche.

- Hé bien, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, unissons nos forces et cherchons ensemble. 

On a continué côte à côte, cheminant silencieux. Au bout de quelques mètres, un petit homme trapu, au teint mat, à la barbe et aux cheveux crépus et accoutré d’une salopette rouge nous à abordés.

- Excusez-moi messieurs, vous n’auriez pas vu Smarrouck, des fois ?

- Justement. Nous sommes à sa recherche. Joignez vous donc à nous. Répondit le dandy.

Longtemps après, nous sommes arrivés près d’un puits. Une voix s’envola de ce puits, m’appelant par mon prénom. Au fond, il y avait une lueur rouge. Je descendis voir. Circé était là.

- Tu veux jouer à cache-cache ? Dit-elle.

Et elle partit en courant. J’ai eu peine à la suivre, tant elle était vive. Ca a duré des heures. Le couloir était interminable, avec des cloisons en bambou. Dans des niches il y avait de petits meubles. Des lampes à pétrole cassées… Des bidons gras… Tout au bout du couloir il y avait un trou dans le plancher. Aucune trace de Circé. Et par terre, en contrebas, sur la mousse épaisse, une chienne morte. Pas de blessure. Empoisonnée. A ses côté un chien gros comme un veau, tout noir avec une tâche blanche sur la tête. Il leva sur moi un regard d’une tristesse indicible. Un sacré regard de crétin… Je lui jetais des morceaux de lampe à pétrole. Il resta, indifférent. J’eus soudain hâte de m’en aller. Pas d’autre issue que de revenir sur mes pas. A un moment donné, juste après un coude du couloir, je m’arrêtais devant une niche au fond de laquelle il y avait, sous verre, une estampe japonaise qui représentait une courtisane, dans une pose conventionnelle, de dos, une ombrelle de papier sur l’épaule, gravissant un sentier de terre qui semblait mener au sommet d’une colline de bambous. Elle portait un kimono blanc à motifs verts. Je m’approchais et je la reconnus. Maintenant, je me souvenais. J’avais atterrit à Dakar deux semaines plus tôt pour l’inauguration d’un petit centre d’art. Maintenant je me trouvais dans un dispensaire chinois quelque part en Casamance, et j’avais de la fièvre… L’infirmière m’avait administré deux centimètres cubes de valium. Mais ça n’était pas si simple…

 


Texte et images : Jonathan Bougard

2009/03/05

LOVE LETTERS


La presse et la télévision sont formelles : des menaces de mort ont été envoyées à d’éminents représentants de la classe politique. Des balles de neuf millimètres. Des « lettres d’amour » qui viennent droit du cœur de la Cellule 34. Parce que le responsable est, sans doute, un adepte des méthodes punitives de la classe politique elle-même, dirigée pour toujours par la Maffia des Hauts-de-Seine. Parce qu’il tient, sans doute, à leur offrir le meilleur miroir de leur abjection. Et parce qu’il faut, enfin, que les choses se règlent.

 

« Ministres, députés, sénateurs, pourvoyeurs de lois liberticides […] vous n’êtes que des morts en sursis. » C’est avec un enthousiasme modéré que nous retrouvons, dans un casting de Whodunit bancal dont Agatha Christie ne voudrait pas, les superflus Rachida Dati, Michèle Alliot-Marie, Frédéric Lefebvre, Christian Vanneste, Jean-Paul Alduy, Alain Juppé, Jacques Blanc, Raymond Couderc, Christine Albanel, Nonce Paolini, et, bien sûr, parce que les Dix Petits Nègres sont Onze, Suzy Antéchrist-Superstar, la plus nerveuse de toutes les superflues.

 

« Ministres, députés, sénateurs, pourvoyeurs de lois liberticides […] » Il y a peut-être des fautes d’orthographe dans la petite missive dactylographiée ; en attendant, « vous n’êtes que des morts en sursis, mais des morts verrouillés », c’est beau comme du français classique. Suzy me faisait penser à un zombie ; et parfois à une petite marionnette cassée ; désormais, ce sera, pour toujours, un président mort verrouillé. Pourtant tout cela laisse un goût étrange dans la bouche. Le goût d’une époque passée, qui ne reviendra pas. Le goût d’avant-hier. Avons-nous été trop méchants dans nos précédentes vies, pour que nous soyons forcé de revivre avant-hier ? Avons-nous outrepassés les Lois du Cosmos, pour que le monde moderne ne nous livre plus que des personnages et des intrigues d’un passé symboliquement révolu ? Après Mai 68, après Mesrine et les Brigades Rouges, voici revenir le temps des régicides, Jacques Clément et Ali Agça. Quand réussirons-nous à nous sauver de cette mauvaise fiction dans laquelle la France est plongée depuis trente-cinq ans ? Quand le temps cessera-t-il de faire autant machine arrière ? Quand vivrons-nous dans notre fiction, une fiction cruelle et pénible, peut-être, une fiction pourrie jusqu’à la moelle pourquoi pas, mais une fiction qui nous ressemble, une fiction qui nous ressemble enfin 

 

Tous les cavaliers de la Janisselle et de la Jêlle sont sur la piste des nouveaux malfaiteurs. Ils voudraient nous faire pleurer, encore une fois. Ils voudraient que nous ayons de la peine pour eux. Mais jusqu’à quand voudront-ils nous avoir par les sentiments ? Jusqu’à quand voudront-ils que nous fassions semblant d’être affectés, comme eux-mêmes font semblant de croire à leur désir d’être aimés ? Ils voudraient nous faire pleurer pour leur pauvre petit corps, mais ça fait trop longtemps que nous sommes dégoûtés par tant d’amour de leur part ; tant d’amour mal fait ; et nos yeux sont désespérément secs. Les hommes politiques sont des stars ; la vie est une illusion ; et les stars n’ont pas le droit de se sentir concernés par leur propre mort. C’est le pacte de départ : toute célébrité se paye. Son prix c’est d’être assassinable à merci.

 

La grande fautive, c’est encore Suzy, et sa stupide identification avec John Fitzgerald Kennedy (en plus de Louis XVI et de sa starfucker autrichienne). Suzy n’est pas un Américain. Il est pire qu’un Américain. Il ne veut pas seulement une Tragédie avec une Happy End, il veut que sa Tragédie soit adaptée en sit-com. Pourtant, cet assassinat, ce serait sa seule chance de faire quelque chose de bien dans sa vie de grande stupide. Cet assassinat, ce serait sa chance, la seule, de remettre le temps à l’intérieur de ses gonds et de laisser l’horloge tourner à nouveau dans le sens de notre époque. La mort est une illusion, mais ceux qui la subissent frontalement réussissent à inverser momentanément les deux côtés du miroir. Ils rétablissent le tir. Je ne veux pas que Suzy se fasse tuer ; je veux qu’elle consente à se faire tuer : nuance. C’est ce qu’on appelle un sacrifice. C’est pour que le soleil revienne. Et l’Univers est dans la nuit depuis trente-cinq ans.

 

Deleuze avait raison : dans les sociétés de contrôle, on n’en a jamais fini avec rien. La preuve, c’est qu’on ne se paye plus que des putains de biopics depuis une éternité. Même Coluche a eu sa biopic ; même Gainsbourg aura la sienne. Tout cela est ridicule. Tout cela est ridicule et vain. Nous sommes condamnés à voir et à revoir en boucle un passé qui a été vivant mais qui ne l'est plus pour nous, histoire de bien nous enfoncer dans le crâne que nous autres, nous ne naîtrons jamais. Depuis le premier crash pétrolier, nous n’avons jamais vraiment eu d’existence collective. Nous ne sommes que les fantômes des enfants non-nés de la génération précédente. Une génération qui ne s’est jamais complètement remis de la trahison de tous ses idéaux. Une génération qui n’a jamais accusé le coup de son cynisme et de sa cauteleuse médiocrité, et qui, pour se punir elle-même et ses enfants avec elle, a congelé le temps à tout jamais, un jour de 1973 ou de 1974. C’est ça que Jean Eustache n’a pas voulu voir, lui qui revoyait en boucle tous ses films préférés, en se donnant la mort le 3 Novembre 1981. Ce qu’il n’a pas voulu voir, c’est l’armée des morts, c’est notre cinéma, c’est « Avant Hier ».

 

« Vous comptez être enterré dans un sarcophage ? » demanda un jour Martin Bashir à la plus grande star du monde, au milieu de ses emplettes égyptiennes, dans un magasin de statuettes dorées de Las Vegas.

- Non, répondit Michael Jackson. Je ne compte pas mourir. 


Texte : Pacôme Thiellement

Image : Horace Goodspeed

2009/03/02

LA DERNIERE FERME DE PARIS

Huitième Opus - Jonathan Bougard



A mon réveil j’étais seul au troisième étage. Je poussais la double-porte blanche aux fioritures impeccables. Des rectangles d’or, du petit feuillage, des charnières ciselées, des murs décorés comme des circuits imprimés, tout ça dans une lumière découpée par des pièces de tissus servant de cloisons mobiles, avec des tringles de cuivre tordues comme de la robinetterie, des anneaux de bois noir, de longues ficelles nouées comme des nattes de vieilles célestes… Des plaques de marbre encombrées de chimériques faïences, neutralité brisée de ci de là par le reflet imprécis de plateaux de métal.  Une armée de cadres ovales, des photos sépias… Surtout des militaires en tenue d’apparat. Des portraits de demoiselles aussi… Fleuries… Fleurs un peu maladives… Des yeux trop pleins, des visages quasi dépourvus de contour, des regards tour à tour candides, audacieux, doux, éveillés, perçants, coquins, tous orientés là comme l’avant-scène d’un hémicycle de kermesse villageoise. Un parterre de reflets flous. Un paysage congelé. Une galerie de petites gens effacés. Toutes rayées de la carte depuis belle lurette.  Mes pieds flageolaient sur le parquet comme sur le gravillon de l’allée d’un cimetière au stèles moussues, aux noms effacés. Le doute n’était plus permis, cet hôtel était hanté… Des présences  impuissantes mais critiques. Des spécialistes du chuchotis… Depuis les fenêtres on voyait des ormes pareils à de gros tas de cafards. Un feuillage bruni déjà, pas loin de tomber. Passer l’automne dans ce lieu serait un calvaire. Cette thébaïde aux combles plein de craquements. Avec de petits escaliers en bois. Ca finit toujours par grincer un escalier en bois. Je préfère un escalier en marbre. Des fleurs et des cœurs. Des planches découpées dans le bois minéralisé des grands arbres de la mythologie phénicienne. Tout ce qu’on veut mais pas un escalier en bois.

 

Ca giclait d’un fluide glaciaire, les parements de ce cabinet. D’un tel calme que j’en étais au bord du malaise. Des impressions dispersées, je m’éparpillais… Les mains gelées qui se rebiffaient, comme animées d’une vie propre, devenues citoyennes du grand peuple des mains. Mes mains n’en étaient plus mes mains, c’en étaient des mains, du coup… A mille lieues de la plénitude. Sur une malle il y avait un carré de papier rose avec d’un coté une adresse, de l’autre un mot. Une question…

                     ¿ L’amour est politique ?.. 

 

Il était l’heure d’y aller. Ce soir-là Smarrouck exposait quelques photographies de Sarajevo au foyer des jeunes travailleurs de Chaville. Le ciel était clair sur les hauteurs de Paris. La dérive des nuages voilà qui relativise… Je venais de faire quelques centaines de mètres sur des bosses herbues, au bord du périphérique. J’allais à droite au bout d’une allée de pavillons cossus avec des grilles aux chardons aiguës, devant des cours ironiques avec leur gravier rose jusqu’au porche décolleté par une véranda discrète. Une allée qui partait des quais… Autour d’une table ronde je retrouvais Smarrouck et Wiktor accompagnés d’un inconnu, un asiatique. Ils buvaient des punchs offerts par le foyer des jeunes travailleurs. On attendait Paulo. Mon collègue Paulo le vendengeur, rencontré en Bourgogne, au château de Carry-Potet. Deux semaines durant on avait coupé des grappes, deux belles semaines au grand air. On avait sympathisé… Il étudiait le cinéma, c’était un vrai français, un rejeton de la petite noblesse provinciale, une race qui se perd. Il avait de la famille jusqu’au Vatican Paulo. Sa naissance était un handicap structurel… Des fois on allait ensemble au collège de France, mais on n’arrivait jamais à se mettre d’accord sur ce qui s’était dit alors on se réfugiait dans la Tradition. Sur la Tradition on pouvait se comprendre. Une fois il m’a entraîné à la Sorbonne, on a passé la journée à se promener dans les jolis amphithéâtres… Wiktor tirait sa gueule des mauvais jours. Paulo est arrivé, tout en noir. Il s’est beaucoup intéressé aux photographies. Il les fixait d’un œil inquisiteur, tourmenté au possible. Il ne restait pas à la surface. Il rentrait dedans. En apnée.  Il devenait le sac plastique qui flotte dans le ciel de tempête.

- Magnifique. Dit-il à Smarrouck.

Elle frissonna et ne répondit rien. Le vietnamien s’en est allé. On a terminé les bouteilles. La directrice du foyer est venue s’entretenir avec Smarrouck. Lorsque ça prit fin, on est ressortis silencieux, une caravane de psychopathes dans la coquette allée. On s’est acheminés jusqu’au RER. A Montparnasse on avait décidé d’aller. Au cinéma. Tous alignés au premier rang, une fois vides après qu’elles eussent tourné de main en main Wiktor jetait les canettes de bière forte. Sur l’écran. L’histoire était inconsistante mais jolis les paysages… Deux types paumés dans un désert de sel en train de se raconter de histoires… Ils cherchaient leur Jérusalem… Ils en parlaient un peu le soir assis autour du feu. Quelques mots… Sinon le reste du temps on les voyait marcher, taches noires perdues dans la blancheur aveuglante. A la fin un des deux mourrait. A trois cent mètres d’une piste. L’autre embarquait dans un pick-up… A minuit on est tous entrés dans une épicerie de nuit. Le caissier était un comique. Un jeu musical passait à la radio. Je lui ai proposé de parier nos achats. Quitte où double. Il a marché. On a gagné. La nuit s’annonçait jolie. On a marché jusqu’au boulevard Saint-Jacques, on se demandait quoi faire. Qui on pouvait emmerder. On trouvait pas la solution… On s’est assis en cercle à même le trottoir. On avait Wiktor, rien ne pouvait nous arriver. Les racailles qui zonaient changeaient de trottoir en nous voyant ainsi posés en travers de leur chemin. Ca se voyait que Wiktor c’était un furieux. En général il se comportait en parfait gentleman mais lorsqu’il tirait sa gueule des mauvais jours et qu’il se mettait à déchiqueter des canettes avec ses dents et puis à se taillader les avant-bras avec… Une fois il en a laissé trois sur le carreau avant de casser leur scooter en deux, d’un seul coup… J’y étais… Ensuite il s’est jeté devant un taxi qui ne voulait pas s’arrêter. Il a prit le chauffeur par le col… Soit il nous embarquait soit il le vidait… Le chauffeur nous reconduisit, gracieusement…


 

C’est ainsi, alors que tous les noctambules changeaient prudemment de trottoir vingt trente mètres avant notre cercle, qu’un couple vint lentement droit sur nous et, franchissant l’espace qui séparait Paulo de Wiktor, se planta au milieu. L’homme, un petit barbu accoutré d’une chemise de bûcheron à grands carreaux bleus, d’une casquette de chasse en tweed et chaussé de hautes bottes de caoutchouc, nous balaya du regard. La femme était une brune de la quarantaine, à la taille de guêpe légèrement moulée d’une petite robe d’été jaune miel.

- Messieurs, permettez moi de me présenter. Jules Chaussois, gardien de la dernière ferme de Paris. Je vois que vous campez là, très simplement. Loin de moi l’idée de vous en faire le reproche, tout au contraire. Mais par les temps qui courent, tenir ainsi conseil sur la voie publique, nuitamment, c’est s’exposer aux pires contrariétés… J’entend policières… Aussi permettez moi de vous convier à continuer votre petite célébration amicale chez moi, dans la dernière ferme de Paris. C’est à deux pas. Messieurs, suivez-moi.

Voilà son discours. Wiktor se tourna vers moi.

- On explose sa gueule au monsieur qui croit qu’on a le choix d’aller ailleurs ? Proposa-t-il.

Je regardais Jules tout en réfléchissant à sa proposition. C’est vrai que ça puait un peu le vice, ça n’avait vraiment pas l’air crédible son offre. C’était fort compréhensible que Wiktor ai l’impression qu’il se moque de nous, qu’il cherche à nous mener en bateau. Mais sa voix vibrait d’un tel accent de sincérité, qu’il avait réussit à éveiller ma curiosité.

- Monsieur le gardien, votre proposition est un peu cavalière. J’avoue, j’ai du mal à le croire lorsque vous affirmez ainsi nous conduire à la dernière ferme de Paris. Nous sommes dans le quatorzième arrondissement et c’est un quartier peu propice à ce genre d’exploitation…

- Alors, venez. Que risquez-vous ?

On y est allé. Que risquions nous, en effet ? En invitant ainsi Wiktor chez lui, c’est plutôt le barbu qui s’exposait à la contrariété…

- Tu connais Pétra ? J’arrive de Pétra, je vais passer quelques temps chez ce vieux Jules. En vingt ans qu’on se connaît il est resté tout à fait le même… C’est assez rare sans doute, non ? Me demanda la femme.

- Je ne sais pas madame… Dans vingt ans je saurais… C’est en Jordanie Pétra, je crois ?

- En effet jeune homme. Il faut voir Pétra… Vous verriez les roches, de ces nuances d’ocres massifs, et partout des temples, des galeries, un vrai gruyère… Il faut entendre le vent s’y engouffrer, la voix du vent… Je m’appelle Estheranée.  Vous viendrez, n’est-ce pas ? Vous viendrez chez moi ?

- Je ne sais pas, madame Estheranée… Ce que vous en dites est très évocateur… Cependant n’est-ce pas, c’est loin…

- Ha la la !!! Vous les jeunes d’aujourd’hui, vraiment vous êtes pas gonflés ! Moi à votre âge, si vous saviez…

- Certainement madame. Cela se lit sur votre visage… Vous avez dû en faire tourner des têtes…

- Petit flatteur ! Petit mondain ! Mais où donc avez-vous appris à parler ainsi aux dames ? Pas dans les livres, je ne crois pas… Peut-être que je me trompe…

Le barbu marchait en tête, d’un pas vif, la tête un peu baissée, les yeux collés au sol. Moi et la femme venions quelques mètres derrière, conversant épaule contre épaule. Derrière, à une distance d’une dizaine de mètres, en file indienne, suivaient mes camarades, les mains dans les poches, silencieux, renfrognés. Il n’y croyaient pas du tout à cette histoire. Ca les importunait de me voir ainsi fricoter avec cette juive. Ils se figuraient des choses… Apeurés que ça se termine en partouze…  De temps en temps je me retournais.

- Hommes de peu de foi ! Les tançais-je…

Rue de la Tombe-Issoire, Jules fit halte au seuil d’une porte cochère à deux battants massifs et noirs. Il attendit que tous nous l’ayons rejoint pour sortir d’une poche une grosse clef de cuivre qu’il nous exhiba avant de l’introduire dans la serrure et de lui donner trois tours. Il requis l’aide de Wiktor pour pousser un des lourds battants. D’un air grognard, Wiktor repoussa la porte d’une légère pression du plat de la main. Estheranée poussa un petit cri admiratif, et le barbu s’inclina.

- Après vous. Dit-il.

Smarrouck est entrée la première, suivie de Paulo et de Wiktor. C’était comme si quelque chose me retenait au seuil de ce passage. Une musique arabe, ensorcelante, qui s’envolait des vitres baissées d’une Mercedes grisâtre stationnée à quelques mètres. C’était une sorte de crainte du ridicule. Pour moi la nostalgie de cette viole était trop magique, trop évidente à cet instant là. J’en avais l’impression d’être dans un film. Dans un lieu commun. Possédé, une marionnette. Je me suis rebellé contre ce charme, demeurant immobile au seuil de la dernière ferme de Paris. Les autres avaient disparu dans l’ombre, j’entendis leur voix. Ils m’appelaient. Je me suis soudain sentis ridicule. Aussitôt passé le seuil la musique s’est éteinte. Nous étions dans un vaste jardin au clair de la lune. Tout au fond il y avait bien une ferme. Une antique fermette au toit d’ardoises et aux voûtes romanes. La porte de planches baillait et l’intérieur baignait dans la lueur d’une lampe à pétrole.

-  Je suis sincèrement désolé de ne pouvoir vous faire meilleur accueil, c’est rustique évidement… Les hommes de Mars m’ont coupé le courant, voyez-vous, chers messieurs. Nous vivons des temps difficiles. S’excusa Jules.

- Au contraire, c’est très bien. Affirma Smarrouck.

- Installez vous alors… Vous prendrez bien quelque chose…

Et il souleva une bâche de toile bleue qui dissimulait tout un fourbis d’outils, duquel il extirpa une dame-jeanne enveloppée d’osier badigeonné de peinture orange.

- L’esprit de casse-patte, ça brouille les Parques ! Annonça-t-il.

Il disposa six coupes de cristal de part et d’autre d’une table qui aurait pu recevoir vingt couverts. Y versa généreusement la liqueur. Excellente… Couleur d’automne, amarante ruisselant. L’ambroisie du gardien de la dernière ferme. On se rejouait la scène, nos visages alourdis à la lueur vacillante. Lui présidant à un bout de la table, Estheranée studieuse à l’autre. Les mains croisées sur les cuisses, maternelle ainsi. L’œil plein d’une bonté infinie. Portant la coupe à ses belles lèvres d’un pourpre vif. A petites gorgées, comme de la tisane. Féline… Se pourléchant silencieuse. Amusée par nous autres, intimidés tout à coup. D’une classe infinie. A l’aise dans ces conditions d’un autre temps. Pas une parisienne… Jules empoigna un saxophone. Il se révéla un brillant soliste. Ca remontait au quatorzième siècle, cet endroit. Il avait été élevé là par un abbé. A l’époque c’était un orphelinat… Dix ans plus tôt un projet de réaménagement urbain avait été édicté. Il était revenu s’y installer, résister… Soutenu par du beau monde. La pièce où nous étions était la seule à ne pas encore avoir été murée par les hommes de Mars.

- Une honte ! Pensez donc, des murs édifiés au quatorzième ! Il s’emportait… Il empoigna l’arceau de la lanterne… La preuve ! Vous voulez la preuve ! Suivez moi, messieurs ! Ordonna-t-il.

 Fallait obtempérer… On lui emboîta le pas. On enjamba une massive poutre et on glissa entre deux piliers au pied desquels la béante gueule d’un escalier abrupt qui semblait devoir plonger dans les catacombes nous attendait. Interminable, on allait tout au fond de la terre. Tous on commençait à se demander pour de bon si ce si courtois Jules n’était pas Lucifer en personne. Estheranée m’avait prit la main, comme un petit garçon. Je sentais son souffle brûlant sur mon cou. Elle était palpitante, dans son élément. Smarrouck elle ne soufflait pas mot. Je sentis bien que ce qui était en train d’arriver devait arriver. Des gouttes d’eau suintaient de la paroi, tourbillonnaient dans la pénombre. Nous étions dans une vaste crypte de pierre blanche, au fond de laquelle se trouvait un autel dont la table était de marbre noir. On entendait de l’eau s’écouler quelque part, derrière les parois. Deux voûtes étroites étaient soutenues par trois piliers massif. Ce sanctuaire était tout en longueur. Paulo, Wiktor et Smarrouck suivirent le gardien tout au fond. Wiktor s’assit sur la table de l’autel. J’étais resté dans l’ombre avec Estheranée, elle me tenait les mains et me serrait au plus près. Elle me serra autant que possible… J’ai sentis son souffle brûlant et puis ses lèvres. Je me mis à la mordiller dans l’ombre. Elle s’est dégagée brusquement. Alors elle a prit mes mains dans les siennes et les posa contre les moellons froids.

- Lève la tête, frère. Commanda-t-elle.

En lui obéissant je vis la voûte s’ouvrir. Et loin au dessus de cette cheminée, un nourrisson  tout frissonnant flottait. Ma sidération dissipée, je cherchais Estheranée. Je vis qu’elle avait rejoint les autres. Elle parlait avec Smarrouck. Relevant les yeux je vis que la voûte s’était refermée. Je gagnais le fond du sanctuaire. Nous sommes vite remontés. J’étais sans-voix. Je ne pouvais plus parler. Tandis que les autres reprenaient place à table, je me suis allongé à même le sol de pavés glacés.  Yeux clos. J’entendis les autres s’inquiéter.

- C’est pas normal… Il se sent mal… Disait Smarrouck.

- Laissez-le. Il écoute la respiration de la terre. Lui répondit Estheranée.

Elle avait raison…

 

Un peu avant l’aube on est partit en promettant de venir de nouveau dans la semaine. Lorsque nous sommes repassés, nous trouvâmes une porte fraîchement murée. La force puissante des hommes de Mars avait condamné cet accès à un monde inférieur. Jules le gardien barbu avait disparu. Nous sommes souvent revenus devant cette porte murée, la nuit. Dubitatifs face à la muraille. Revenus pour se souvenir qu’un soir, nous avions bu l’ambroisie casse-pattes dans des coupes de cristal, et puis nous étions enfoncés à la lueur tremblante d’une lampe à pétrole jusqu’en un lieu de la terre désormais condamné, dont la voix claire du guide avait évoqué l’histoire en des mots qui s’étaient envolés. Des mots ravis par un mûr. Il n’y a pas de mots pour dire ça en français, mais je me comprends.


Texte et images : Jonathan Bougard

2009/02/18

L'ILE DES MORTS

Opus 7 - Souvenirs de cleptocity
Jonathan Bougard


Depuis l’agression dont m’avait gratifié le peintre à moustaches, sinon pour les courses au Proxi des quais je ne sortais plus de la loge de la rue des Pontets. Ca tenait du fantastique cette solitude. Je regardais ce qui se passe dehors. Très envahi par ces images. Beaucoup de deals furtifs dans cette ruelle. Je voulais savoir quels étaient les visages. Je devenais addict. Ca devenait malsain une telle curiosité. Il fallait que je me soigne. Mes nuits étaient agitées. Je me réveillais en suffoquant, j’avais rêvé qu’on me tranchait la gorge… Il y avait une phase assez euphorique où je constatais qu’il n’en était rien. J’étais encore vivant. C’est relativement stimulant. J’allumais la lumière et gagnais le vestibule. J’y restais des heures à scotcher sur les photos de Smarrouck. Il y avait aussi une belle vitrine de verre où elle avait exposé quelques œuvres conceptuelles, dont Skarikarapaski cette tortue à base de balles de ping-pong. Je fixais ce reptile bosselé tout en brassant des idées noires. Noires de chez noires. Au matin Guislaine me trouvait accroupi dans un coin du vestibule enfumé. Elle posait un regard tendre sur ma prostration. Deux mondes parallèles se croisaient. Gentille, vraiment. Dans ces moments là je la trouvais à la fois courageuse et très vraie. Une fois qu’elle s’en était allée je restais comme ça des éternités admiratif devant son attitude. Elle me révélait un monde. Celui où les gens se lèvent pour aller travailler. Pas pour autant préservés de la précarité ces travailleurs. Mais de son monde j’étais exclu. De naissance. Moi je n’étais qu’un animal.

Finalement je reçu un SMS de Smarrouck qui me proposait de venir la retrouver en Espagne. Elle était paumée dans les rizières, au-dessus du delta de l’Ebre. Occupée à communiquer télépathiquement avec un vaisseau situé 30000 kilomètres au-dessus… Ca l’avait prise comme ça un matin d’aller excursionner là-bas vénérer la vierge noire du monastère de Montserrat, après avoir entendu un morceau de Richard Wagner. Elle avait des visions de gros minet dans le delta. Huit jours durant elle avait erré en ramassant des tennis gauches échouées là… Un plein sac de tennis gauches… La teneur de son message c’était viens baïonnette et arrêtes de faire des neurones sur les murs… J’avais plus qu’à y aller. J’ai bougé à l’arrache. Direction le port de Barcelone, juste au pied de Montjuic.


Debout mon petit sac de collégien à la main, considérant les lions de bronze verdi qui gardent la colonne où Christophe Colomb est perché, au centre du giratoire d’où part la Rambla principal, comment j’allais m’y prendre maintenant pour retrouver Smarrouck ? Fallait trouver de l’ombre, attendre. Michel Michelena m’avait recommandé quelques créatures qu’on trouvait à la sortie d’un certain mirodrome mais je pressentais bien qu’il y avait peu de chance que ça soit mon genre. J’étais pas pervertit à son point, c’était sans comparaison. Et puis pour Smarrouck je venais. J’en étais là, dans l’expectative, quant un hindou juste vêtu d’un pagne orange est venu vers moi en marmottant des incantations accompagnées de gestes saccadés. Il s’est mit à faire la toupie autour de ma personne. Sa longue barbe et ses cheveux ébouriffés imprégnés de cendre funéraire lui donnaient un air de démon. Trois traits rouges barraient son visage. Au bout de trois tours il a disparu. Volatilisé. Consumé. Ca commençait bien, cette vadrouille… Ca augurait de singulières prises de tête… Saloperie de sadhu… Evidement c’était la projection d’un gars du Cachemire auquel Smarrouck était liée… Peut-être celui qui lui avait donné cette bague d’ambre. Celui qui était craint sur les sept haut plateaux et qui avait une fois accepté qu’elle couse un bouton sur ses loques. Le vrai maître du monde… Le mendiant des mendiants… Cette fille était empêtrée jusqu’au cou dans les pires maléfices. Elle l’avait bien cherché… Je commençais à y voir plus clair, sûrement que c’était ce sorcier qui la tourmentait dans le delta de l’Ebre. J’ai été un peu zoner dans les petites rues… Facile de choper la vérole, un coups de couteau où les deux, dans ce quartier… Il avait dû s’en passer des choses dans ce petit périmètre à gauche de la rambla… Il paraît que les jeux olympiques ont considérablement grignoté le quartier chaud. Maintenant les boites sont toutes carrément tout au bout du port, sur une sorte de digue. Mais je suis pas un pingouin pour pousser la porte de ce genre de boxon. Je préfère encore chevaucher des dragons que des petites espagnoles. Trop salopes les espagnoles. Il doit leur manquer une case…

Au bord des bassins du port de plaisance, sur le quai, il y a la statue de deux scrutateurs d’horizon émaciés, très stylisés, assis les pieds ballants au dessus du sismographe que projettent les mats des voiliers sur l’eau, posés comme ça joue contre joue en vitrine aux yeux du monde. Je les trouvais vachement émouvant ces deux là, ils avaient une espèce de réserve et de bonhommie apaisée. Un peu comme de l’eau au milieu d’un désert même pas foulé par des pieds humains. Un désert de sables mouvants où toute une armée aurait été ensevelie. Ils avaient ni poils ni cheveux ces bronzes. Ils avaient une gueule à décréter le destin des hommes. A leurs pieds il y avait un petit deck de bois, au ras de l’eau. C’est là que j’établis mon campement. Au pied des deux corps écailleux et serpentiformes, scrutateurs d’horizon méditerranéen, je posais mon sac. Et j’attendis. Toute une semaine je n’ai pas dessaoulé. Quand j’avais sifflé mon pack de San Miguel, la bière locale, je retournais à la supérette. Ainsi ais-je inconsidérément dilapidé tout mon pactole. Au septième jour à dater de mon arrivée je reçus un message de Smarrouck. Elle me donnait rendez-vous pour le soir même sur la rambla. J’ai été prendre une douche au jet sur un ponton et puis cherché des toilettes avec une glace pour raser ma gueule.

Easy everything de la Rambla (cybercafé orange) à 21h30 tte en vert avec sac à dos rouge et casquette de chantier naval.

Pile à l’heure. Ainsi accoutrée, elle avait vraiment l’air d’un truc bizarre… Elle avait prit des couleurs aussi. Pas farouche pour un sou la carabine… Elle faisait le petit dur mais au fond elle était trop gentille cette punkette… La preuve elle avait abandonné ses études de médecine en fin de deuxième année… Elle en disait rien explicitement mais je le savais bien moi que la deuxième année c’est celle des dissections. Elle avait pas tenu le choc. Ca l’avait ébranlée d’expérimenter la découpe humaine. Ca l’avait dégoûtée des bourgeois… Il y avait encore des fils de famille qui continuait de la courtiser, et elle les envoyait bouler grave…
- Dans le delta je suis rentré en contact avec une soucoupe. Wagner est un des membres de l’équipage, il m’a donné le passe pour le niveau supérieur. Enfin tu vois il me parlait directement dans la tête… Moi je squattais un chantier abandonné et je scotchais sur une étoile. Elle s’est mise à bouger. C’est là que j’ai entendu la voix…
- Combien d’heures à tu dormis cette nuit ? Si tu fais la foire jusqu’à pas d’heure c’est normal que tu ne sois pas concentrée.
- J’arrive direct du delta comment t’aurais voulu que je fasse la foire ? Bon alors faut qu’on aille à Formentera chez Marcus Tara. C’est tout. Il faut absolument qu’on aille chez Marcus pour passer sur Sirius, c’est Wagner qui me l’a dit. Formentera c’est une toute petite île. On trouvera.
- Et comment tu comptes payer le ferry ?
- On aura qu’a taper la manche demain. De toute façon faut qu’on bouge à Dénia. C’est là qu’est l’embarcadère.
- Parce qu’il t’as aussi refilés les horaires ton Richard ?
- S’il te plaît arrêtes, je n’aime pas quand tu es trop sûr de toi. Tu sais où on va c’est l’île des morts. Le tableau de Böcklin. Il en a laissé quatre versions différentes. Et ben chez Marcus il y a la cinquième, je veux dire la vraie. Celle qu’on peut rentrer dedans tu vois… C’est comme une porte… C’est le lieu de transit. Jamais la soucoupe elle atterrit sur terre, elle tourne au dessus seulement… C’est interdit pour eux la terre, ça les contaminerait… Tu piges ?
- A l’aise c’est super. C’est Hitler qu’avait ce tableau là je crois… Je comprends tout maintenant… A tous les coups le Marcus c’est un nazi recherché par toutes les polices…
- Evidemment… Parce que le truc c’est que les Juifs aussi viennent de l’espace, ce ne sont pas vraiment des hommes… Les chambres à gaz c’était pas ce qu’on croit… La mission de Hitler c’était de remettre les choses en ordres… C’était un homme fabuleux qui avançait masqué… Un libérateur… Personne a vraiment comprit son projet… C’était le seul capable de résister au complot de Hiram… Mais il reviendra… N’importe comment il reviendra…
- Décidément chacune de tes paroles est un enseignement…
- Te fous surtout pas de ma gueule… On rigole pas avec ça… C’est trop grave…
- Je le crois tout à fait. D’accord c’était un orateur extraordinaire, un homme extrêmement habile Adolf Hitler… Un grand metteur en scène aussi… Mais de là à dire qu’il venait du ciel… En tout cas s’il avait réussit son épuration le monde serait peut-être meilleur, il n’y aurait peut-être plus de guerres, plus de misère, plus de problème, OK, mais toi tu ne serais pas là…
- Non parce que je serais à ma place. Sur Sirius.
- Ha oui ? Tu sais mieux de quoi tu parles que moi… C’est vrai que c’est un vrai bordel cette planète…
- Voilà. On n’a rien à branler dans ce trou du cul des mondes, bordel. Tu piges ?

Tout en parlant, on avait commencé à avancer au hasard des ramblas. C’était le déplacement, c’était l’errance, un pied en avant… Moi ma Jérusalem elle était pas céleste. Pas non plus terrestre. Si je l’ai vue des fois c’était dans les yeux des filles. Mais j’allais pas le leur dire. Il me restait de quoi acheter une bouteille pour célébrer nos retrouvailles. Un litre d’absinthe noire, très forte, avec écrit delirium en grosses lettres distordues sur l’étiquette dentelée comme un joli grand timbre. Je lui ai montré la sculpture aux pieds de laquelle j’avais campé. Ca lui inspira un petit poème baroque qui s’intitulait

LES CONDAMNES DE LA COSTA DEPURADORA


J’ai essuyé une larme et puis on a prit la direction des hauteurs de la ville, en faisant de fréquentes haltes à même le trottoir. Un large escalier encadré de verdure nous a mené au sommet d’une colline où on à découvert un blockhaus très cosy. On a passé la nuit au milieu des cafards. A l’aube la vue était sublime depuis les meurtrières. Toute la rade… Tourbillons de goélands chétifs aux yeux de rats bronchitiques autour des mâts des friteuses flottantes des PDG de la Winter Tour. Elle a sortit son réflex et m’a demandé de prendre la pose… Elle a pris toute une série de mes tennis, des adidas rouges, en train de pendouiller… Elle utilisait ainsi les garçons, et en cela elle était forte, en cela elle était dure. Je la trouvais épatante. Poussés par la faim on à finit par redescendre à flanc de colline, coupant au travers d’une zone dévastée comme un pays en guerre, jouant les funambules sur les poutres d’orgueilleuses villas éboulées. On s’est retrouvés perchés sur une vaste terrasse très dangereuse qui dominait un ravin au fin fond duquel sinuait un petit train dilué dans la brume. On était à la bordure du rêve. Il restait des demi colonnes mangées par le lierre et la progression se compliquait. Tout un mur nous a croulé derrière alors on a finalement dû se débrouiller pour sortir en escaladant un rempart d’une douzaine de mètres. Cavalcades et galipettes inoubliables. Heureusement il y avait de bonnes prises. D’en bas, un arc de cercle de vieilles femmes en noir nous invectivaient en catalan… Sales corbeaux féroces avec des garnitures en dentelle autour de leurs larges cous fourrés de tumeurs…

Sur le parvis de la Sagrada Familia on s’est accroupis et on a posées nos casquettes. Vraiment on faisait pitié, si mignons si jeunes, à peine sortis du vert berceau de l’enfance… Comment les groupes d’allemands regardaient le tableau vivant formidable que nous offrions… La pluie de pièces et de billets pliés en quatre, dans la casquette de Smarrouck… Il y a même un gros petit vieux qui lui a glissé un gros billet dans la main, en lui tapotant le genoux. De quoi aller dix fois à Formentera… Au bout d’une heure on s’est levés. Fallait sortir de la ville. Trouver un endroit où faire du stop. Le soir on était à Valence. Toute la nuit comme des toupies on a tourné dans les anguleuses venelles de style mudéjar. Il y avait partout des petits groupes de zonard éthéromanes massés derrière des voitures en train de sniffer, gratouillant des guitares… Des chats faméliques, des tas d’ordures et des cartons balayés par le vent. On pouvait se croire au Maroc… On est partis à travers champs. Visions angéliques… C'était la période des fauches. On voyait de jeunes gens sur des tracteurs. Sur un sentier sinuant entre les citronniers on a rencontré une biologiste. Une chasseuse d'insectes. Elle s’intéressait à certains parasites. Elle les ramassait et les triait. Avec un petit aspirateur clownesque... On était sur son terrain de chasse... Elle voulait savoir à qui elle avait affaire… Ensuite on est tombés sur un protecteur des oiseaux et des poissons. Il testait une pêche scientifique électrique élaborée dans des canaux chimiques. L'animal était juste endormi quelques secondes. Il prélevait un échantillon. Des bouts de poissons… La campagne espagnole était peuplée de gens bizarres. Fallait se faire discrets, attention à ne pas se prendre une chevrotine dans les fesses. Ca manquait de biches. Mais ça éblouissait quand même vu qu’on respirait. La campagne parfois c’est d’une tendresse folle. On est arrivés à Dénia un soir, comme le soleil couchant irradiait une colline ressemblant à une grosse salamandre calcifiée. Tout baignait dans une clarté orange. On s’est posés sur les quais, une petite terrasse délicieuse, exposée aux reflets tragiques de l’azur alourdi par l’absence de musique. Ca manquait de clochettes, ou alors une sérénade… L’appel du muezzin était horriblement absent. L’absence des dieux en Europe… Le divin a déserté ces contrées avilies par trop de savoir… Dieu est une carotte dans un champs de lapins. La méditerranée une mer morte… Vidée de ces génies exilés… Ils ont migrés ailleurs, ces corps vrillés qui continuent de vivre… Ils tressaillent à la surface, les vagues comme des cils oubliés… Les yeux de la méditerranée se sont fermés. On y a coulé du bronze. L’océan s’est retiré. On ne peut plus s’adresser à Dieu. Il a perdu sa dimension féminine. La vie est une chose très impure. Un jour toutes les mers seront des mers mortes. Je refusais cette lumière… Un problème d’identité s’est posé dans des termes très forts… Dépité, inquiet, j’ai pris mon amie par la main… Elle était ma lumière, mon salut… Fallait fuir de cette ville… Passer la nuit sur les hauteurs, s’extirper de ceux qui ondulaient de la croupe avant de se faire casser la gueule, puisque il n’y avait pas de ferry avant le lendemain. Aller au sommet. En bas c’est trop facile de se taillader les veines. Assise sur une petite fontaine elle avait eu besoin de parler. Une de ses logorrhées pleines de barbarismes merveilleusement ambigus… On s’est lancés vers la montagne, par les rues sans lumières. Au bout d’un sentier on est arrivés à une petite chapelle où il y avait fête. La Saint-Jean… Une quarantaine de grosses femmes. En nous voyant débouler là elles nous ont gâtés. Gavés de bocadillos pimentés, des bières à volonté. Une farandole… Réconciliés dans la joie… Un orchestre de flamenco, des costumes noirs avec des cols comme des violons… Après elle a voulu aller dormir dans le jardin d’une villa qui lui avait tapé dans l’œil… La seule du quartier équipée d’un système de vidéo surveillance évidement… Elle aimait vivre dangereusement.

C’est là qu’elle a récupéré un grand carreau de faïence crème, sur lequel, avec un feutre or, elle entreprit de calligraphier l’hymne qu’on entonnait en marchant, une canette de San Miguel à la main… Hymne auquel elle ajouta chaque jour deux octosyllabes… De cet hymne, el canto del zonardo, il me souvient une strophe, la première je crois :


En mi guapa trashobena
Miro el sol en la mierda
Todos llamas mi toxico
Pero solo soy tucsico


Pour mieux comprendre cette ritournelle, il convient de savoir que son auteur ne se nourrissait alors que d’un paquet de tucs quotidien. Moi ça me dérangeait qu’elle n’avale rien d’autres que son paquet de Tucs. Elle avait vraiment aucun appétit. Pourtant elle avait une de ces formes… Elle carburait au café. A chaque terrasse on s’arrêtait. En moyenne on marchait quarante kilomètres par jour. Moi j’ingurgitais des casse-croûtes énormes. Son végétarisme tendance macrobiote me tapait sur les nerfs. Jamais je l’ai vue avaler un bout de viande. De temps en temps une boîte de thon en miettes. Enfin bon, chacun est libre de manger ce qui lui fait envie…

Un matin on a embarqué pour Ibiza, passage obligé pour Formentera. Accroupis sur le pont, à la proue, fouettés par les embruns on s’est endormis loin de notre place avec un hublot. Quant on s’est réveillés une terre était en vue. Ce n’est que débarqués, sortis de la passerelle de verre, dans la gare maritime que l’on s’est rendu compte qu’on n’était pas à Ibiza… Palma de Mallorque… Septiques on a regardé les panneaux, on est sortis voir…
- Bon ben c’est qu’il doit y avoir un vortex anti Marcus Tara. Dit-elle, déçue.
- Tu parles ! Ca c’est un coup de ton copain barbu ! Cette dérive !
- Deus ex machina ! Mallorque ! Mallorqua ! Quaillamor ! Installés ! Elle chinoisait…
- On y est on y reste ! Marcus ça sera pour une autre fois ! Moi, sec.
- T’as raison… Pysnoo n’avons pas de toit, dormons dessus. Dit-elle.


On a traîné des pieds jusqu’à la sortie de la ville. On s’est posés en terrasse d’un bar pas très reluisant. Quelques cafés en attendant cinq heures, la fin de la sieste. L’heure où rouvrent les tabacs espagnols. On n’allait pas se lancer sur les routes sans faire provision de tabac… A cinq heures je vais chercher une boite de cigarillos. De retour au bistrot c’était le scandale… Les deux harpies accusaient Smarrouck d’avoir vidé la caisse. La nature humaine recèle bien de fâcheux errements… Smarrouck faisait sa tête d’innocente, elle comprenait pas qu’on ose l’accuser d’une telle chose… Les hommes de la policias sont arrivés, ils lui ont demandé de vider son sac… Elle a gentiment sorties toutes ses petites affaires, étalées sur la table… Un français s’en est mêlé, un médecin qui avait une résidence à Palma, un homme honorablement connu… Je lui ai raconté que Smarrouck faisait médecine et qu’on était là pour une randonnée dans la montagne… Il protesté haut et fort qu’il fallait attaquer ces limonadières véreuses en diffamation… Il n’y avait pas de galette dans le sac de Smarrouck, les policiers se sont excusés de la gène occasionnée… Ils ont grondés les deux grosses Mallorquines… On est partis à pied… On s’est posés juste devant l’ilot de la Dragonera.
- Alors finalement tu l’as choppée la galette ?
- Mais non je te jure… Ces les grosses qui voulaient me dévaliser…
Mais en fouillant toutes ses poches, par acquis de conscience, de celle qui se trouvait sur son sein gauche elle tira tout un rouleau de biffetons… Elle en revenait pas… C’était assez flou. Ca éclaircissait quelques épisodes précédents en tout cas… Un mois plus tôt dans le centre commercial de Mériadeck on faisait des courses… A un moment donné elle se retrouve avec un portefeuille dans les mains… Incapable de dire d’où il lui vient… Dedans il y avait plein de sous. Dans ces cas là elle avait un air vraiment louche, une tête de somnambule… Des yeux vides comme ceux d’un félin…
- Cette fois la preuve est faîte. T’es clepto jusqu’aux yeux. Quasiment bonne à enfermer quoi… Va falloir te faire soigner…
- Moi je trouve qu’il faut pas se plaindre…
On était rentrés dans un jeu de langage assez barbare… Nos phrases n’avaient certes plus le sens commun… A un moment donné j’ai appuyé mon index sur son nez tout en prononçant cette formule :
- Tu pisseras le sang de tes ancêtres jusqu’après ta mort.
Aussitôt dit elle s’est mise à saigner du nez. Là j’ai eu peur. L’impression qu’une force qui me dépassait avait transité d’un esprit à l’autre comme on remplit une bouteille avec du liquide. Un véritable mystère de communion. Ce mystère m’a pour quelques jours conduit sur un chemin de miséricorde. Ce saignement remettait les choses en ordre. A Valdemossa quelques jours plus tard j’ai planté un paratonnerre au sommet du buste de Frédéric Chopin. Un débouche-chiotte…Elle a prit une série de photos de cette héroïque action. C’est dans ce mouvement qu’on a entrepris l’ascension du château d’Allaro. On s’est lancés sur la rocaille à la nuit tombante… Nuit noire lorsqu’on est arrivés à la barrière d’une grosse ferme par la cour de laquelle passait le sentier… Sans doute fallait-il dans la journée s’acquitter d’un droit de passage. Derrière deux molosses empêchaient de sauter. On s’est donc égarés à travers les terrasses d’oliviers, résolus à un maudit créneau de crapahuteurs dans la caillasse… De murets éboulés en bosquets d’épineux on a retrouvé le sentier. Contents. Sourires jusqu’aux oreilles. Trois heures de marche précautionneuse et le sentier devint une étroite corniche taillée dans la paroi. On était au pied de fortifications que l’on a longées jusqu’à une belle porte. Dans la place déjà, mais point encore à la cime. On n’a pas bougé de ce vestibule sans explorer un spacieux four à pain. Posés sur la terrasse qui domine toute l’île deux fauteuils nous attendaient. Face au tapis de lumières de l’île. C’était comme un autre ciel toutes ces lumières. Encore plus généreux que le vrai. J’ai posé les mains sur sa tête et elle s’est retrouvée en position yogique, tout en haut, sur la dernière planche d’un échafaudage installé contre le donjon, plutôt pigeonnier que donjon d’ailleurs… Déroutants ces phénomènes… Là elle prophétisa des choses. Elle parla beaucoup de l’Australie. Elle est redescendue en faisant sa mystérieuse puis on s’est endormis dans un pommier. Des chèvres nous ont réveillés en broutant les pattes de nos pantalons. On est restés planqués là trois jours. Ecole du papillon Smarrouck. De la libellule… Voire de la grosse mouche enragée posée insolemment sur le vase précieux… De dos elle ressemblait vraiment à une grande perruche où plutôt à un perroquet, avec ses cheveux gonflés comme des ailes. Une chevelure de voyante sans aucun doute. En plein cagnard on dévalait donc. Jusqu’à la bande d’arrêt d’urgence de la quatre-voix qui coupe en deux l’île. Alors là ça devient difficile… Un africain nous à bloqué le passage. Planté comme ça devant nous. Imprécateur… Dans une djellaba blanche à motifs jaunes. Une vache lui est tombée dessus. Les quatre fers en l’air… Il faisait nuit. On avait marché quarante kilomètres. Ainsi nous atterrîmes dans le seul bar ouvert du centre-ville de Lloseta. Tout au fond. Siffler des ballons de San Miguel. Des coupes de glace au nougat. Des tubes de chips. Flipper… Variétoches plein-pot… Jusqu’à la fermeture. A droite d’un rideau de fer soudé, une ouverture assez large sous le linteau pour s’y faufiler… Tout le long du mur, sous trois centimètres de poussière, des bouteilles superposées. Faustino, cru 69… Trois paliers et une série de marches trapézoïdales plus haut, la pure terrasse… Enfoncer le bouchon avec le pouce… Un pur nectar… Vite grisés… Chantant… Des paillardises… Tout un régiment de verts nous tomba dessus…En cellule de dégrisement… A l’aube reconduits à la sortie de la ville… A travers champs sur un sentier de terre on est repartis vers la montagne. Odeurs grisantes… Grosses fermes… Petit personnel… Enfin, perdus dans la forêt… Faire un feu… A l’aube un escalier de trois mille marches… Balisé de crânes de chèvres blanchis. Un plateau bien désertique. Les formes dures et nues balayées par le vent qui charrie des boulettes d’épineux. Comme des araignées tétaniques. La voix du vent. Les voix du vent. De l’autre côté un lac bien clair. Un lac de montagne… De la belle eau de roche. Plus de maisons. Rien que des montagnes vertes. A la ronde… On a contourné le lac jusqu’à une bande de terre parsemée d’épineux. En barbotant dans l’eau claire j’ai repéré des écrevisses. Une chaussette passée sur la main j’ai traqué. Une bonne centaine de prises. Belles pièces. Elle horrifiée par mon ardeur à les trucider toutes d’un coup de fourchette dans la tête. Embrochées sur des roseaux. Le foyer d’un tas de crottes de brebis. Ca brûle bien. Ca fait aussi des petits bruits charmants. A cet instant j’aurais préféré la compagnie d’une apprentie charcutière. Une apprentie charcutière avec une jeune poitrine provocatrice. Quelques jours sur cette bande de cailloux… On est repartis pour le barrage d’où on s’est lancés sur la montagne fouettés par le feuillage. Bien des détours… Un sentier effondré par endroits… A mi-hauteur, sur le flanc d’une vallée encaissée au fond de laquelle un ruisseau clapotait. Une ancienne voie ferrée avec des wagonnets rouillés. Des tunnels assez longs et humides. Au sortir d’un de ces tunnels on est tombés sur la trashobena qu’on chantait depuis des jours. La trashobena se matérialisait. Nos incantations avaient portées leurs fruits. La trashobena était impressionnante. Multicolore. Un vaisseau spatial tout en métal. Avec une échelle pour monter dans le cockpit. J’y ai été, elle a pris une série de photos. On s’est incrustés dans cette énorme bétonnière, jusqu’à ce que la faim nous fasse bouger. Quelques kilomètres… Indécis face à une fourche… A l’orée d’un bois… On oblique. Après une bonne sieste on continue à marcher de nuit. On entre à Inca dans la mâtinée. On se pose sur un banc. Au bord d’une allée plantée de cèdres située au milieu d’une avenue. Une vieille dame, une très vieille dame allait lentement d’un bout à l’autre. Elle portait une longue robe noire. Poussait un landau duquel deux jumeaux costumés comme de petits princes jetaient deux inquiètes paires d’yeux sur le vaste monde. Cette femme en noir, la promeneuse de l’allée centrale, la gardienne des jumeaux chétifs d’Inca, alors qu’elle passait et repassait moi je vis défiler toute sa vie. Trop de cagnard. Passage d’un intéressant spécimen d’humanité, individu composite à mi chemin entre le centaure et le colvert… Le signal. Fallait bouger. Les possédés commençaient à affluer… J’ai défoncé la porte d’une caserne désaffectée et on s’est baladés dans des couloirs interminables, de salle en salle. A un moment donné une musique a résonné. On s’est dirigés vers le point d’où elle semblait provenir. Assourdissant… Une jeune fille est apparue dans un couloir. Gothique. On l’a suivie dans une petite salle. On s’est assis autour d’une table jonchée de seringues et de mouchoirs sanguinolents. La musique était trop forte pour parler. Tant mieux… La fille tripotait une poupée brillante. On est restés quelques heures ainsi face à face à échanger des regards. Ce que voulait cette fille c’était limpide. Elle mouillait de la bouche. Une cascade de salive. A nous reluquer défoncée. La goule. Elle avait sa poupée entre les cuisses. Elle avait l’habitude de se faire des trucs avec. On a bougé. Tracé. Sur le quai, furtifs, les récidivistes partagent le poids du butin… Ils continueront à faire équipe. Ce sont les rois du monde : eux savent que la chance est une attitude. Les naïfs lèvent les yeux au ciel et s’imaginent que Jésus va leur parachuter une caisse de chances. Il n’y a plus que les vaches qui tombent des cieux, de nos jours… Finalement remplis du sentiment d’en revenir de l’île des morts nous étions… A l’aube on prenait le train, plutôt d’ailleurs un tramway, qui coupe en deux l’île. A midi le ferry. Ressuscités à la vitesse. Finies les parties de chasse aux mégots à l’heure de la sieste. Ca tenait pas sur la distance de se la jouer ainsi soli-solo. Pris en stop par un fils de bourgmestre convoyeur de virus dans la boîte à gants de sa camionnette. Wiktor était toujours en Bretagne, pour un chantier… Peter passait quelques temps à la Santé, en attendant son extradition... Apparemment il avait emprunté un véhicule et s’en était servit comme bélier pour défoncer la vitrine d’une boutique d’informatique. D’abord on s’est installés dans une cave. Quelques jours… Et puis dans une chouette résidence. Dans l’appartement d’une grand-mère qui venait de trépasser. Tout était resté en l’état. Par terre il y avait une grande flaque de sang sec sur la cire. Sous le lit un monticule de couches de vieilles. Dans la salle de bain des valises de médicaments. Elle a refait la décoration. On a bazardé les crasses. Elle a tout tapissé de rayures jaunes et noires horizontales par endroits verticales à d’autres, et pour finir hélicoïdales. Puis s’est procuré une bombe rouge très profond. S’est installé un autel au fond de la salle de bain. Elle a fait de grandes photocopies d’un gribouillis de moi un jour que j’avais abusé des amphétamines. Elle en a tapissé le vestibule. Bientôt plus moyen de comprendre un mot de son charabia. Elle avait tout à fait perdu le sens commun… S’appelait verminoise… Me regardait en claquant des mâchoires comme une bête enragée. Canines dissipatrices de cercle égrillard proférait-elle… Rat visseur d’écrous écroué pour vice à la chaîne… Féru furet d’écrou visse ta vertu… Elle s’est mise à congeler des yogourts avant de les mettre à dégeler dans la cuvette des chiottes… Bizarre… Soi-disant régime macrobiote… Elle bouffait plus que ça… Plus quinze bols de café par jour. Elle appelait ça son goudron bosniaque gniac gniac… Comme on n’avait pas de cafetière ni d’eau courante elle avait bricolé une gouttière à la fenêtre. Elle remplissait à moitié une casserole de café et rajoutait de l’eau de pluie. Elle touillait avant d’ingurgiter. Vraiment ça avait la consistance du goudron… A part ses yogourts elle mangeait rien… 40 kilos… Elle s’est installé un fauteuil dans le placard ensuite. Elle n’en sortait plus… Avec un verrou à l’intérieur… Moi j’étais fasciné… Sur que c’était ma faute… Mon œuvre… Tous les deux on additionnait nos problèmes… Un jour qu’on avait répandu le contenu d’une poubelle sur le trottoir un crocodile en est sortit… On est allés le montrer au gardien de la résidence, un africain… Il nous expliqua que c’était un caïman… C’est très affectueux les caïmans nous dit-il… Ceux qui s’en débarrassent ainsi sont des salauds… On l’a recueilli… Ca nous faisait une présence… Elle l’a baptisé Kaï Kaï… Une fois j’ai passé trois jours à le chercher avant de le retrouver lové dans le globe du lustre. Soit il grimpait aux murs soit c’est elle qui me jouait des tours. Un jour il l’a mordue… Elle l’a balancé par la fenêtre… Du troisième étage… Déjà qu’on n’était pas bien vus dans la résidence là ça a été la goutte d’eau… La voisine du dessous est venue se plaindre…
- C’est vous qui jetez des crocodiles ?..
- Ben oui, pourquoi c’est interdit ?..
Elle a fait circuler une pétition… Dans la rue j’ai trouvé une peluche d’éléphant… Enorme… Je lui en ai fait cadeau… Ca l’a vraiment touchée… Elle l’a baptisé Iodler… Il remplaçait avantageusement Kaï Kaï… Sauf qu’il réduisit considérablement notre espace vital… Un jour je l’ai éventré… Ca à répandu du duvet de canard jusqu’au plafond… Elle m’a jamais pardonné ça… On n’eu plus qu’à partir de l’appartement…


Wiktor était la solution. Wiktor l’homme aux yeux verts. Des yeux de serpent. Avec des rêves dedans. Qui souvent se laissaient aller au cynisme. Wiktor était de retour de Bretagne. On s’est installés dans un hôtel particulier du seizième arrondissement qu’un client lui prêtait. Dans notre hôtel du seize, notre truc à tous les trois c’était d’écouter des chansons chinoises. Vraiment légères. Des bruits de bambou. Des sons sautillants. On fermait les yeux et des phrases débiles nous passaient par la tête… On faisait des concours de petits poèmes… Je pouvais improviser des heures tant que Smarrouck était là. Avec des trémolos dans la voix. Sur ce mode :

La belle vierge contemple le monde de ses yeux limpides. Elle a une ceinture de coquillages à la taille et elle ne s’approchera pas d’un hélicoptère. L’ombre réduit à l’extrême ses dimensions. Ho la pureté douteuse des petites paysannes… Très très précoces… Au nom de la danse, elles disent, en préambule, découvrant leurs poitrines durcies par le feu, ne parlez pas aux êtres qui désirent. Assises au milieu du cercle de la foule. D’un coup elles sautent… La Danse du Printemps… Comment qu’elle est gracieuse cette danse-là… Pas question de brûler les étapes… Derrière le temple… L’encens… Les fétiches maléfiques… Des fois une se casse la gueule. Une autre s’immole sur la place. Sans arrière-pensées. Par passion de la pureté… Elles se repentent avec humilité de crimes dont elles ne sont pour rien. Atroce… Malicieuses et folles… L’énergie du sacrifice…

Je me lâchais quoi… Des fois on écoutait de la musique arabe aussi. On se chamaillait le meilleur oreiller. On se patchait à la morphine. On savait pas ce qu’on voulait. Mais on savait ce qu’on voulait pas. Comme ça par période on devenait de purs oisifs. Pourtant quand on s’y mettait on n’arrêtait plus de travailler. Vingt heures par jour. Mais nous étions trop malins pour attendre la retraite. On travaillait quand on avait besoin pour vivre. Sauf Wiktor qui mettait de coté pour construire sa maison en Pologne. Plus tard… Il nous inviterait chez lui alors. On ferait des barbecue. Wiktor s’était teint les cheveux en jaune canari. Avec sa barbiche noire ça lui faisait un air étrange. Et ses yeux verts… 120 kilos de muscles. Pas un gramme de graisse. Notre grand frère. Il approchait de la trentaine. Il m’aimait bien. Depuis six ans qu’il était en France j’étais son premier pote français. C’est dire comment les français sont une sale race Les clandestins ils leur parlent pas. Ceux qui sont de gauche en parlent. S’en servent. Pour faire les beaux. Les clandestins n’aiment pas ces gens là. Il m’a sauvé la vie Wiktor. Sans lui je serais sûrement mort. Pour le remercier je le traitais d’enculé. Il faisait celui qui n’entend pas. Ou alors il me montrait sa bite. Il ne m’a jamais tapé et pourtant je l’aurais pas volé… Mais c’était quelqu’un de bien, de solide. Il comprenait certainement mes égarements. J’étais jeune et voilà tout. Je voyais des choses sans vraiment les comprendre, je n’en avais royalement rien à fiche, et c’est ce qui me permettait de passer au travers. Des fois il se défoulait sur les carreaux, les murs… Avec Smarrouck il avait plus de mal. Parfois pour lui elle était pas respectable. Il trouvait ça déplorable une femme aussi triste. Pas soignée… Qui noie son chagrin dans l’alcool. Avec des scoubidous à la place de bracelets. Enfin c’est ce qu’il disait, mais au fond il avait une grande tendresse pour elle. Notre projet de vie c’était s’installer au Cachemire. Au village de Smarrouck. C’était qu’un rêve… Au fond sans se l’avouer on savait bien que tous ils étaient massacrés là-bas. Mais c’est malvenu de faire état de ses sentiments profonds.


Texte et images : Jonathan Bougard

2009/02/09

LA FERME HAUTURIERE

OPUS 6 - Jonathan Bougard



En terrasse d’une petite brasserie jaune et verte cachée dans un coin d’ombre d’une place grise où un ramassis de gredins prenait le soleil, Majlen me parlait de la sexualité des handicapés. Sur un ton humoristique… J’écoutais patiemment toutes ces horreurs… Elle portait une petite veste en renard blanc. Coiffée d’une toque de castor junior avec des pin’s débiles piqués dessus. Un moulin à paroles cette petite jeune femme avec un gros chignon serré sous sa toque. Un chat sauvage, pas vraiment caressant. A la voix chevrotante, un peu rigide. Chez elle, pendues au plafond il y avait des citrouilles. Beaucoup de citrouilles. Tout un magasin. Jusque sur les accoudoirs du canapé. De dimensions variés tous ces potirons, de l’œuf à la panse humaine. Il y avait aussi des paravents érotiques japonais. Elle vivait au dernier étage d’une résidence futuriste, avec un escalier extérieur en colimaçon et en bas une grille… Un vrai château de ripaille chez elle. On y mangeait du reblochon fondu avec des patates. Sur son balcon il y avait un jardin dont elle disait qu’il dormait trop. Elle collectionnait les ouvrages sur la botanique. Elle avait un meuble plein de bouteilles d’alcools rares, fioles aux étiquettes tarabiscotés. Je la trouvais sympathique Majlen, ça me distrayait d’écouter ses idées tordues… Pas contrariante pour un sou. Trop imaginative sans doute, à ce point ça devient un défaut… Sa spécialité c’était les pastels, de grands pastels un peu à la manière du Douanier Rousseau et de Frida Kalho, des jungles peuplées de fines femmes bleues, jaunes où rouges… Mais elle réalisait aussi des films d’animation en pâte à modeler, toute seule, image par image. Ca lui coûtait un an de travail pour obtenir un film de dix minutes. Quel courage elle avait… Dans un coin de la place, accroupi sur le piédestal d’une statue monstrueuse, un rescapé du génocide rwandais parlait tout seul. Il se récitait des formules en moulinant des poignets… Des prières… Dans son dialecte… Il avait raison… Je me trouvais un peu con en le scrutant du coin de l’œil… J’aurais compris qu’il soit très méchant avec nous. Souvent j’étais resté un moment comme ça posé avec lui sur la dalle, il m’avait raconté son histoire… Sa légende bien plombée de sanguinaires détails… Il en faisait une comédie quand même… Il mimait les décollations qui foirent… Si ça se trouve sa cicatrice sur la caboche il l’avait pas volée ce sournois au blanc des yeux jaunes… Un bâtard de viol à tous les coups… La repentance est toxique. Qui nie cela ? Sacrée tordue la France… En son nom j’aurais bien fourré des boules de geishas dans les narines de l’escroc paludéen… Si j’avais pu je l’aurais fait… Le Rwanda était pour lui une sacrée tirelire… Roland Goupil nous repéra de loin et vint vers nous, grand, mince et vêtu d’un costard noir à col mao du plus bel effet… Sa personne était un écran de fumée entre la misère du monde et les autres. Il vous ramenait dans un domaine classique… Pas moyen de le sortir d’Uccello… Même aux forceps… Il se serait brusqué sinon. A la brasserie les gens viennent pour parler. Pour exagérer. Mater. Se pavaner. Goupil par hasard s’arrêtait. Et il détonait. Toute la terrasse le dévisageait en se demandant de quelle manécanterie sortait cette gueule enfarinée… Cette face de carême ni chair ni poisson… Sans doute de chez les scouts qui comme chacun sait sont une pépinière de pédérastes… Avant de parler il considéra la paire de crevards improbables que nous formions à cette heure, d’un air attendri.
- Coucou mes petits agneaux. Ca manque de lumière ici. On se croirait dans l’estomac d’un canard. Et si on allait manger tranquillement à la Dibiterie ? Vous êtes mes invités. Ca me fait trop pitié de vous voir déjeuner comme ça d’un café noir, les artistes. Vous éveillez le mécène qui sommeille en moi. Tout au fond.
- OK.
On à accepté sans faire de commentaires ironiques, ç’aurait été trop facile. L’homme au col mao avait bien parlé. On n’allait pas lui gâcher sa joie de subventionner nos intestins… On a réglés nos cafés noirs et puis bougé. Pas son genre, cet endroit. Par les ruelles bien nettes on parvint au seuil de la Dibiterie en deux minutes. Pour taquiner Majlen j’arrêtais pas de mollarder sur le pavé chemin faisant, ça la scandalisait et moi ça m’amusait beaucoup les formes que prenait sa gêne… Roland Goupil aussi trouvait scabreuses mes manières… Il avait une tête à tomber amoureux d’un crachoir… Je me raclais la gorge aussi loin que possible… Parfois j’arrivais à produire des glaviots verts… Accoudés le nez dans leurs verres de Jack, le Béloir et son associé A Blaye faisaient leurs comptes dans la petite salle.
- On dirait bien que ça décolle pas le midi… Va falloir revoir votre formule messieurs… Déclara Roland d’une grosse voix… L’homme aux milles facettes avait une voix pour chacun, et pour chaque circonstance… Comme acteur il aurait pu réussir…
- On peut pas réussir tout ce qu’on entreprend hein… Répondit A Blaye, lentement, en appuyant bien sur chaque syllabe.
- Il suffit de vouloir pour pouvoir.
- Mais non, c’est un truc de coach ça. C’est une conception très simpliste de l’être humain... La réalité n’est pas malléable. La réalité n’est pas simplette. Ce qu’il y a derrière cette espèce d’idée c’est une culpabilisation… Un vain espoir. Comme si tout dépendait des entrepreneurs. Mais on ne peut pas tout contrôler. Derrière ton conte de fée idéologique, il y a une idée de contrôle total… Chacun est centré sur soi et l’autre n’existe plus. La formule déjeuner est très attractive. Mais ce quartier est irrationnel. Dans l’inconscient de tout le monde, il ya des choses mauvaises pour nous. C’est tout.
- C’est vrai A Blaye. Je te suis tout à fait. D’ailleurs, nous venions déjeuner. Et le client est roi… Alors fais moi le plaisir de ne point trop user de ce verbiage de marabout… C’est la pause et au bureau c’est tendu ces temps-ci… Je viens de déposer mon préavis… Figures toi que nous revenons de dix jours à Gorée. C’est magnifique là-bas. Le gens ont du cœur… Les hommes sont beaux… Dit Roland.
- E t qu’est-ce que tu as été faire là-bas ? Demanda A Blaye. Il était sénégalais A Blaye…
- Du repérage. Nous avons l’intention de nous expatrier avec Pim. Nous cherchions le lieu. Et nous avons trouvé.
- Vous partez quand ?
- Cet été. On va laisser la petite terminer son année scolaire. On a trouvé une maison charmante.
- Il n’y a pas de voitures là-bas…
- Que des pirogues… On va monter un petit centre d’art. Ca manque cruellement en Afrique, les lieus d’art, non ?
- On a pas besoin de ça nous. Bon pour petits blancs naïfs épater la galerie… Pas bon pour les vrais hommes… Vrai biseness pour vrais hommes…
A A Blaye on la faisait pas. On a donc mangé notre poisson, en vitesse parce que Roland Goupil n’avait qu’une heure de pause. Il travaillait comme graphiste place de la bourse. Dans l’ancienne mansarde de Hölderlin, il mettait en page des catalogues de vente par correspondance, et cette situation lui pesait au frêle compositeur de poésies d’inspiration mallarméenne. Il aspirait à l’exil. Il voulait aller en Afrique. Il voulait apprendre les choses secrètes qui vous maintiennent en vie… Quand il dit ça sans en avoir l’air, moi je suis resté incrédule. Comment il ménageait ses effets le bonhomme… Il fallait que tout le monde soit là pour qu’il crache le morceau… Ca faisait dix minutes qu’on conversait de choses et d’autres alors qu’il préméditait son départ pour Gorée le sournois… Je comprenais mieux son invitation à la Dibiterie… Il venait de mettre à exécution son projet : nous annoncer son départ en présence de A Blaye le grand sorcier. Et ainsi mettre le doigt sur la supériorité de la pensée technique et mécanisée des occidentaux lorsqu’elle rencontre, sur ses terres, le flux de pensées irrationnelles qui secouent les caboches africaines. Le flux de pensées sauvages. En fait, en remontant dans le temps de quelques dizaines de minutes, je revis le rwandais paludéen, et je compris quelle fut l’association de pensée qui induisit Roland à nous conduire à la Dibiterie où il savait trouver A Blaye. A Blaye le trafiquant de jeune sang. A Blaye le pourvoyeur en tartares façon Casamance… Son projet était de marquer nos esprits, et en cela il faisait de la magie noire sans le savoir, comme le monsieur Jourdain de Molière de la prose. Et la grosse voix qu’il prenait pour annoncer son départ, lui d’ordinaire si chuchotant… Les troubles de personnalité qui transparaissaient dans les manières de ce dépeceur de croûtes étaient de première… En fait, il était lui-même victime d’une suggestion du rwandais qui moulinait des poignets, c’était lui le pantin, le petit colon blanc frénétique à l’heure du départ pour la riche Afrique des sages. Et aussi ses manières de dire comme ça qu’il occupait la piaule de Hölderlin… Ca ressemblait à du gros chalala… J’ai voulu voir la mansarde. Des preuves. Alors on l’a raccompagné, et en effet sur la belle façade une plaque de marbre signalait le passage du précepteur Hölderlin en ces murs, deux siècles plus tôt. Goupil demeurait très largement déterminé par des lectures un peu erratiques d’autodidacte avec des lacunes énormes et la posture autoritaire de Michel Michelena pour boucher les trous… C’est comme ça que j’interprétais sa posture tape-à-l’œil. Je ne me précipiterais pas à condamner cet homme. Goupil appelle un jugement ambigu. Mais passons. Avant de monter, il se retourna.
- J’oubliais. Nous fêtons vendredi l’anniversaire de notre Circé, et cette petite vous réclame…
- C‘est très gentil, je serais enchanté de revoir votre charmante belle-fille.
- Concrètement, ça se fera au Pyla. Nous avons une maison là-bas… Le mieux serait que vous passiez le week-end avec nous. Vous verrez, c’est très bien comme endroit. Alors, comment fait on ? Je passe vous prendre vendredi soir après le travail, sur le coup de cinq heures ? Il y a une heure de route…
- Très bien. Ca me sortira.


Voici deux jours que Smarrouck avait disparu. C’est comme ça qu’elle fonctionnait. Je me retrouvais donc dans la loge avec Guislaine. Elle s’était trouvé un job de vendeuse dans une boutique de fringues… Elle avait aussi récupéré un ami d’enfance très dévoué, le soir il lui apportait des fleurs et l’emmenait au cinéma. Mais elle se refusait à lui… Elle refusait de lui laisser passer le seuil du vestibule… Elle respectait les traditions de l’hospitalité irakienne… Ils se faisaient la bise sur le pallier… Ca doit être charmant aussi de sortir comme ça une amie d’enfance; j’aimerais bien… Ca doit exacerber les passions… Moi quand j’étais petit je savais me servir de mes doigts… Je n’entendais pas me mêler de leur romance… Je préférais passer mes journées avec la petite algérienne de l’autre côté du pont… Je n’allais plus chez elle, on se retrouvait au terrain vague et puis on allait zoner dans la zone industrielle… On se cherchait un coin bien tranquille, genre un toit de tôles, on escaladait et puis une fois posés… Pendant ce temps là je débitais toutes les conneries qui me passaient par la tête, des conneries vraiment infantiles parce que si je m’étais vraiment lâché elle n’aurait pas comprit… On fumait beaucoup. Chaque jour elle ramenait le feuillet de l’éphéméride des PTT. Si elle restait toute seule elle scotchait dessus j’imagine… Sauvage au fond des choses. Elle aimait bien les devinettes…

Un soir de retour à la loge je trouve un bristol punaisé sur la porte. La fine écriture de Michel Michelena disait ceci :

J’ai une affaire pour toi. Intéressante vraiment.


A l’aube ça tambourine à la porte. Au bout d’un moment je finis par me lever. C’était Michelena, et il l’avait mauvaise...
- Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Dit-il.
- Qui dort dine. Lui répondis-je.
- Justement; nous avons les bases d’une négociation féconde. A moins que vous ne préfériez rester pauvre et maigre ad vitam eternam ? Me fit-il.
- Café ? Proposais-je. Son bon plan ne me semblait en rien une hypothèse réaliste…
- Oui, allons prendre un café en bas. Mais d’abord, où sont les peintures ?
Je lui désigne un tas de feuilles de kraft badigeonnées de glycéro.
- Ha oui c’est très bon ça. Dit-il en ramassant le tout.

Posés sur les banquettes du bistrot, tandis que je consumais ma première cigarette du jour en scrutant mon café lui il faisait ses estimations…
- Ca 1500 ? Il me demandait.
- OK. Répondais-je.
Et il inscrivait le prix au cayon papier au dos de mon œuvre. Une centaine de peintures furent ainsi étiquetées… Il en mit trois de côté, les meilleures. Il se les réservait. Toute la mâtinée y passa.
- On déjeune avec notre client, et le client a toujours raison. Cinquante cinquante, ça marche ?
- Ca marche. Moi je les trouvais cocasses et excessives ses manières… On a embarqué dans sa 504 bleue qui partait en rouille… Direction le Belvédère de Bouillac, un restaurant gastronomique avec un jardin de toute beauté posé tout en haut de la colline… C’est là qu’il parlait affaire avec les grosses têtes… Les autres n’avaient droit qu’au Passage, à saint Michel… C’était pas la première fois que je me retrouvais là… Le chef est venu nous accueillir dans le vestibule… Au fond le client nous attendait… L’homme au Nom Illustre… Il feuilletait un numéro du Figaro, bien à l’aise, bien calme… Un bel homme de la quarantaine, costaud, cheveux grisonnants… Genre play-boy fortuné… Prêt à payer dix mile dollars pour un dessin cochon…
- Bonjour messieurs. J’arrive du Japon. Demain je dois être au Maroc… Ca fait plaisir de se retrouver là…
Michelena lui répondit en parlant de problèmes médicaux et puis de l’incendie des Belles Lettres, un sinistre qui lui coûtait quatre millions… L’autre compatit… La jolie serveuse est venue proposer un apéritif… Trois Jack… Le client s’est penché sur mes œuvres… Il en choisit quatre, deux dessins et deux peintures… Les dessins représentaient une sélénite en train de faire prendre par un cosmonaute, par derrière… A l’encre rouge et à la plume… C’était du bon pour son boudoir… Ensuite il m’exposa son affaire… Il avait une société de négoce en vins, et chaque année il offrait un beau livre à ses principaux clients, une édition d’artiste, limitée, numérotée et signée… L’homme était lupiniste. Son idée était donc de faire réaliser un épisode apocryphe des exploits de l’Arsène, gentiment libertin et avec des illustrations ad hoc… Michelena avait l’homme capable de rédiger la chose, il se chargeait de l’impression… Moi là dedans je devais faire les dessins… Arsène Lupin je connaissais pas trop… La chose ne m’a guère enthousiasmé… Notre client était aussi un fanatique de Fantomas… Je trouvais ses références un peu légères et me mis à réciter tout un paragraphe de la notion de dépense, un texte du grand Georges Bataille qui traite de la société de consumation… Du coup la conversation a glissé sur la bourse… La grande irrationnelle… Notre client se mit à parler de bulbes de tulipes et de carrosses… Avec la viande on a sifflé trois bouteilles de vieux Pétrus… Les meilleurs vins, les meilleurs aliments… Les masques étaient tombés mais on jouait quand même… A quatre heures on es sortis de table… L’homme avait payé cash… Mes poches étaient pleines… Les peintures lui avaient coûté moins cher que le vin… Arrivé à la voiture Michelena a pissé contre un lampadaire… Sur la rocade il s’est tapé un petit 180 à l’heure… Tout en pilotant il récitait du Jean Genet… Arrivés au bureau on a fait nos comptes… Sa commission revenait précisément au prix des trois peintures qu’il s’était réservé… Nous étions quittes… Il se retrouvait propriétaire de mes trois meilleures œuvres de la série sans avoir à débourser un centime le chameau… En allant se jeter un dernier café on est tombés sur Roland Goupil qui venait me chercher pour l’anniversaire de Circé…
- Bonjour Michel. Comment vont les affaires ?
- Dans les souks ils mettent des savates très cher alors qu’elles valent trois francs six sous parce que plus c’est cher meilleur c’est. Répondit Michel Michelena.
- Là où l’idée de besoin rejoint l’idée de lenteur, là nous irons. Cru bon de répondre le dandy. Mais Michelena était pas d’humeur.
- Plus la poule vieillit plus elle fait de gros œufs… Balança-t-il, enragé.
- Mais vous êtes un monstre…
- Un vrai obsédé sexuel… Maigre comme un poireau… Mais j’ai découvert la gourmandise… Moi… Sur ce, messieurs, vous qui avez des loisirs, je vous salue.

Roland devrait attendre l’heure propice à la grande annonce à Michelena… En réalité bien sûr que le maître du Pipeau d’Or le savait déjà que le dandy optait pour l’exil insulaire… C’est ça qui motivait son humeur féroce d’ailleurs… Il n’aimait tout simplement pas tout ce qui ressemblait à de la fuite… On est montés dans la petite Fiat blanche, direction le Pyla. Le bassin d’Arcachon. Une heure de route. Mon chauffeur m’en raconta de bien bonnes sur la petite société du Pyla, les bonnes gens du pied de la dune… Vertigineux… Comme il arrêtait de fumer il recourrait à un pilulier de pastilles à la menthe poivrée… A chaque fois que l’envie lui venait d’une cigarette, il gobait son cachou et m’en offrait un au creux de la main… Abstinent austère et prosélyte… Je me suis retenu de fumer pendant une heure, ça faisait beaucoup… On s’est garés dans une rue tranquille, avec des villas cordiales, colorées, hautes de trois quatre étages aux formes étranges… Ce quartier sentait les gros sous… Je me sentais comme un petit garçon qui arrive dans un magasin de jouets… Mon sherpa m’ouvrit la portière. Je roulais une clope. Pim gentiment m’accueille, elle nous attendait sur la véranda, une véranda de bois rose, dans la lumière avec de grands rideaux brodés qui froufroutaient gracieusement, comme des caresses de sirènes… Depuis le portail on ne voyait que du flou. On ne voyait que des silhouettes aller et venir dans les draperies avec un pied de dentelle rose. Impossible de décrypter une image comme ça… Pim portait un bustier jaune pigeonnant avec une jupe longue qui devait coûter très cher…
- Mon époux ne vous à pas imposé de traitement trop dur ?
- Je ne me plains de rien…
Dans un fauteuil du salon trônait Malik. Goréen de dix-huit ans, avec des muscles cinglants, stoïque, lisse et beau. Ils leur avait servit de guide là-bas, toute une semaine. Il voulait voir la France alors ils l’avaient ramené dans leurs bagages… Un meuble pas en bois… C’était clair qu’il donnait de la joie à Pim tandis que son jeune époux mettait en page des pubs de merde… Ca sautait aux yeux… Elle bougeait plus du Pyla depuis leur retour… Roland ne rentrait que le week-end… Dans un coin du salon il y avait un citronnier des Antilles, dans un pot énorme. Confiné sous un voile de protection.
- Il se dessèche malgré l’arrosage… Je me demande si je ne devrais pas exposer cette plante une heure où deux par jour au soleil…
- Je n’ai pas compétence médicale pour apporter un jugement madame…
Les filles étaient en cuisine, les mains dans le lait et la farine… Bien jolies en train d’exercer leur talents de pâtissières… En train de s’énerver sur un moule… Circé lisait la recette à voix haute… Sacré atelier culinaire… Trois petites cocotes, doctoresses es gros gâteau… Bien alléchantes sous leurs toques et leurs tabliers tous maculés de crème…
- Voici les racailles ! Dit Circé en nous voyant. On ne répondis rien. Pim me fit visiter la maison, qui portait le nom de sa famille. Mobilier ancien, des buffets brun rouge, des commodes au piètement sculpté avec des plaques de marbre où se coudoyaient des bibelots variés sur trois étages… Tout ça très dispendieux… Dans la chambre de Circé je repérais une toile de Paul Klee représentant de petits oiseaux… On est redescendus jusqu’au jardin…
- Tu vas dormir dans le pavillon… Avec Malik… M’exposa Pim.
Dans le pavillon il y avait deux grands lits et une salle de bain… Couettes à plumes et temps solaire… Le paradis pour un gros paresseux… Un lieu dévoué au repos… Un joyau accompli… Une fenêtre avec des stores vénitiens donnait sur le jardin. Le paradis semble-t-il ça n’intéresse personne… C’est de la poésie constamment… Vous ne croyez pas à la résurrection des corps vous lecteur ? Ca doit vous arriver quand même… Après tout seconde après seconde tout revient, tout redevient…
Plus tard avec Roland on a été chercher Jean-Sébastien à la gare. Le fils aîné de Pim. Il était pompier de Paris. Un athlète donc. Tout blond avec une tête de gendre idéal… Pas vraiment bavard… Cette fois on était au complet pour le gâteau. Treize bougies. Circé était toute en sueur… Un peu étouffe-crétin la galette… Pas mauvais mais bourratif… Ce fut l’heure des cadeaux… En France on est quand même des gens extraordinairement civilisés… On ne se donne que des plaisirs languissants… Comme cadeau je fis un dessin, au feutre sur une enveloppe…

Circé eut une idée folle, un caprice : gravir la dune, parce que c’était le lieu rêvé pour un anniversaire. Roland rechigna mais elle insista. On s’est donc mis en route. Une petite croisade… Seule Pim est restée à la maison. Circé portait une jupette de pou de soie platinée très sexy, et elle sautillait à quelques mètres en avant de notre petit groupe, nue pieds, en chantant un air bête. Tout au bout de la rue on est entrés dans un terrain de camping qu’on a traversé jusqu’à un sentier coupant droit au travers des hautes herbes… La dune était là, impressionnante… Par endroits on s’enfonçait jusqu’aux genoux… Circé grimpait comme un cabri… A mi hauteur on a redressé la tête et prit notre souffle… Elle était déjà en haut, en train de nous invectiver avec une furia jupitérienne… Factum dont ne nous parvenaient que des bribes… Mijaurée mais pimpante la braillarde… La pente était raide, on s’était lancés au plus court… Du sommet on voyait le soleil se coucher sur le bassin d’Arcachon, dans des tons argentés avec des nappes violettes… La mer était basse jusqu’à l’os. Je regrettais pas l’escalade… Le bon air, le silence… Circé cavalait sur la dent de la dune, qui sinuait sur deux bons kilomètres… Bien obligés de la suivre… Elle poussait des cris de joie féroces en faisant des roulades… Bien défoulée elle nous a rejoints… On a regardé le ponant s’obscurcir… Roland et Jean-Sébastien parlaient avec un grand sérieux tandis que les filles se sentaient pousser des ailes… Malik était d’humeur taciturne… Et puis ce fut la nuit noire, une nuit sans lune… Ils sont tous descendus, pied à pied… Moi j’étais pas pressé de redescendre… Circé m’a sauté dessus… Farceuse comme ça…
- On fait la course ? On galipette ?
On a dévalé la pente en quelques secondes… Des sauts de dix mètres dans le sable… Un peu sonnés… Une fois retrouvés les autres on est revenus par le camping désert… Sur la véranda un copieux souper nous attendait… Roland cabotina sans répit, nerveusement…Il avait vraiment des gestes très féminins, maternels… Ca devait tenir à sa tentative d’arrêter le tabac… A deux heures il a craqué… Les cachous suffisaient plus…

Circé consentit à nous lire ses nouveaux poèmes… Ca dura jusque tard dans la nuit… C’était comme un arrachement d’organe son exercice… Après le repas, renversée sur un grand pouf blanc, pieds nus dans ses babouches, elle faisait sa grande bourgeoise Pim la dame blanche… Malik avait l’air absent… L’air coupé de lui… Une fois qu’on eu rejoint notre pavillon, il me livra le fond de sa pensée…
- Elle est folle la petite. Ce qu’il lui faut c’est le bâton.
Lui aussi ça le bouleversait la poésie… J’avais de l’herbe, un cadeau de Brice, le soupirant de Guislaine… Il me faisait plein de petits cadeaux ce garçon… Empêtré dans sa vie… Il avait ses raisons… On s’est posés sur la marche… Il a roulé… En fumant il s’est mit à me raconter son pays… Assez laconique… Chez lui l’herbe on la fourguait par boites à chaussures… On prenait des pseudos à l’américaine… Circé est apparue… En T short et petite culotte…
- Je peux fumer avec vous ? Dit-elle en se mordillant les phalangettes.
Malik lui a tendu la cigarette. Comme elle crapotait il l’engueula.
- Pas comme ça. Il faut avaler la fumée. Pas recracher.
Et il lui montra. Elle a essayé. Du coup elle est tombée dans les pommes. Sur le gazon. Je me suis penché sur elle. Ramasser les morceaux… Quelques claques… Rien à faire… On a décidé de la porter dans un lit… Une fois les rideaux tirés on a allumé la lumière… Son T short était remonté sur son nombril… Sur sa culotte il y avait un petit chat rose et des poissons rouges… On a rigolé devant ce spectacle… C’était véritablement de la provocation…
- On se la fait ? Elle veut le bâton. Elle est folle du bâton. Elle est rusée. Dit Malik.
Comme je répondais rien il a fait glisser la petite culote jusqu’aux chevilles de la petite poétesse.
- Gé ! C’est gros la foufounette !!! Phrasé lapidaire et coloré du jeune et puissant goréen… Circé s’est mise à babiller…
- Remets lui sa culotte, couillon ! Elle se réveille !
Il a obtempéré. Elle a vite ouvert les yeux… Elle a demandé ce qu’elle faisait là…
- T’as eu un malaise… On t’as portée là…
- Merci… Je ne me souviens de rien…
La pucelle eut l’air ravit… Et s’est rendormie… Nous on n’avait touché que des yeux… Le jour se levait déjà…
- Elle peut pas rester là. Dit Malik.
- On n’a qu’à la porter dans le salon…
Aussitôt dit aussitôt fait… On l’a portée sur la terrasse, déposée sur un canapé… Elle était pas lourde… On est entrés dans le salon… Au fond dans la cuisine il y avait du bruit… On a été voir en marchant sur des œufs… Roland et Jean-Sébastien complètement dans leur truc… Barbouillés d’huile d’olive… Désarticulés, en plein trip lutteurs gréco-romain… Pantelants les pancraces men… On est restés à mater, immobiles dans l’ombre… De ces prises acrobatiques… Ils nous ont pas vus… Ils se servaient de quantité d’ustensiles ménagers les cochons… Sacré loustic le Roland, se faire la mère et le fils c’est quand même du vice… On est ressortis sur la pointe des pieds… Jusqu’au pavillon… On s’est couchés, chacun dans un grand lit… Morts de rires…
- On aurait du se la faire quand même… Dit Malik.
- Violeur de ma race ! Répondis-je.
- C’est pas du viol, elle est rusée ta race c’est tout…


Le lendemain on a passé l’après-midi à la plage, l’eau était froide mais on flottait bien dedans… A cinq heures je suis repartit en train corail avec les filles… A Bordeaux on a passé la soirée à boire de bar en bar… Même en creusant il y avait pas de soucis… Mais à l’aube alors qu’aviné je me livrais à un laborieux inventaire de mes poches, à la recherche de la clé du numéro 21 de la rue des Pontets, voici qu’on m’attaque. Une clé anglaise à ma casser le bras, et une lame glaciale qui vient me chatouiller la gorge. Je serrais les dents. Et tout de suite je pensais à tous les billets qui gonflaient mes poches… Je n’ai pas eu peur, on n’a jamais peur sur le coup, mais ça m’a vraiment fait mal l’idée qu’on me dépouille du fruit des œuvres de Michelena… Moi qui me croyais intelligent vraiment j’étais bête… Et le pire c’est que c’était pas de ma faute… Mais qui était donc l’homme qui tenait cette lame ? Qui était mon assassin ?
- La prochaine fois c’est la bonne. Dit-il. Et je reconnus la voix de Pierre Espinette.
- Espinette ? Mais que me vaut cet assaut, dites, frère ?
- J’ai deux questions à vous poser, et votre sort dépendra de votre vertu, frère.
- Alors ?
- Un : qui est vraiment Smarrouck ? Quel est son nom ?
- Son père s’appelle Malrouck.
- Deux :où est-elle ?
- Elle est repartie chez elle au Cachemire dans une vallée sans nom.
- Merci, chien. Bientôt la montagne portera mon nom.
Il me donna un méchant coup de rotule dans les articulations. Je m’étalais par terre et y restais un bon moment. Que se passait-il ? Et où était vraiment passée Smarrouck ?


Texte et images : Jonathan Bougard

GRAND ASPARTAM - INTERLUDE

Lazley



Sur les deux longues nattes de l’escogriffe aux faux-airs cajuns passa un bref filet d’air chaud. Hutch quitta son semi-coma dans un léger sourire, puis ôta ses pieds de la table de mixage gigantesque qui continua de manigancer ses va-et-vient en solo.
Il n’y avait qu’une petite heure que son maître, ce colibri piégé dans une carcasse de géant rouquin, s’était esquivé, lui laissant comme chaque jour le gouvernail du bâtiment. Hutch, jamais rassasié par les communiqués officiels quels qu’ils soient (y compris et surtout la payslip hebdomadaire que lui glissait le patron), ne parvenait pas à trouver de postulat crédible, de raison justifiant sa présence au sein de la bête qui servait de repaire à toutes les petites tribus de l’occident états-unien. « Le Rancho a pas besoin de concierge, bordel ! », s’était d’ailleurs insurgé le pseudonymé Rex Everything, titan chauve préposé aux excès, lors de la nomination de Hutch. Ce genre d’incartade, souffletant l’arbitraire empoisonné qui faisait force de loi dans ce coin décalé de la Californie, avait valeur de one way ticket to la faille de San Andreas pour l’importun.
Et le crâne d’oeuf, pourtant compagnon des anciennes frasques acnéiques et sudoripares du maître, s’était fait éconduire séance tenante. Il protesta, bien sûr : comment, lui qui était le fantôme en titre du Rancho, qui en imprégnait les pans à la moindre traversée de couloir, écarté ? On lui retirait sa défroque de faune angelino, et pour quoi ? En faire profiter une caution arty, un boozy chevelu !
« Ciao Nick, espèce de crevure », songea Hutch en se décollant du fauteuil pour aller chaparder une bière. La porte du frigo ventousa vigoureusement les rayons goutteux en se refermant, faisant frissonner les bouteilles rangées par taille décroissante. Descendant la trop petite bouteille à grands coups de glotte, le soundman repéra du bord de la cornée un voyant teinte myrtille qui semblait frappé d’épilepsie. S’il lui arrivait souvent de se complaire dans une réactivité prêtant le flan à toutes sortes de torpeur, il ne pouvait se permettre de lambiner lorsque cette DEL fatale émettait tous azimuts. Quelques termes le criblèrent fugacement, juste assez longtemps pour le pousser en un battement de pore vers le tableau de contrôle : voyant bleu – traceurs réactivés – Aspartam localisé – bouge-toi le train, vieux cactus !
Pressant des interrupteurs noircis par la fréquence du pianotage, Hutch remit en branle la myriade de fonctionnalités du bâtiment. Le Rancho tout entier grommela, puis s’installa dans un bourdonnement outrancier. Purifiant ses épaules des miettes de plâtre qui tombaient du plafond, le tenancier sourit de toutes ses gencives. Les écrans annexes de la salle de mixage délimitaient un petit périmètre, entre deux grandes allées parisiennes, d’où le signal était reparti.
Enfin une piste valable. Les longueurs de son infiltration dans le cosmos de Palm Desert valaient vraiment le coup, et il sentait déjà ses manies de chasseur ressurgir. De très bons symptômes pour la suite, assurément.


Texte : Lazley

Image : tous droits réservés